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Le vieux port de Bizerte, by Ena Tounes via Flickr CC.
Le vieux port de Bizerte, by Ena Tounes via Flickr CC.

Bizerte, une ville prise au piège par les salafistes

Après des troubles et des violences récurrentes, la ville réputée pour son histoire et son cosmopolitisme semble prise au piège des affrontements extrémistes.

La «révolution islamiste», tagué sur l’un des murs de la ville à côté du vieux port… Le slogan a un écho particulier dans l’ambiance calme de Bizerte, après les évènements du 16 août.

Des centaines de salafistes ont agressé les organisateurs et le public lors d’une manifestation consacrée à la libération de la Palestine dans la Maison des jeunes.

Les agresseurs ont donné comme prétexte le fait que l’association en charge de l’évènement avait invité Samir Kuntar, un Libanais ayant passé trente ans dans les geôles israéliennes.

Considéré comme un «chiite» et un pro-Assad, il a été la cible principale des extrémistes qui sont arrivés armés à huit heures du soir sur le lieu de la manifestation.

Ces derniers ont agressé physiquement plusieurs personnes avant que la police n’arrive pour les disperser. Depuis, la population a repris sa vie quotidienne malgré un engrenage de violences qui semble continuer. 

Quelques jours après l’évènement, des jeunes en voiture sont venus provoquer des fidèles devant la mosquée, donnant encore lieu à des affrontements en plein Aïd.

Mais c’est surtout l’agression élu socialiste français d’origine, Jamel Gharbi, par des salafistes, qui a alerté les médias étrangers.

En ballade avec sa famille dans le vieux port de Bizerte, il aurait été passé à tabac, le 16 août, par quatre extrémistes qui accusaient sa femme d’être habillée de façon provocante d’après son propre témoignage.

Une réalité que personne ne veut voir

Sur place, le silence est de mise. Dans le vieux port, personne ne semble vouloir témoigner de l’évènement. Un pêcheur et son fils disent n’en avoir même pas entendu parler.

Pourtant au poste de la brigade judicaire, une plainte contre X a bien été déposée le 17 août, témoigne un officier.

«Le problème c’est que monsieur Gharbi n’a pas pu reconnaître ses agresseurs, déclare-t-il, donc l’enquête est en cours et la reconstitution des évènements peine à se faire.»

Comment personne n’a-t-il pu réagir face à l’agression dans un lieu aussi fréquenté que le vieux port? Pourquoi l’affaire n’a-t-elle pas été autant médiatisée que l’attaque de la maison des jeunes?

C’est le problème soulevé par les associations comme La ligue des droits de l’homme. Les attaques salafistes, bien que ponctuelles, sont-elles banalisées par la population locale? Certains bizertins ne semblent plus vouloir affronter cette réalité inquiétante:

 «Pour moi, les gens ont peur et ne veulent pas voir ce qu’il se passe», déclare un membre de la ligue des droits de l’homme à Bizerte, Rifaat Kristou.

Avis confirmé par Saida Rached, une militante féministe qui travaille dans un hôpital de Bizerte:

«C’est difficile d’évaluer le changement dans le quotidien des gens dû aux salafistes, car beaucoup ne semblent pas touchés ou n’en parlent pas. Certains  ne sont pas informés, car les évènements restent des faits isolés. D’autres minimisent aussi la gravité des faits comme ceux du 16 août.»

Pourtant chacun semble conscient d’un changement dans la ville depuis la révolution. La maison close du Moulin Rouge porte encore les traces de l’assaut dont il a été l’objet début mars 2011.

Les prostituées avaient été poursuivies dans  toute la ville, là encore, par des extrémistes.

Bizerte, située entre deux villes où les salafistes ont installé leurs quartiers, Sejnane et Menzel Bourguiba, ne fera peut-être plus exception d’ici quelques mois.

«Pour Menzel Bourguiba, tout le monde sait qu’elle est aux mains des salafistes depuis longtemps. C’est une partie du gouvernorat qui a tellement été délaissée par l’industrialisation que c’est le terreau idéal pour les extrémistes. Par contre à Bizerte, on a vu une réelle évolution, les salafistes existaient avant la révolution, on leur parlait, et on les connaissait mais ils étaient très discrets et vivaient en clandestinité. Depuis la révolution, ça a changé, leur nombre a grandi et ils s’orientent plus de côté des salafistes djihadistes que de ceux qui se contentent de prêcher la bonne parole», témoigne l’ancien maire de la ville, Mohamed Salah Flis.

Aujourd’hui, il estime à 3.000 le nombre de salafistes dans le gouvernorat de Bizerte qui compte près de 150.000 habitants, chiffre confirmé aussi par la Ligue des droits de l’homme.

Si les salafistes sont bien présents à Bizerte, il est difficile de mesurer leur réelle portée auprès de la population locale.

Aucun incident n’a été répertorié sur les plages par exemple où chacun se baigne en toute quiétude.

«Parfois on en croise, on se dit bonjour, ils font partie de notre quotidien et cela reste pacifique», déclare un habitant dans la Médina.

Les salafistes sont partout

Pourtant, des pans entiers de la ville sont devenus des fiefs salafistes. La cité arabe avec le quartier des Andalous, ou encore la vieille ville où le député Jamel Gharbi habite.

Ce quartier a été rebaptisé «Kandahar» par certains, car il est désormais sous le joug des salafistes. La maîtrise du lieu par les salafistes ne s’exprime pas forcément par des évènements violents, mais plus par l’empiètement sur l’espace public.

Le local de l’Association de protection du patrimoine de la Médina a été pris de force et il est devenu un lieu consacré à la prière pour les femmes, comme en témoigne la nouvelle pancarte à l’entrée.

A côté de la mosquée Ben Aberrahmane, les salafistes ont commencé à construire une extension pour agrandir l’espace de prière.

Selon le maire, les problèmes ont commencé quand les salafistes ont voulu remplacer de force les imams. Ils se sont alors progressivement rendus visibles dans toute la ville et leur nombre a augmenté, non sans heurts.

Un affrontement avait eu ainsi lieu en juillet au cours duquel, un journaliste d’Al Jazeera, Zied Ben Saïd avait été agressé lorsqu’il avait tenté de s’interposer contre ceux qui voulaient destituer l’imam. 

«Le problème, ce ne sont pas ces évènements qui surviennent aussi dans d’autres villes, c’est surtout le fait que les gens ne résistent pas, alors qu’au Kef ou à Gabès, les gens résistent. Le citoyen lambda ne s’est pas détaché de la peur qui régnait sous la dictature de Ben Ali», déclare Rifaat Kristou un membre de la Ligue des droits de l’homme.

Les habitants de la ville se sont en quelque sorte habitués à un quotidien parfois ponctué par des violences sauf quelques-uns qui manifestent contre les violences ou entament des sit-ins devant la municipalité.

Le lundi 27 août, plusieurs citoyens se regroupent pour dénoncer la passivité du gouvernement face aux évènements. Cet attentisme n’est pas seulement le fait de certains habitants mais aussi des forces de l’ordre ou des élus locaux qui relativisent le phénomène.

Salafistes ou extrémistes?

Au bureau régional d’Ennahdha situé en plein centre-ville, le discours est bien différent. On reconnaît l’existence de salafistes mais on préfère parler «d’extrémistes».

C’est le discours actuel au sein du parti dont le leader Rached Ghannouchi a déclaré lors du congrès du parti de centre gauche, le CPR (Congrès pou la République)

«Je n’aime pas le terme salafistes, il vaut mieux parler d’extrémistes car les auteurs des violences sont pour la plupart des délinquants.»

A Bizerte, les membres du bureau d’Ennahdha parlent «d’infiltration» des mouvements salafistes par des délinquants, des casseurs, d’anciens détenus d’où la difficulté d’estimer le nombre de «vrais» salafistes parmi eux.

Pourtant ils reconnaissant un fait inquiétant : l’arrivée de formateurs envoyés spécialement d’Arabie Saoudite pour effectuer des formations de trois semaines tous frais payés afind’ initier au culte wahabite. Cette information avait déjà été donnée par le militant islamiste Abdelfattah Mourou qui avait directement accusé l’Arabie saoudite et le Qatar de soutenir les mouvances salafistes via ces sessions de formation.

 «Aujourd’hui on peut voir dans les mouvements salafistes une collusion très forte entre la religion et la délinquance d’un côté et les forces politiques étrangères et religieuses de l’autre», déclare Ahmed Galai, membre du bureau exécutif de la Ligue des droits de l’homme à Bizerte, pour qui l’influence de ces pays se traduit dans le déplacement des conflits sur le plan religieux.

Les dernières violences portaient non pas sur un évènement culturel ou l’atteinte au sacré mais sur la tendance religieuse de certains.

«Il n’y a jamais eu de conflits entre sunnites et chiites à Bizerte et tout d’un coup, ça devient la cause de violences inacceptables comme si de vieilles rancœurs ressortaient. Pour moi c’est le fait de puissances étrangères», ajoute Ahmed Galai.

Ce conflit a aussi été la cause d’affrontements à Gabès, quelques jours après les incidents de Bizerte. Sur Facebook, de nombreuses pages anti-chiites, appelant à la haine religieuse, se multiplient.

La police entre le non-dit et le déni

Que faire face au phénomène? Les membres du bureau d’Ennahdha disent rester vigilants. Ils se sont même joints à la manifestation contre la violence qui a eu lieu après les évènements du 16 août.

Du côté de la police, on joue aussi sur les mots. Le permanent au district local dit ne rien savoir et ne pas pouvoir parler, même chose à la gendarmerie, ce n’est finalement qu’à la brigade judiciaire qu’un policier acceptera de parler sous le couvert de l’anonymat.

Il niera le fait que les renforts sont arrivés tardivement le soir du 16 août , alors que le porte-parole du ministère de l’intérieur avait lui-même reconnu que «la gravité de la situation avait mal été évaluée».

Entretemps, le chef de district a été remplacé et une enquête serait «en cours», selon les dires.

Si la police n’a pas peut-être pas agi assez rapidement le 16 août, dépassée par les évènements, ce n’est pas la première fois qu’elle est critiquée.

Le 22 juillet, les policiers avaient refusé d’assurer la sécurité du comique Lotfi Abdelli, lors de sa représentation sous prétexte que celui-ci tenait des propos diffamatoires à l’égard des forces de l’ordre dans son spectacle.

De manière générale, il semble que la police manque de directives face à ce genre de situations et n’intervienne qu’en cas d’urgence.

Face à l’agression de Jamel Gharbi, le ministre des Affaires étrangères français, Laurent Fabius a dénoncé «l’absence de la police et de l’aide de la population locale».

Si la Tunisie a exprimé ses excuses via le président Moncef Marzouki, le problème réel semble loin d’être réglé. Jamel Gharbi maintient s sa plainte et demande «que ses agresseurs soient punis».

Depuis les agressions du 16 août, les quatre personnes interpellées ont été finalement relâchées même après la confrontation avec les victimes.

Quant aux militants des droits de l’homme, ils continuent leur combat, ils ont prévu de faire revenir Lotfi Abdelli, l’humoriste qui avait vu son spectacle interrompu à Menzel Bourguiba (dans le nord de la Tunisie), après qu’un groupe de salafistes a déroulé des tapis de prière en pleine représentation.  

«On ne lâchera pas. L’enjeu aujourd’hui c’est de leur montrer qu’ils n’ont pas le monopole de l’espace public», renchérit Rifaat Kristou.

La ville de Bizerte reste un lieu clef pour évaluer la montée des mouvances salafistes en Tunisie, car elle déjoue les théories selon lesquelles le salafisme prendrait son élan dans les régions les plus précaires.

Lilia Blaise

 

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Lilia Blaise

Journaliste à SlateAfrique

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