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Quartier de Guediawaye à Dakar, 15 avril 2012 © ilmotorediricerca/flickr
Quartier de Guediawaye à Dakar, 15 avril 2012 © ilmotorediricerca/flickr

Les Grand’Place, ces hauts lieux de vie sénégalais

Ouverts aux quatre vents et sommairement meublés, les Grand’Place sont des lieux de sociabilité. Ils accueillent, entre autres, le troisième âge, qui y trouve bien plus que le simple plaisir de passer le temps en période de ramadan.

La tension est à son comble! Essuyant, à intervalle régulier, la sueur naissante sur son front pour mieux réfléchir, Simon Mendy avance ses pions avec une prudence de sioux comme un démineur sur les ruines d’une sale guerre.

«Simon, il y a quelqu’un pour toi», lui lance-t-on.

Mais l’annonce de visiteurs n’ébranle pas sa concentration.

Avant que la partie de jeu de dames se termine, nous avons le temps d’apprendre que Simon est un médecin à la retraite et qu’«il communique bien.»

Chevelure et barbe poivre et sel lui donnent un faux-air de Sean Connery (acteur britannique ayant interprété James Bond) sénégalais, avec quelques années en moins.

Légèrement bedonnant («les effets de la bière locale» sourira-t-il plus tard), Simon rectifie:

«Je suis infirmier à la retraite.»

Rendez-vous place de «l’arbre à palabre»

Nous sommes à «Grand’Place Nim Gui», situé aux abords du grand marché Bou Bess de Guédiawaye, banlieue dakaroise dirigé par «le triumvirat des "trois P": populaire-populeux-pauvreté», selon la formule de Simon.

L’emplacement est tellement connu qu’il sert de repère pour palier les lotissements et dénominations de rues pas toujours précis.

Ce Grand’Place prend le nom de «Nim ngui», l’un des arbres à palabre du Sénégal. Souvent utilisé comme médicament contre le paludisme dans certains villages reculés, l’Azadirachta indica, son nom barbare et scientifique, sert dans ce lieu de rencontre d’abri contre le soleil mais surtout d’espace aménagé pour les jeux de cartes.

Comme la divinité romaine Janus, le Grand’Place a une double apparence: légèreté et gravité.

La légende de Mbaye Weuliss «le siffleur»

Nous sommes devant le domicile de Mbaye Diom: un homme d’un milieu social plutôt aisé ayant sombré dans la folie à la fin des années 80.  

Mamadou Niang, président honorifique de l’association du quartier rappelle que le Grand’Place existe depuis 1976 et s’est déplacé chez Mbaye Diom en 2000.

«Il est plus connu sous le nom de "Mbaye Weulliss" (le siffleur, en Wolof), sobriquet qu’il tient de son goût immodéré de siffloter», complète Simon Mendy.

Couché sur un matelas de paille, dans la seule pièce de la maison, sans volets ni fenêtres, dont les murs portent les stigmates des feux qu’il allume pendant les périodes de froid, Mbaye dort.

Du sommeil des justes?

«On dit qu’il peut être violent mais nous cohabitons avec lui sans aucun problème. Il a de simples besoins: les cigarettes, la marque Camellia par excellence et des bonbons "Menthe Fraiche"», assure pour le jeune retraité.

La légende devenue mythe prête à ce simple d’esprit, jadis grand entrepreneur, la participation à la construction de la «salle Sorano», le principal théâtre de Dakar jusqu’en 2011, ainsi que l’aménagement de l’immeuble de Radio Sénégal.

Solidarité

«Nous demandons aux membres, composés de toutes les couches sociales, une cotisation annuelle de 6.000 francs CFA (environ 9 euros).

Une grande partie de cet argent va à l’entretien de la maison de Mbaye qui était un dépotoir anarchique d’ordures avant notre implantation. 

Nous le nettoyons et nous occupons également de lui trouver à manger. D’ailleurs sa famille, chaque fois qu’elle est de passage, nous en remercie», plaide habilement Mamadou Yala Diop 65 ans, qui dit avoir vécu longtemps en France et cite les différents lieux, places et quartiers du XVIIIe arrondissement de Paris.

Cet acte de socialisation, ne semble pas être le premier. La solidarité s’exprime dans les moments de plaisir comme ceux plus difficiles, tels que les décès ou la maladie, la composition de délégations pour aller demander la main d’une femme pour un membre de l’association.

Des chômeurs sont même devenus travailleurs grâce à la fréquentation du lieu.

«Un de mes fils porte le nom d’un ami rencontré ici», nous lance-t-on à l’autre bout de la table de jeu.

L’art de passer le temps

L’assemblée a conscience que les jeux de hasard n’ont pas bonne réputation au Sénégal.

Ainsi tous les moyens sont bons pour donner une connotation positive à ce regroupement quotidien de vieux «passeurs de temps pour qui, du fait de nos grands âge, le temps est de plus en plus compté», philosophe Simon Mendy.

Faire passer le temps, mais ne pas perdre de vue l’essentiel.

Ainsi un tableau d’informations pour les retraités, qui constituent la grande majorité de la centaine de membres qui fréquente le Grand’Place, indique les groupes et les différentes dates de paiements des pensions.

Tolérance religieuse

A 14h00, les parties sont arrêtées d’un seul coup.

«C’est l’heure de la prière!», annonce le muezzin de la place.

«Nous interdisons toute polémique ou discussions stériles sur les confréries pouvant dégénérer, mais la pratique de la religion fait partie intégrale de nos activités», martèle Simon Mendy, le temps que les autres effectuent la prière.

Il est le seul de confession chrétienne dans ce regroupement de musulmans.

«Ils respectent ma foi et vice versa», poursuit-il naturellement.

Le temps de reprendre les parties, une blague grivoise et un grand éclatement de rire réveillent ceux qui commençaient à subir les affres du ramadan.

Mbaye Lô, amuseur public

C’est ainsi que débarque un personnage haut en couleur. C’est Mbaye Lô, septuagénaire, «le griot du Grand’Place» comme il se surnomme. Il avoisine les 2 mètres, ce qui en fait un porte-voix naturel.

«Je suis l’amuseur public, mais je fais office de maître de cérémonies pendant la Korité et de Tamxarite.» 

Pour ces fêtes musulmanes, l’association dépense près deux millions pour l’achat de courses qu’elle redistribue à ses membres.

«Je suis chargé de l’achat des bêtes jusqu’à la distribution de la viande», précise celui qui a longtemps bourlingué: 3 ans à Bamako et 10 ans de présence au Burkina Faso.

La place commence à se vider à l’approche de l’heure espérée du Ndogou (rupture du jeûne en Wolof, ndlr). Cependant les rires aux blagues de Mbaye Lo ne perdent pas de leur intensité. 

Moussa Diop

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Moussa Diop

Journaliste sénégalais diplômé de l'Institut Français de Presse. Il est correspondant permanent du quotidien sénégalais Le Soleil à Paris.

Ses derniers articles: Alexis Peskine ou l'art de l'identité plurielle  Le combat pour la nationalité des Sénégalaises  Les noirs ne sont pas des oiseaux de malheur 

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