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Le clown Chocolat croqué par Toulouse-Lautrec
Le clown Chocolat croqué par Toulouse-Lautrec

Chocolat, l'une des premières victimes du racisme en France

L’historien Gérard Noiriel sort un livre dédié au premier artiste noir de la scène française, Rafael de Leïos, plus connu sous le nom de Chocolat.

C’est l’histoire de Rafael de Leïos, né esclave à Cuba. A dix ans, il est acheté par un riche portugais qui l'amène en Europe.

Mais Rafael s'enfuit. Il traîne dans les rues espagnoles de Bilbao, apprend les combines, et travaille à la mine.

Arrivé à Paris, il fait le show dans les cabarets de la Belle Epoque. Rafael fait rire les blancs, qu'il fidélise. Il se fait engager par Footit, clown blanc issu d'une grande famille de cirque anglais.

Footit voit en Rafael l'opportunité de renouveler le genre du cirque, dans un contexte marqué par le début de la colonisation africaine.

Aux côtés de Footit le clown blanc, Rafael devient par opposition Chocolat, le clown nègre.

Un personnage qui représente le monde noir dans une France qui découvre ses colonies, comme l’explique l’historien Gérard Noiriel qui a exhumé Rafael:

«Chocolat illustre la rencontre, à la fin du XIXe, entre deux mondes: le peuple français et le continent noir. Ce sont les débuts de la IIIe République. Les lois scolaires de Jules Ferry permettent l’alphabétisation des classes populaires, et offre un marché pour la presse. L’actualité naît à cette époque.»

Entre humour et humiliation

Et malgré lui, Chocolat tire son épingle du jeu, comme l’explique l’historien:

«Chocolat devient un personnage d’actualité, synonyme du mot nègre. Par exemple, lors de l’exposition universelle de 1889, le dernier roi des Nalous, peuple de Guinée, Dinah Salifou, allié de la République française dans la colonisation est invité. La presse s’empare du sujet. Pour le représenter sur scène, c’est naturellement Rafael qui sera choisi. Il interprète ce rôle avec humour, mais en étant aussi humilié.»

«Chocolat, clown nègre» est le titre du spectacle mis en scène par Gérard Noiriel et Marcel Bozonnet, joué dans cinq villes de France.

Sur scène, les deux clowns se donnent la réplique. Chocolat y incarne le stéréotype du «nègre maltraité» mais toujours souriant, à la Banania. Chocolat, premier artiste noir, a-t-il favorisé la fabrique de stéréotypes ?

«Il y a très peu de noirs à l’époque, donc beaucoup de préjugés. Tous les noirs de France sont appelés Bamboula ou Chocolat. Ces thermes génériques renvoient à deux stigmatisations du XVIe siècle: la façon de bouger, d’où Bamboula, et la couleur de peau.»

Gérard Noiriel ajoute:

«La presse crée des récits dans lesquels les noirs sont toujours primitifs avec une dominante «grand enfant» à éduquer. Le duo Footit et Chocolat reproduit ce récit. Le clown blanc frappe le noir, et tout le monde rit. Mais Rafael ne doit pas être présenté comme une victime ou un stéréotype.»

Vidéo (disponible sur le site d'Arte)

«Chocolat s’impose comme un type, pas comme stéréotype»

Sur scène, c’est bien le clown blanc qui gifle le noir. Pourtant, Gérard Noiriel refuse d’y voir la marque d’une quelconque discrimination dans le champ artistique de l’époque. Selon l’historien, tous les milieux sont autonomes.

«Contrairement à Pascal Blanchard (historien, auteur de La France noire et du documentaire Noir de France), je pense que tous les milieux, qu’il s’agisse de la politique, de la religion, ou bien de l’art comportent leurs propres logiques. Le rôle de l’historien n’est pas de juger, et ce n’est pas à nous, les intellectuels, d’aller coller des étiquettes. Dans le monde du spectacle vivant que j’ai étudié, le clown est toujours giflé. Je répète que Rafael n’est pas une victime.»

L’historien assure que Rafael devient un artiste reconnu:

«L’individu est autonome, et je pense que tout le monde résiste à sa manière contre les stéréotypes. Rafael retourne le stigmate, et devient clown. Il envisage ce rôle comme une petite partie de sa carrière. Il est d’un côté stéréotypé car on se moque de lui, mais il devient au  même moment un artiste reconnu. Lorsqu’on étudie les articles de l’époque, la presse parle du «grand Chocolat».

 Il est reconnu par la profession. Chocolat s’impose comme type, pas comme stéréotype. Il invente un nouveau profil de clown.

«Une dette du rire»

«Chocolat, clown nègre» est aussi le titre du livre de Gérard Noiriel, qui sortira le 1er mars. L’historien, spécialiste de l’immigration et du racisme, met à jour les mécanismes qui transforment un préjugé en stéréotype.

Mais Gérard Noiriel y réhabilite surtout le parcours de Rafael.

«Chocolat a été enterré vivant par la presse. Un journaliste du Temps, l’équivalent du Monde aujourd’hui, avait écrit en 1909 que Chocolat était mort. A tort. Rafael a pris sa plus belle plume pour lui signifier le contraire. C’est d’ailleurs la seule trace écrite qu’il nous reste de l’artiste. Les journalistes s’en sont sentis coupables: ils ont parlé d’«une dette du rire.»

L’historien conclut:

«Rafael aurait aimé arrêter d’être clown, et jouer des pièces de théâtre. Mais il cumulait deux désavantages: être noir, et le fait que le monde du théâtre méprise le cirque

Footit repose au célèbre cimetière du Père Lachaise,aux côtés d'Honoré de Balzac ou de la cantatrice Maria Callas. Sa tombe est toujours visible.

Chocolat, lui, est mort en 1917 à Bordeaux, enterré dans la fosse commune, ignoré de tous.Triste fin pour le premier artiste noir français.

Claire Rainfroy

 

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Journaliste à Slate Afrique

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