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Robert Mugabe, en mai 2012 à Harare. REUTERS/Philimon Bulawayo
Robert Mugabe, en mai 2012 à Harare. REUTERS/Philimon Bulawayo

Heidi Holland, la femme qui avait pu entrer dans le cerveau de Mugabe

La biographe de Mugabe était un cas à part au sein de la communauté des journalistes d’Afrique du Sud: une femme indépendante et déterminée, mais compréhensive.

La journaliste d'Afrique australe Heidi Holland est décédée à Johannesburg, chez elle, le samedi 11 août 2012. Elle avait soixante-quatre ans. Native du Zimbabwe, Holland avait élu domicile en Afrique du Sud depuis plusieurs décennies.

Avec elle, le pays vient de perdre la plus authentique de ses voix indépendantes; sans doute la seule journaliste blanche à être parvenue à souligner les défaillances du Congrès national africain (ANC) sans pour autant laisser entendre que l'Etat sud-africain se portait mieux du temps de l'apartheid.

Holland est née en 1947, dans une ferme de ce qui était alors la Rhodésie du Sud, colonie britannique occupant le fertile plateau situé au nord de l'Afrique du Sud.

Heidi était une enfant farouchement indépendante; c'est avec fierté qu'elle m'a un jour confié avoir été envoyée dans une pension à l'âge de six ans, lâchée au milieu d'enfants de planteurs et d'hommes d'affaires bien plus fortunés que ses parents ne l'étaient.

Holland est séduite par le nationalisme de Mugabe...

A vingt ans, elle est proche du mouvement noir de libération rhodésien et de son jeune leader, Robert Mugabe.

En 1975, Mugabe fuit le pays pour se réfugier au Mozambique voisin, base opérationnelle plus sûre pour organiser la résistance armée contre le pouvoir blanc.

Peu avant son départ, la jeune Heidi cuisine un poulet au cœur d'Harare pour Mugabe et un spécialiste du droit constitutionnel qui désire lui venir en aide.

Pendant cette brève rencontre, le chef de la guérilla lui apparaîtra timide, paisible et même chaleureux.

Trente ans plus tard, cette scène servira d'épilogue à son livre Dinner with Mugabe (2008), le portrait du dictateur qui l'a rendue célèbre.

En 2007, Holland quitte l'Afrique du Sud pour se rendre à Harare; elle patientera cinq semaines dans une chambre d'hôtel avant de pouvoir parler de nouveau avec Mugabe, pour l'interviewer.

Elle s'entretient avec ses amis d'enfance, sa famille et plusieurs psychologues, et en tire une psychanalyse pénétrante du chef d'Etat, dont le célèbre caractère impétueux demeurait totalement incompréhensible aux yeux de l'Occident.

Selon elle, le jeune Mugabe, paisible et prévenant, nourrissait un désir fondamental: être accepté et reconnu comme un libérateur par ses héros de jeunesse —les Britanniques.

...qui avait la reine d'Angleterre comme idôle...

Abandonné par son père biologique à l'âge de dix ans, Mugabe aurait découvert une nouvelle figure paternelle en la personne d'un prêtre anglo-irlandais.

Ce dernier lui apprend que «le gentleman anglais incarne le plus haut niveau de la civilisation humaine», et qu'il «lui fallait renier son héritage africain» pour s'attirer le respect de ses pairs, écrit-elle.

Mugabe s'est profondément imprégné de cette philosophie: lors de son premier Conseil des ministres, au début des années 1980 (il est alors le premier président noir du Zimbabwe), il est consterné de découvrir que certains membres de son gouvernement sont vêtus de tuniques de style africain, et leur ordonne de se procurer des costumes auprès d'un tailleur londonien de Savile Row.

Lorsque Holland a interviewé Mugabe en 2007, il avait encore les larmes aux yeux en évoquant son affection pour la reine d'Angleterre.

Cela ne l'empêchait certes pas de débiter depuis sept ans une rhétorique anti-occidentale; son pays était alors frappé de plein fouet par une hyperinflation et un désastre agricole.

Après avoir fait savoir qu'il le soutiendrait, le gouvernement du Royaume-Uni avait rejeté le projet initial de Mugabe, qui visait à accélérer la réattribution des terres aux paysans noirs.

Mugabe fut piqué au vif par ce refus, et fut dès lors convaincu que l'Occident ne respecterait jamais pleinement un dirigeant africain noir.

Confronté à cet abandon, il accorda son soutien à plusieurs de groupes de prétendus «anciens combattants» chargés d'envahir et de s'emparer des fermes de paysans blancs. Puis il retira le Zimbabwe du Commonwealth.

...mais qui fit de l'anti-occidentalisme sa devise

En proie à une profonde amertume, Mugabe fit de l'anti-occidentalisme son éternel cheval de bataille, y compris lorsque cette politique menaçait de causer la perte de son pays.

Ce n'est qu'en 2008 que l'action destructrice de Mugabe a attiré l'attention du reste du monde, et ce au terme d'une élection présidentielle désastreuse, dont il sortit victorieux par la violence.

Holland était la seule journaliste (ne résidant pas au Zimbabwe) à être parvenue à lui arracher une interview à point nommé; elle est ainsi devenue son interprète officieuse. Ses mises en garde furent alors relayées par divers journaux.

Dans les pages du New York Times, elle a ainsi conseillé à l'Occident de reconnaître «la futilité de [sa] diplomatie punitive» envers Mugabe, politique qui ne faisait que renforcer sa vision du monde.   

«J'ai quitté le bureau de M. Mugabe avec [l'impression] qu'il était prêt à tout pour prouver qu'on lui avait porté préjudice», écrit-elle.  

«De fait, il m'a dit qu'il était prêt à sacrifier le bien-être de son pays pour prouver le bien-fondé de sa cause face à la Grande-Bretagne.»

Mais elle a toujours voulu dresser un autre portrait du dictateur...

Depuis 2008, Dinner with Mugabe a connu un succès remarquable. Il a été traduit en espagnol au début de l'année, et a rencontré un succès inattendu au Venezuela —où il a peut-être aidé les  habitants à décrypter la rhétorique anti-occidentale de leur propre chef d'Etat.

Cet ouvrage était d'une grande importance: contrairement à la vaste majorité des biographies des dirigeants de l'Afrique postcoloniale, il ne réduisait pas Mugabe au simple archétype de l'«Africain impénétrable», doté d'une sombre mentalité et d'un goût pour l'horreur caractéristiques de ce continent.

Son Mugabe était une figure universelle —il était humain, «dangereusement» humain, un homme tiraillé entre deux mondes, qui aurait pu être le fruit de n'importe quel duel culturel, en tout temps et tout lieu.

Elle brosse le portrait d'un frère porteur d'une profonde blessure psychologique, et nous demande de le regarder en tant que tel —mais ses actes ne lui inspiraient absolument aucune admiration.

Elle ne mâchait pas ses mots lorsqu'elle était entre amis, et répétait souvent que sa récente action présidentielle avait «fait boire la tasse» au Zimbabwe.

Holland voulait que les chefs d'Etat africains soient traités comme les autres —ni comme des bêtes féroces, ni comme des saints.

Et c'est parce qu'elle défendait cette vision du leadership africain que sa disparition représente une telle perte pour l'Afrique du Sud, sa terre d'adoption.

Elle s'en était récemment prise au Congrès national africain dans une série de chroniques parues dans les pages du Star, important quotidien de Johannesburg.

...Cependant, la biographe n'a jamais mâché ses mots...

La journaliste y critiquait sa réaction tardive face à l'éruption d'une épidémie de VIH particulièrement dévastatrice, ou encore l'enracinement d'une corruption endémique dans ses rangs, qui entravait sa capacité à venir en aide aux Sud-Africains démunis. 

Près de vingt ans après la fin de l'apartheid, de nombreux observateurs sud-africains répugnent toujours à critiquer le parti du vénérable Nelson Mandela.

Ils répugnent aussi —tout particulièrement s'ils sont blancs— à tomber dans le déclinisme pur-jus, en laissant entendre que l'Afrique du Sud est condamnée à suivre la voie de la détérioration et des larmes qu'ont emprunté tous les pays dirigés par des noirs.

(Je me suis récemment entretenue avec un jeune cinéaste blanc fraîchement revenu d'un périple africain. Il a évoqué l'état lamentable des routes angolaises, et m'a confié qu'à son avis, les excellentes routes sud-africaines «leur ressembleront bientôt. Dans vingt ans, tout au plus…»)

Holland s’en prenait bravement au nouveau gouvernement sud-africain lorsqu’elle jugeait qu'il était «corrompu» ou «incompétent»; mais elle mettait également en garde les blancs, leur conseillant de ne pas se moquer —avec mépris et prétention— des faux pas gouvernementaux.

«Nous autres blancs refusons manifestement d’admettre le mal que nous avons fait aux Sud-Africains noirs», a-t-elle écrit dans une chronique qui fit grand bruit, parue en 2009; l’un des chefs de l’opposition —blanc— venait de provoquer un tollé en déclarant que le président Jacob Zuma était «un homme à femmes animé par des opinions sexistes».

Selon Holland, les blancs devaient prendre garde à ne pas laisser entendre que les hommes politiques noirs étaient des primitifs; non seulement cette assertion était fausse, mais elle renforçait leur image d’hommes blancs méprisants —ce qui mettait en péril les fragiles avancées réalisées en matière de réconciliation communautaire dans le pays.

Cette lecture lui était apparue lorsqu'elle enquêtait sur l'origine de l’amertume ressentie par Mugabe, et elle lui permettait de s’adresser aux deux communautés en toute franchise— ce qui était loin d’être chose commune dans une Afrique du Sud encore divisée.

La capacité qu’avait Holland de communiquer avec l’ensemble des communautés dépassait le seul domaine de l’écriture.

On peut affirmer —sans exagération aucune— qu’elle a transformé Johannesburg (par sa seule action) en haut lieu d’échanges intellectuels, via les salons de discussion qu’elle organisait dans son «bed and breakfast».

Chaque après-midi, vers cinq heures et demie, elle ouvrait une bouteille de vin blanc sud-africain et dressait une table dans sa salle à manger —décorée de statues en bois à la mode (réalisées par des artistes de rue) et d'affiches politiques aux couleurs passées, frappées des noms d’Hailé Sélassié ou du penseur noir sud-africain Steve Biko, mort assassiné dans les geôles du régime.

...Ce qui a fait d'elle une icône pour nombre de journalistes

Ses invités et ses voisins s’y réunissaient pour parler de l’Afrique du Sud, de leurs voyages, de leurs vies.

Puis le «bed and breakfast» s’est transformé en lieu de rencontre pour les journalistes locaux et étrangers, les historiens, les anthropologues, les scientifiques, les artistes, les danseurs, les militants de la lutte contre le VIH, et les simples nomades.

Pour de nombreux voyageurs, cette maison demeure le lieu le plus marquant de leur périple africain.

J’y ai rencontré plus d’un journaliste qui m’ont avoué être en poste au Kenya ou au Nigeria, mais qui n’avaient pas pu s’empêcher de faire le déplacement pour rencontrer Holland et lui demander quelques conseils professionnels.

En 2009, alors que je me préparais à partir pour Johannesburg pour la première fois, j’ai demandé à l’ancien correspondant de la rédaction (qui m’avait recommandé le «bed and breakfast» de Holland) s’il pouvait me communiquer les numéros de téléphone des personnes les plus intéressantes de la ville.

Il m’en a confié quelques-uns, puis a ajouté ces quelques mots:

«Pour être honnête, c’est chez Heidi, l’après-midi, que j’ai rencontré les personnes les plus passionnantes.»

Trois ans plus tard, je peux confirmer ses dires —du criminologue qui accompagnait les services de sécurité privés (qui poussent comme des champignons dans les quartiers les plus mal famés d’Afrique du Sud) pendant leurs rondes de nuit, jusqu'à l’éducateur originaire de Grande-Bretagne accomplissant un pèlerinage mélancolique vers le village de naissance de feu son père nigérian.

Lorsque j’ai déménagé à Johannesburg, au début de l’année, j’ai soudain réalisé que je pouvais concevoir d’habiter à plus de deux pâtés de maisons de son «bed and breakfast».

Je ne voulais pas rater un seul de ses apéritifs; ces apéritifs qui se muaient en longs repas ponctués d’éclats de rire à la pizzeria d’en face, pendant lesquels Holland discutait de nombreux sujets avec une égale finesse d’analyse —politique, littérature, histoires d’amour, ou nos chères et farfelues familles.

Pour de nombreux observateurs, la complexité du monde politique de l’après-apartheid a quelque chose de proprement usant.

Depuis que j’habite en Afrique du Sud, plusieurs journalistes et écrivains —spécialistes émérites de la lutte anti-apartheid— m’ont confié qu’ils se prenaient parfois à regretter certains aspects de cette fameuse époque: du temps de l’apartheid, la frontière entre le bien et le mal semblait parfaitement identifiable, et la certitude de lutter pour une grande cause était une source d’excitation et d’émotions intenses.

Au lendemain du combat, ils avaient parfois l’impression qu’il était préférable de consacrer leur plume à un autre sujet.

Et pourtant, grâce aux chroniques pleines d’entrain et aux réunions quotidiennes d’Heidi Holland, la nouvelle bataille qui anime aujourd'hui l’Afrique du Sud  —la lutte pour réaliser ses propres rêves— est désormais tout aussi enthousiasmante et importante que celle d’hier.

Eve Fairbanks, (Foreign Policy)

traduit par Jean-Clément Nau


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