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Le Premier ministre Abdelilah Benkirane à Rabat le 14 juillet 2012. REUTERS/ Stringer
Le Premier ministre Abdelilah Benkirane à Rabat le 14 juillet 2012. REUTERS/ Stringer

L'islamiste Benkirane n'amuse plus personne au Maroc

A la tête du gouvernement marocain, l’islamiste Abdelilah Benkirane paie déjà le prix de ses multiples impairs.

Mise à jour du 26 novembre 2012: Un an après son triomphe électoral dans le sillage du Printemps arabe, les défis restent entiers pour le gouvernement islamiste du Maroc, qui doit notamment gérer une situation économique dégradée et une grogne sociale persistante menaçant sa popularité.

Le 25 novembre 2011, porté par le souffle des révoltes arabes, le Parti justice et développement (PJD), cantonné dans l'opposition depuis des décennies, remportait un succès historique aux législatives.

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Abdelilah Benkirane avait fait de la satire son atout-maître pour séduire un électorat lassé par la raideur de la fonction de Premier ministre.

L’image de falot qui collait à Abbas El Fassi, son prédécesseur et leader du parti de l’Istiqlal, l’avait aidé en cela.

Le changement par la gouaille

Le changement pour lui passait par sa gouaille assortie de grosses pelletées de populisme.

Benkirane, grande gueule dans les meetings de campagne, Benkirane qui taille des croupières aux plus intimes des amis du roi à la réputation de corrompus, Benkirane à tu et à toi avec les journalistes sur les plateaux télé: la mayonnaise avait vite pris, le conservatisme ambiant et la volonté du Palais ayant fait le reste.

Charmeur et décomplexé, le chef du gouvernement a flirté avec tout le monde. Des bourgeoises qui le recevaient dans une villa de maître de Casablanca à grand renfort de publicité, séduites par sa bonhommie, aux classes moyennes qui voyaient enfin un fils du peuple les représenter aux plus hautes fonctions, rivalisant même avec le roi et son cabinet, Abdelilah Benkirane était sur un petit nuage.

«Les plus optimistes espéraient même que le rééquilibrage des pouvoirs au sein de l'exécutif, inscrit dans la nouvelle Constitution, serait bel et bien appliqué et que le roi se délesterait d'une partie de ses prérogatives au profit de son Premier ministre», écrit L’Express   qui reprend le fil de ses premiers mois à la tête du gouvernement, accumulant bourdes et revers.

Ses promesses, souvent surréalistes, avaient de quoi redonner espoir aux exclus à qui il parle le langage cru de la rue. La formule était imparable face à ses compétiteurs, guindés et élitistes, et surtout usés par des années de compromissions avec le pouvoir.

Un discours menaçant et vite usé

Bien sûr, il y a la face obscure du personnage qu’il a d’ailleurs su d’abord tourner à son avantage bien plus qu’il en a pâti: islamisation des mœurs, homophobie, vindicte anti-occidentale, des menaces qui n’ont inquiété que les plus progressistes des Marocains.

Le bon peuple, mi-silencieux, mi-résigné, en redemandait de ses sorties tonitruantes, de son vocabulaire souvent outrageux, de ses colères feintes. Son «Benkishow» a alimenté les colonnes des journaux et les discussions de café. Jusqu’à l’usure.

Car Benkirane, ultra-monarchiste déclaré, n’a jamais été un révolutionnaire dans l’âme. Aujourd’hui, il prouve qu’il n’est pas non plus un réformateur avisé.

«Après près de 8 mois à la tête du gouvernement, Abdelilah Benkirane ne semble pas encore avoir pris ses marques. Même avec ses sorties, le chef du gouvernement n’est pas arrivé à imprimer un rythme soutenu à son exécutif qui roule à deux vitesses», constate L’Economiste, le quotidien proche du patronat qui décrit un gouvernement bicéphale, celui qu’incarne Benkirane flanqué des ministres de son parti, le PJD islamiste, perçus comme agités et désordonnés et l’autre, à l’ombre du roi, où technocrates et conseillers du Palais tirent les ficelles du vrai pouvoir.

Humilié par le Palais

A chaque initiative qui sort des clous, le chef du gouvernement et ses ministres sont systématiquement recadrés: télévision, diplomatie, justice, nominations stratégiques, sécurité, vie sociale etc.

Il n’y a pas un domaine où ils ne se sont pas fait taper sur les doigts, ajoutant l’humiliation à la cacophonie.

«Les couacs se sont multipliés au point de donner une image d’un gouvernement sans cohérence ni coordination, dont la mission incombe à Benkirane. De ce point de vue, il a failli à son rôle de chef d’orchestre» ajoute L’Economiste.

Et après chaque incartade, Benkirane a dû se résoudre à faire volte-face, tout en prétendant à qui veut bien l’entendre qu’avec le Palais, il forme un tandem dont les décisions sont prises dans la concertation.

La réalité sur cette improbable cohabitation est bien moins idyllique. Benkirane n’hésite pas à monter sur le front médiatique comme un bâteleur, mais le peuple a fini par se lasser de voir que ses paroles sont bien souvent démenties et que ses actes se résument trop souvent à de la communication débridée.

«"Dieu pardonne ce qui est passé, mais celui qui récidive, Dieu le punira". En faisant fièrement de cette citation du Coran le slogan de sa politique de lutte contre la corruption, Abdelilah Benkirane a provoqué l'ire de la société civile marocaine. Non démentie par la suite, cette amnistie générale qui ne dit pas son nom tranche avec le discours d'hier, quand son Parti de la justice et du développement (PJD) faisait campagne - et remportait les élections - sur le terrain de cette même lutte anticorruption», écrit Jeune Afrique.

L'hebdomadaire ajoute que «sur Twitter, beaucoup de ceux qui, sans voter pour le PJD, lui accordaient le bénéfice du doute, ont rivalisé de critiques sur le #Benkishow».

«Le seul fait d’arme concret dont il peut s’enorgueillir reste la hausse du prix des carburants, mesure jugée impopulaire par une large partie de la population» relève de plus en plus critique la presse locale.

Même sur le protocole royal qu’il prétendait vouloir alléger avant son élection, en particulier la cérémonie de la Bay’a, celle-çi devrait être maintenue dans les moindres détails malgré les rumeurs  qui ont couru à ce propos.

Une radio de Casablanca s’est amusée à faire une analyse lexicale de ses discours  (Podcast) à travers laquelle on perçoit un manque de technicité sur les dossiers, notamment économiques en ces temps de crise et un recours appuyé aux formules religieuses et populistes.

Le retour du roi aux devants de la scène

L’épisode tragi-comique de ses excuses au roi a fini par le décrédibiliser. Une conséquence d’un rappel à l’ordre du Palais, inquiet, dit-on, de voir Benkirane manquer à son devoir de réserve.

«Le souverain alaouite voulait laisser le gouvernement prendre ses marques. Mais, plusieurs ministres ont fini par exaspérer l’opinion publique en créant un état de psychose chez les investisseurs», croit savoir la lettre Maghreb Intelligence, qui cite un diplomate européen accrédité à Rabat.

Aussi, le Palais, convaincu d’avoir négocié au mieux les tensions nées du printemps arabe est revenu aux avant-postes du pouvoir, interprétant la nouvelle Constitution à son avantage, nommant à tour de bras des hommes fidèles au trône aux postes-clés de l’Etat, et intervenant en toute souveraineté sur les grands dossiers. A la barbe de Benkirane.

Ali Amar

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Ali Amar

Ali Amar. Journaliste marocain, il a dirigé la rédaction du Journal hebdomadaire. Auteur de "Mohammed VI, le grand malentendu". Calmann-Lévy, 2009. Ouvrage interdit au Maroc.

Ses derniers articles: Patrick Ramaël, ce juge qui agace la Françafrique  Ce que Mohammed VI doit au maréchal Lyautey  Maroc: Le «jour du disparu», une fausse bonne idée 

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