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Une terrasse de café vide à Rabat © Fadel Senna /AFP
Une terrasse de café vide à Rabat © Fadel Senna /AFP

Maroc: le quart d’heure de célébrité des nouveaux rebelles du ramadan

Le collectif «Masayminch 2012», qui a revendiqué cette année le droit de ne pas jeûner, n’a pas réussi à faire évoluer un débat ouvert depuis trois ans.

C’est devenu une antienne qui ne choque presque plus. La sensation d’écouter un disque rayé. Inspirés par un mouvement lancé il y a trois ans par un petit groupe d’activistes libertaires, de nouveaux rebelles du ramadan font chaque année leur apparition sur les réseaux sociaux. Moins audacieux que leurs aînés, ils prêtent plus facilement le flanc à la critique.

Une idée ancienne revisitée mollement

«L'idée est de dire à la société que nous sommes différents et que nous n'avons pas à nous cacher», a affirmé à l'AFP Imad Eddine Habib, 23 ans, co-fondateur du Collectif marocain pour les libertés individuelles —«Masayminch 2012 » (Nous ne jeûnons pas)—, un groupe dont la page Facebook compte quelque 350 membres, beaucoup moins que celle de leurs principaux détracteurs qui en compte près de 1.200. Une idée déjà ancienne, mais désormais défendue avec moins d’emphase.

En 2009, le Mouvement alternatif des libertés individuelles (Mali) créé sur Facebook avait décidé pour leur première action de briser ce tabou et d’en faire un exemple de militantisme en faveur des libertés individuelles.

Les sympathisants du Mali —qui sont aujourd’hui plus de 3.000 sur Facebook — avaient décidé d’afficher publiquement leur profil et leur photo avec un slogan:  

«Au Maroc, manger tue.»

Nombreux déclarent ne pas jeûner, réclament un Etat laïc, fustigent la duplicité des pouvoirs publics, l’hypocrisie des partis, la démission des élites qui manquent de cette audace politique capable de dessiner les contours d’une nouvelle société marocaine ouverte et tolérante.

«Au Maroc, plus que dans d'autres Etats, la défense de nos libertés individuelles est une nécessité. Abus de pouvoir, inquisition socioreligieuse, intolérance, textes de loi abusifs, étouffent nos libertés fondamentales. D'où l'importance d'un Mouvement alternatif pour les libertés individuelles», écrivaient dans leur manifeste les fondateurs du mouvement, deux jeunes femmes: la journaliste Zineb El Rhazoui, et la psychologue Ibtissam Lachgar.

Leur appel avait été suivi d’une action sur le terrain, un happening dans la rue pour dé-jeûner sur l’herbe. Son impact médiatique a été considérable au point d’inspirer des initiatives similaires hors des frontières marocaines.

Une inquisition religieuse inscrite dans la loi

L’idée fondamentale du Mali était déjà de dénoncer l’article 222 du Code pénal marocain, qui stipule que:  

«Tout individu notoirement connu pour son appartenance à l’Islam qui rompt ostensiblement le jeûne dans un lieu public pendant le ramadan est passible de un à six mois d’emprisonnement et d’une amende.»

Une disposition légale contraire aux normes internationales en matière de libertés individuelles. Cette loi viole notamment l’article 18 du Pacte international des libertés civiles et politiques, ratifié sans réserves par le Maroc en 1979.

Chaque année, les forces de l’ordre arrêtent des dizaines de «contrevenants» du ramadan dans toutes les villes du royaume. Ils sont pour la plupart condamnés à de la prison ferme.

Cette année encore la presse locale a rapporté plusieurs incidents impliquant des indociles au ramadan. Il y a eu tout d'abord l'arrestation de quatre jeunes à Beni Mellal qui attendent désormais leur jugement après qu'un fermier les a aperçus en train de manger et de fumer sur la route.

Deux jeunes gens ont également porté plainte contre le fils d'un député, l'accusant de les avoir renversés avec sa voiture après qu'ils lui ont reproché de fumer en public, a rapporté le quotidien indépendant Akhbar Al-Youm.

Le ramadan, summum de la sacralité

La réaction des autorités face à l’initiative du Mali a été tout aussi brutale: interpellations, interrogatoires parfois musclés par la police, intimidations physiques et verbales et campagne de dénigrement officielle.

Mais le débat a bel et bien impacté la société qui dans son écrasante majorité élève le jeûne du ramadan au pinâcle de la sacralité, bien plus que la prière d’ailleurs. Selon une enquête sur «L’Islam au quotidien» menée en 2006, 60 % de Marocains ne considèrent pas comme musulman celui qui ne fait pas le ramadan, et 44,1 % de Marocains estiment qu’un dé-jeûneur doit être puni jusqu’à ce qu’il reprenne «le droit chemin». Près de 82,7 % des interrogés ne sont pas d’accord pour que les cafés et restaurants restent ouverts la journée pendant le mois sacré.

Une récente étude du Pew Research Center attribue cependant entre autres au Mali une certaine inflexion des mentalités vis-à-vis de la chose religieuse.

Un combat en panne d’innovation

Aujourd’hui, «Masayminch» qui perpétue à sa manière le combat du Mali, comme d’autres l’ont fait ces dernières années, manque cruellement d’innovation et surtout d’un discours politique. Alors que le Mali faisait à juste titre le lien entre interdit religieux et pouvoir politique, et mettait en avant les carences démocratiques du régime, les interventions de «Masayminch» comme ici sur TV5 ou sur RFI ont été en comparaison bien timides:

«Les lois qui menacent les libertés individuelles doivent être améliorées», a déclaré Imad Iddine Habib à L’Economiste, prônant d’abord des débats «calmes et sereins», un travail sur les mentalités et «une culture de l’acceptation de l’autre» qui mèneraient «inéluctablement au changement de la loi». 

Pour les fondateurs du groupe, «pas question de faire de la provocation», il s'agit simplement, disent-ils, «de faire respecter une liberté».

Mais leur discours, bien qu’abondamment relayé par la presse a été presque inaudible. Aucune référence concrète au regain de religiosité prôné par le gouvernement islamiste, ni la dénonciation des artifices de la nouvelle Constitution qui cite la liberté de culte, mais entrave tout choix confessionnel, ne sont venus étayer leurs arguments en défense de cette liberté qu’ils réclament à cor et à cri.

Ali Amar, de Rabat

 

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Ali Amar

Ali Amar. Journaliste marocain, il a dirigé la rédaction du Journal hebdomadaire. Auteur de "Mohammed VI, le grand malentendu". Calmann-Lévy, 2009. Ouvrage interdit au Maroc.

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