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Une vue du quartier populaire de Mantogue, RDC. © DESIREY MINKOH / AFP
Une vue du quartier populaire de Mantogue, RDC. © DESIREY MINKOH / AFP

Tribune: ce que peut changer le prochain sommet de la Francophonie

Pour Juan Branco, la France dispose, avec le sommet de Kinshasa, d'une opportunité unique pour redéfinir sa diplomatie dans les Grands Lacs et pour contribuer à la stabilité dans cette région.

Mise à jour: Le président français, François Hollande, a annoncé ce lundi 27 août 2012, qu'il participera au prochain sommet de la Francophonie, prévu du 12 au 14 octobre, à Kinshasa, en République démocratique du Congo.

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Le suspense semble peu à peu se dissiper quant à la participation du président français François Hollande au sommet de la Francophonie, qui aura lieu à Kinshasa du 12 au 14 octobre 2012.

Après un quinquennat inconséquent en la matière, il s'agit d'une opportunité unique pour donner un nouvel élan à la diplomatie française dans l'Afrique des Grands Lacs.

Malheureusement, les premiers signes ne semblent pas abonder en ce sens. Les conditions évoquées par l'hebdomadaire Jeune Afrique quant à une participation de M. Hollande lors du sommet de Kinshasa ne sont pas suffisantes.

Certes, réformer la Commission électorale de la RDC (CENI) et respecter les droits de l'opposition et de la société civile sont une nécessité primordiale.

La «mal élection» de Joseph Kabila, fin 2011, financée par l'Union européenne, et les réseaux de corruption comme de violence qui ont été mobilisés à l'occasion ne sont pas tolérables.  

Mais la CENI ne représente que la face émergée d'un vaste édifice politique qu'il faut déconstruire et qui s'appuie sur deux piliers qui rongent la RDC, et plus largement la région: l'impunité et la corruption.

Lutter contre les vraies plaies du pays

L'impunité tout d'abord, qui permet à des criminels contre l'humanité de vivre au grand jour dans le Nord-Kivu sans être inquiétés.

Le jeu des paix négociées qui sévit dans l'Afrique des Grands lacs depuis vingt ans et qui consiste à amnistier régulièrement les groupes armés responsables d'exactions doit être arrêté.

Une stratégie qui a fait de la violence le principal moyen d'émergence politique et économique dans une région où les taux d'Indice de développement humain (IDH) battent des records négatifs.

Cette exigence doit concerner à la fois Kinshasa, Kigali et Kampala, et avoir pour obligation première l'exigence de l'exécution des mandats d'arrêt de la CPI émis dans la région.

Le scandale consistant à voir Bosco Ntaganda, promu général en 2009 et vivant au grand jour dans la capitale provinciale malgré son inculpation pour crimes contre l'humanité par la cour de La Haye, ne peut être à nouveau toléré.

Loin de servir la stabilité régionale, l'impunité dont il a bénéficié lui a permis de renforcer ses troupes et de lancer une nouvelle rébellion, le M23, qui ronge aujourd'hui le nord-est de la RDC.

La seconde exigence doit concerner la lutte contre la corruption. Le réseau construit autour de Joseph Kabila par feu Augustin Katumba (ancien conseiller spécial de Kabila) n'est que la face la plus visible d'une pratique endémique qui trouve ses origines dans l'absence d'autorité de l'Etat sur son territoire et ses ressources naturelles.

Pillé par ses voisins, la RDC se pille elle-même, organisant sa propre fraude au profit de ses principaux dirigeants.

Souvent, ces réseaux sont organisés par les mêmes groupes rebelles amnistiés auxquels sont attribués des pans entiers du territoire.

Les menaces sécessionnistes qui ont cours au Katanga comme au Kivu ne pourront être écartées sans la fin de ces pratiques et un grand nettoyage des élites administratives et militaires concernées.

La France doit conditionner sa participation au sommet de la Francophonie à des engagements précis sur ces deux points, en sus des exigences déjà formulées.

Loin de se contenter de grandes leçons, elle peut apporter en retour une aide précise et s'engager aux côtés de la RDC.

En ce qui concerne la lutte contre l'impunité, la France doit tout d'abord condamner le soutien du Rwanda au M23, comme l'ont fait toutes les grandes puissances.

La volonté, légitime, de rétablir des relations cordiales avec Kigali suite aux anicroches du précédent mandat ne peut se faire sur le dos des populations de la région.

La crise actuelle a provoqué le déplacement de 500.000 personnes et des milliers de victimes. Une prise de position ferme est nécessaire pour maintenir une cohérence dans l'action diplomatique française.

Une négociation d'ensemble sur la relance du partenariat économique franco-rwandais —Kigali manque cruellement de capitaux—, son souhait de siéger au Conseil de sécurité ainsi que la question du rôle de la France dans le génocide, pourraient être avancés en parallèle à la fin de son soutien au M23 et aux criminels inculpés par la CPI.

Aider à redéfinir le mandat des Casques bleus

La France peut et doit, dans le même mouvement, s'engager à soutenir une renégociation du mandat de la Monusco demandée par Kinshasa. Comptant près de 19.000 hommes et coûtant 1,4 milliard de dollars par an, la plus importante force de paix de l'ONU est impuissante à préserver l'intégrité territoriale de la RDC du fait d'un mandat trop ancien et timoré.

Face à l'incurie militaire de la RDC, seule une force internationale ayant des prérogatives offensives serait en mesure de freiner les appétits de ses voisins et lutter contre les nombreuses milices qui essaiment son territoire, parfois avec sa bénédiction.

La France devrait s'engager à un soutien logistique a minima visant à exécuter les décisions de la CPI, que ce soit dans le cadre ce nouveau mandat, de la force neutre prévue ou d'une structure ad-hoc, comme la Force Artemis déployée par l'UE en 2003.

La France doit finalement aider la RDC à récupérer le contrôle de ses ressources naturelles.

Les processus de Kimberley (processus international pour le certification de diamants bruts qui réunit gouvernements et industriels du diamants) et la loi Dodd-Franck, visant à réguler la circulation des «minerais et diamants de sang» ont eu des effets paradoxaux, réduisant la production minière officielle sans pour autant mettre fin au pillage ni améliorer les conditions d'existence des populations locales.

La France, voire l'Union européenne, auraient tout intérêt à établir des partenariats «donnant-donnant» avec la RDC prévoyant des investissements importants dans ses infrastructures contre une exploitation contrôlée de ses ressources naturelles.

Tirant les conséquences de la gabegie corruptrice qu'a provoqué l'accord Chine-RDC, la France peut et doit établir des engagements précis, sous la supervision de la société civile internationale, permettant le suivi et la traçabilité des investissements effectués.

Loin des processus néo-coloniaux actuellement en cours, une impulsion trilatérale incluant la France, la RDC et l'Union européenne, pourrait, si elle est ambitieuse et portée au plus haut niveau, permettre la mise en place d'accords-cadres innovants intégrant pleinement des exigences de transparence et de respect des droits de l'homme et de l'environnement.

Aujourd'hui, M.Kabila, dont le pays s'enorgueillit à juste titre d'être le plus grand foyer de la francophonie au monde, nécessite cruellement une reconnaissance internationale pour légitimer un pouvoir vacillant.

En mettant en jeu sa participation au sommet, la France dispose d'une opportunité unique pour redéfinir sa diplomatie dans la région et y contribuer au progrès des droits de l'homme, de la stabilité et du développement.

Faire preuve de manque d'ambition en ces circonstances serait une erreur difficilement rattrapable.

Juan Branco, ancien assistant spécial du Procureur de la Cour pénale internationale, Président du groupe de réflexion de l'ENS Ulm, Jeune République

 

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Juan Branco est ancien assistant spécial du Procureur de la Cour pénale internationale. Il est également président du groupe de réflexion de l'ENS Ulm, Jeune République.

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