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Une manifestatnte à Tunis, le 13 août 2012 © Zoubeir Souissi/REUTERS
Une manifestatnte à Tunis, le 13 août 2012 © Zoubeir Souissi/REUTERS

La femme est-elle toujours l'égale de l'homme en Tunisie?

56 ans après la promulgation du Code du statut personnel de Bourguiba, les orientations d'Ennahda suscitent la controverse.

Mise à jour du 17 août 2012: Des militants islamistes fondamentalistes tunisiens, armés de sabres et de bâtons, ont attaqué dans la nuit de 16 au 17 août un festival à Bizerte (nord) faisant cinq blessés, la troisième offensive en trois jours, selon les autorités et des témoins.

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Quelques milliers de manifestants sont descendus dans les rues de Tunis, lundi 13 août, date de la Journée nationale de la femme et anniversaire de la promulgation du Code du statut personnel, mis en place le 13 août 1956, par le premier président tunisien Habib Bourguiba.

Une commémoration particulièrement militante cette année. Elle fait suite à une proposition polémique du parti Ennahda. Tour d'horizon de la presse.

Le mot «complémentarité» objet de discorde

Tout commence au début du mois d’août, au cours, d’une séance de la Commission des droits et des libertés.

Le parti islamiste au pouvoir, en charge notamment de la rédaction de la Constitution avec les autres élus de l’Assemblée nationale constituante (ANC), a soumis un projet d’articles dans lequel est évoqué la «complémentarité» entre l’homme et la femme.

Un terme utilisé à la place du mot «égalité» et qui fait bondir la députée Ettakatol Selma Mabrouk, rapporte le site tunisien Tekiano:

«Mauvaise journée à la commission droits et libertés», écrit-elle, le 1er août, sur sa page Facebook.

«Cette séance a servi de prétexte aux députés d'Ennahda pour revenir sur le principe d'égalité entre hommes et femmes, principe qu'on avait entériné à l'unanimité dans l'article 22!», poursuit Mme Mabrouk.

Le site en ligne rappelle l’extrait controversé du texte:

«L'Etat assure la protection des droits de la femme sous le principe de complémentarité avec l'homme au sein de la famille en tant qu'associée de l'homme. Ainsi, le principe d'égalité entre l'homme et la femme a été remis en cause.»

«La complémentarité avec l'homme», dérange et crée une polémique. Levée de boucliers chez les Libéraux et les associations féministes. 

L'ombre de Bourguiba

L'indignation suscitée par le texte s’explique notamment par le statut de la femme en Tunisie, un statut unique et original dans le monde arabe instauré justement par le Code du statut personnel.

Une législation dont le quotidien tunisien Le Temps tient à souligner le caractère avant-gardiste:

«Révolutionnaire à l’époque et sans équivalent dans le monde arabe (il l’est toujours), ce Code instaure l’égalité juridique et sociétale entre l’homme et la femme, interdit la polygamie et la répudiation et autorise le divorce judiciaire et le mariage civil.

Cinq mois après l’indépendance, la femme tunisienne est un citoyen à part entière, recouvre des droits et prend confiance dans l’avenir. Ceci n’a été possible que grâce au militantisme de la gente féminine, au combat des réformateurs, Tahar Haddad Thaâlbi (syndicaliste et homme politique tunisien, Ndlr) en tête, et surtout grâce à la volonté politique du leader Habib Bourguiba et à sa vision moderniste du modèle de société qu’il conçoit pour la Tunisie.

Un modèle de société où la femme occupe une place de premier rang et joue un rôle essentiel dans une totale égalité avec l’homme dans les droits et les devoirs.»

Les femmes tunisiennes ont un statut à part au Maghreb. Une singularité rappelée par l'hebdomadaire Jeune Afrique:

«Les rédacteurs du projet ont dû oublier dans quel pays ils vivent. Les femmes tunisiennes, qui, rassurez-vous, cuisinent merveilleusement bien et savent tenir une maison, ont souvent été les premières dans bien  d'autres domaines: première femme arabe médecin (en 1936), ministre (en 1983), commandant de bord (début des années 1980), militantes des droits de l'homme, etc.»

«Les femmes de mon pays, des femmes et demie»

C’est pour défendre ces acquis que des milliers de personnes ont donc défilé, lundi 13 août, à Tunis.

Accompagnées  de leurs maris et leurs enfants, les Tunisiennes sont descendues dans la rue pour rappeler leur statut de citoyenne à part entière.

«Elles ont vécu des moments inoubliables, une soirée ramadanesque particulière où elles se sont exprimées librement et sereinement, faisant entendre leurs voix (…) avec la colère et la rage de ceux qui en ont ras-le-bol des luttes partisanes, de l’instrumentalisation de la question féminine et des calculs étriqués», décrit  La Presse de Tunisie.

Sur les banderoles ou dans leurs bouches, les slogans ne manquaient pas. Florilège des phrases fortes qui ont marqué ce cortège: 

«Les femmes de mon pays, des femmes et demie»

«Une femme totale et demie»

«Pas de République sans égalité entre les hommes et les femmes»

«Ô femmes, ton droit est un devoir et non une faveur». 

Du côté d'Ennahda, on ne comprend pas que le texte soulève autant de critiques. Avant cette journée de mobilisation massive, très médiatisée en Tunisie et dans le monde, le parti islamiste a donc joué «la carte de l'étonnement»

«Selon eux, ce projet de texte de la Loi fondamentale ne remet pas en cause l’égalité homme-femme», relaie la chaîne France 24

«Complémentarité ne veut pas dire inégalité», surenchérit Mehrezia Labidi-Maïza, députée Ennahda et vice-présidente de l’Assemblée nationale constituante. Avant d'ajouter:

«Dans la complémentarité, il y a justement un échange, un partenariat.»

Un double langage?

Mais cette mise au point des islamistes, soupçonnés par leurs opposants d’user d’un double langage, n’a pas pour autant apaisé les esprits.

Certains membres du parti d'Ennahda sont contraints de faire de la pédagogie, afin de clarifier les véritables intentions du parti islamiste.

«La femme est l’égale de l’homme, et l’Homme est l’égal de la Femme. La question de l’égalité a déjà été tranchée depuis longtemps en Tunisie, et elle est même mentionnée dans le Coran. Et il ne convient donc pas d’en faire l’enjeu de surenchères politiques», a déclaré le chef du gouvernement Hamadi Jebali à l'occasion de la commémoration de la fête de la femme.

Même si la polémique s'éteint aussi vite qu'elle est apparue, elle devrait amplifier la méfiance et les divisions entre les démocrates et les islamistes. Un combat idéologique qui n'a pas fini de bousculer la vie politique tunisienne post Ben-Ali.

 «La période préélectorale s’annonce marquée par des soubresauts épidermiques, par un certain féminisme opposé à la misogynie, par le modernisme défiant l’obscurantisme. Et ce qui devait être un combat d’arrière-garde devient par une ironie du sort, un combat d’avant-garde», conclut Le Temps.

Sara Taleb

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Journaliste à Slate Afrique

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