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Meles Zenawi à Addis Abeba le 27 janvier 2012. Reuters/Noor Khamis
Meles Zenawi à Addis Abeba le 27 janvier 2012. Reuters/Noor Khamis

Le Meles Zenawi que je connaissais

Témoignage d'un journaliste américain qui a eu l'occasion de rencontrer à plusieurs reprises le Premier ministre défunt.

Le dictateur éthiopien qui vient de mourir était un dirigeant complexe et intelligent —un homme venant de la guérilla, un autodidacte qui a apporté à son peuple croissance économique et répression.

J’ai demandé un jour au Premier ministre éthiopien Meles Zenawi, décédé le 20 août d’une maladie non révélée à l’âge de 57 ans, s’il était un dictateur. Il a grimacé, puis, s’arrêtant, il m’a fixé. Nerveusement, j’ai fait ce qu’un journaliste ne devrait jamais faire: combler le silence.

«Beaucoup de gens vous appellent comme ça», ai-je dit.

Il m’a dit qu’il se souciait peu de la façon dont les étrangers le nommaient, et que les gens qui le qualifiaient ainsi étaient rarement ses compatriotes.

«Si les Ethiopiens pensaient que je suis ce que vous dîtes, je ne dormirais pas la nuit», a-t-il répondu. Mais je ne crois pas qu’ils font cela.»

Intellectuel et incompris

J’ai persisté et dit qu’il y avait vraiment des Ethiopiens qui le qualifiaient de dictateur et qu’ils se rassemblaient souvent pour manifester lors de ses voyages à l’étranger —là, où avec son intelligence acérée, son charme, et sa facilité à parfaitement discourir, il était régulièrement la vedette des réunions du G20 ou dans les montagnes enneigées de Davos.

Mal à l’aise, il a admis que leur présence l’attristait.

«Nous avons peut être parfois tort», a-t-il dit, alors que mon stylo commençait à courir sur le papier, anticipant une rare confession venant d’un homme habituellement si sûr de lui.

«Je suis désolé, a-t-il déclaré. Peut-être n’avons-nous pas correctement communiqué avec ces Ethiopiens vivant à l’étranger sur ce qui se passe, sur ce que nous faisons ici

Meles n’était pas l’homme fort africain typique, à une seule dimension —un qualificatif dont l’ont souvent affublé les médias occidentaux, mais quelqu’un qui semblait quelque peu démodé et condescendant, un peu dérangeant avec son attitude d’intellectuel.

Un anti-président africain

Meles est arrivé au pouvoir en faisant partie d’un groupe menant une coalition rebelle qui a renversé le brutal dictateur communiste Mengistu Hailé Mariam —un homme qui a tué des centaines de milliers de personnes lors de purges contre l’opposition.

Il n’existe pas de preuves permettant de dire que Meles voulait le pouvoir pour se remplir les poches, même si les transactions financières du parti au pouvoir en Ethiopie sont parfois douteuses.

Pas de jet privé, de résidence à Paris ni de yacht arborant des aquariums à requins pour ce dirigeant africain.

Ses amis disent que, en fait, durant les rares journées où il ne travaillait pas, il aimait jouer au tennis, discuter d’événements politiques se déroulant hors de l’Ethiopie, s’habillant en survêtement et en chaussures de sport pour manger et boire avec sa famille et ses proches.

C’était un homme accomplissant une autre mission. Ce qu’il «faisait ici», c’était suivre une autre vision, ce qu’il appelait «la Renaissance éthiopienne». Mais il n’aimait pas qu’on lui mette des bâtons dans les roues.

L'instigateur de la «Renaissance éthiopienne»

«Il aimait l’Ethiopie et il était fier de son passé historique, m’a dit un universitaire occidental qui a régulièrement échangé des courriels avec lui. Il voulait restaurer sa [de l’Ethiopie] gloire

Le 12 septembre 2007, Meles, arborant un costume traditionnel, allait délivrer un de ses discours les plus importants en tant que Premier ministre.

Minuit venait de sonner, et l’Ethiopie, qui se cale sur un calendrier abandonné depuis longtemps en Occident, venait d’entrer dans un nouveau millénaire avec des feux d’artifice et des klaxons à travers tout Addis Abeba.

«Nous ne pouvons que nous sentir gravement insultés que, à l’aube d’un nouveau millénaire, nous soyons l’un des pays les plus pauvres au monde, a-t-il dit, ajoutant que, les ténèbres de la pauvreté et du sous-développement», avaient assombri la réputation d’un pays autrefois fier et puissant.

«Dans mille ans, quand les Ethiopiens se rassembleront pour accueillir le quatrième millénaire, ils diront que l’aube du troisième millénaire était le début de la fin de l’âge des ténèbres en Ethiopie», disait-il à une foule en liesse.

Ce discours n’était pas important seulement à cause de son ambitieuse vision, mais parce qu’il se déroulait deux ans après un épisode qui allait assombrir plus que tout autre son action: les élections de 2005, désastreuses et sanglantes.

Il est difficile d’exagérer la ferveur de cette campagne. Les Ethiopiens qui n’avaient jamais vécu auparavant au sein d’une démocratie se voyaient promettre leurs premières élections dignes de ce nom depuis que Meles et ses alliés avaient envoyé Mengistu en exil au Zimbabwe.

Une opposition muselée

Finalement, quand Meles a déclaré que son parti avait remporté la majorité parlementaire, l’opposition a hurlé à la fraude. Lors des émeutes qui ont suivi, sa police et ses soldats ont tué presque 200 Ethiopiens, la plupart tués par balle. Certains ont été battus à mort.

La réaction de Meles fut très froide. Il était désolé pour les morts, dit-il, mais il avait juste demandé aux forces de sécurité de «stopper l’insurrection». Il ne s’agissait pas de manifestations normales, insista-t-il. Ensuite, les dirigeants de l’opposition furent raflés et mis en prison.

Avec l’opposition neutralisée, ainsi que plusieurs journalistes, il s’est plongé dans la gestion quotidienne du gouvernement. Ses succès économiques, et son rôle d’opposant à l’islamisme dans la Corne de l’Afrique, ont plu aux donateurs occidentaux.

Cela ne signifie pas que les tentatives de réformes de Meles n’étaient qu’une simple vitrine.

Le Premier ministre et son gouvernement ont fait avancer les choses. Un «filet de sécurité» —une forme de sécurité sociale, a-t-il dit— pour les millions de personnes affamées dans le pays a été mis en place, qui a permis que les terribles famines de 1984 et 1985 ne se reproduisent jamais.

L'homme de la croissance économique

Les succès économiques se sont succédé, même après les troubles politiques qui ont suivi les élections de 2005.

Sous la direction de l’ancien guérillero marxiste, l’Ethiopie est devenue l’une des économies à plus forte croissance, non seulement en Afrique, mais aussi dans le monde, affichant une croissance à deux chiffres durant sept années successives. La mortalité infantile a chuté. Une classe moyenne a émergé. Des routes ont été construites. Des barrages érigés sur des fleuves. Des villages électrifiés.

Malgré ces progrès indiscutables, la plupart des Ethiopiens sont restés pauvres —Meles répétait que les plans quinquennaux qu'il mettait en œuvre avaient pour objectif l'éradication de la pauvreté.

Magistral lorsqu’il négociait avec les gouvernements occidentaux, il mettait en concurrence leurs intérêts respectifs et leurs rivalités avec la Chine et l’Inde, qu’il caressait aussi dans le sens du poil.

Peu de dirigeants africains pouvaient réprimander leurs pays donateurs tout en tendant la main pour obtenir plus d’argent. Mais Meles avait le culot pour le faire.

Ces succès sont d’autant plus remarquables que, selon un agent de services de renseignement occidentaux, qui connaissait Meles quand il n’était encore qu’un rebelle, le Premier ministre a pris ses fonctions alors qu’il n'avait quasiment aucune notion en économie.

«Lors de ma dernière conversation avec lui, après deux mois passés en Ethiopie, juste après sa prise de pouvoir durant l’été 1991, j’ai demandé à Meles ce qu’il aimerait que je fasse pour l’aider avant de partir», a-t-il raconté.

«J’ai besoin d’apprendre des choses sur l’économie, lui a dit Meles. Pourriez-vous me procurer quelques livres de base

Cet officier de services de renseignement s’est rendu à son ambassade, a sélectionné une dizaine de livres pour les faire livrer au nouveau dirigeant.

L'ancien étudiant en économie qui rejoint la guérilla

Meles a ensuite obtenu un diplôme par correspondance dans une université britannique. Il a réussi à être troisième de sa promotion, alors qu’il étudiait tout en gouvernant un des pays les plus peuplés au monde (des amis ont raconté qu’il fumait une cigarette sur l’autre durant les examens).

Meles, qui avait abandonné des études de médecine à 19 ans pour rejoindre la guerilla, avait tellement fini par maîtriser les théories économiques que les journalistes et les diplomates le prenaient pour un ancien étudiant en économie.

Meles Zenawi ne s'est accordé aucun répit depuis l’âge de 19 ans. Dix-sept ans comme l'un des chefs d'une rébellion disposant de la plus grande armée de l’Afrique, soutenue par les Soviétiques. Quatre années en tant que président de transition. Puis 17 ans —certains disent pendant trop longtemps— comme Premier ministre.

En 2010, je lui ai demandé s’il avait imaginé rester au pouvoir aussi longtemps.

«Ce n’était vraiment pas que ce que j’attendais, a-t-il dit, avec un des ses rares sourires. C’est arrivé. Je ne le regrette pas, mais j’espère juste qu’à la fin, cela aura valu le coup

Lors des conférences de presse bimensuelles qu’il tenait dans son bureau à Addis Abeba pour les correspondants étrangers, j’ai toujours été impressionné par son faciliter à nous surprendre.

«N’oublie jamais qu’il est plus intelligent que nous tous», m’a dit un des rédacteurs en chef.

Trop longtemps au pouvoir...

Cette intelligence s’accompagnait souvent d’un humour décapant. Je lui ai demandé s’il saluerait le président érythréen s’il le rencontrait à un sommet de l’Union africaine dans la capitale éthiopienne. Isaias Afeworki, est un ancien allié rebelle contre lequel Meles a mené, plus tard, une guerre frontalière, de 1998 à 2000,

«Eh bien, je ne suis pas obligé de le croiser à l’aéroport», m’a répondu l'ex-Premier ministre d’un ton impassible.

Mais vers la fin, il semblait parfois fatigué. Il était cassant avec les journalistes, oubliant de faire usage de son charme —faisant de même au Parlement.

«Quelle est votre question? Vous en avez une?, a-t-il lancé un jour à un journaliste, pontifiant. Ou êtes-vous en train de faire un discours?»

Un diplomate américain à Genève a été publiquement traité «d’idiot». Un rapport de l’Union européenne sur les élections était «une ordure qui méritait d’être jetée à la poubelle».

Il semblait se réjouir de déclarer qu’il n’avait «rien que du mépris» pour International Crisis Group (une ONG qui œuvre en faveur de la prévention des conflits), qui avait mis en garde contre la montée des tensions ethniques dans le pays.

«Vous devez être fatigué», lui avais-je dit en plaisantant, lors d’une conférence de presse. Il n’avait pas répondu!

A ce moment-là, il subissait une pression croissante pour corriger ses erreurs. Durant les deux dernières années, il a été critiqué par la communuaté internationale pour ses incursions dans la Somalie voisine, pour la manière dont il a étouffé les tentatives d’insurrection en Ethiopie, et pour son favoritisme envers la minorité tigréenne dont il était issu. Il se servait d'une loi anti-terrorisme pour emprisonner arbitrairement des dirigeants de l’opposition et des journalistes.

Les diplomates semblaient étonnés alors que son parti avait gagné 545 sièges sur 547 au Parlement lors des élections fortement critiquées de 2010.

Sa longue maladie offre peut-êtreune explication: le petit groupe de partisans qui dirigeait le parti avec lui voulait s’assurer d’une transition en douceur.

Lors des élections de 2010, j’ai été surpris d’obtenir un accord pour voyager avec Meles à bord d’un avion d’Ethiopian Airlines vers Adwa, sa ville natale.

Quelques semaines auparavant, j’avais été convoqué au ministère de l’Intérieur et menacé d’expulsion à cause de mes articles faisant état d'accusations persistantes au sujet d’intimidation et de harcèlement contre l’opposition durant la campagne électorale.

Quand nous avons atterri, son équipe de sécurité, lourdement armée, nous a encadrés pour sortir de l’avion avant lui.

Mais lorsque l’équipage a eu des difficultés pour ouvrir la porte, je me suis retrouvé près de lui, si près que le sac de mon ordinateur portable a accidentellement touché son épaule. 

J’ai vu le Premier ministre, habituellement impassibles, se balancer nerveusement d’avant en arrière sur son fauteuil. Ses mains se crispaient l’une sur l’autre, il regardait par la fenêtre le comité d’accueil sur le tarmac. Il n’a pas quitté une seule fois la fenêtre des yeux.

Je suis sorti de l’avion avant lui, et quand il est sorti à son tour, il était à nouveau Meles —confiant, puissant, avec sa démarche fière et rapide, laissant penser qu’il n’y aurait, peut-être pas assez d’heures dans la journée.

Lors du voyage à Adwa, j’ai remarqué qu’il lisait le magazine The Economist. Il l’avait laissé ouvert, sur un article parlant de l’énergie hydraulique —un de ses projets fétiches, et l’un des ses plans parmi les plus ambitieux et controversés pour mener la Renaissance éthiopienne.

Mais le magazine contenait aussi une autre histoire intéressante —une qui le concernait. Cet article accusait le chef du gouvernement d'écraser l’opposition, d'étouffer la presse, et de menacer les organisations de défense des droits de l'homme. Ces mesures de répression assombrissaient ses réussites.

Cela aussi, il avait dû le lire.

Barry Malone (Foreign Policy)

Barry Malone a vécu presque cinq ans en Ethiopie et y était le correspondant de Reuters jusqu’en novembre 2010.

 Traduit par Sandrine Kuhn

 

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Les articles signés Foreign Policy ont d'abord été publiés en anglais sur le site Foreign Policy, magazine en ligne américain de Slate Group, spécialisé dans les affaires étrangères et l'économie.

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