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Un soir à Tunis, après la rupture du jeûne du ramadan, 18 août 2012. ©  REUTERS/Zoubeir Souissi
Un soir à Tunis, après la rupture du jeûne du ramadan, 18 août 2012. © REUTERS/Zoubeir Souissi

Ça va, la Tunisie n'est pas devenue l'Afghanistan!

Trop d'idées reçues circulent sur la Tunisie, depuis la révolution. Malgré l'arrivée des islamistes au pouvoir, le pays n'est pas devenu ce que l'on croit.

Mise à jour du 27 août 2012: Le gouvernement tunisien, dominé par les islamistes, ne cherche pas à museler les médias mais à les "assainir" et à les empêcher de devenir des "tribunes" de l'opposition, a déclaré le 26 août le chef de la diplomatie, Rafik Abdessalem, selon l'agence officielle TAP.

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Il y a quelques semaines, un ami français m’a demandé s’il pouvait venir en Tunisie. Si mon pays ne s’était pas transformé en un califat, où les salafistes règneraient d’une main de fer.

«On» lui avait dit que dans certaines régions, la charia était déjà en vigueur. Qu’il y avait des mains coupées, des barbus partout et le voile intégral à tous les coins de rues. Que Tunis était proche de tomber. Qu'aller dans les régions de l’intérieur du pays, ce n’était même pas la peine puisque que «ces gens» ne voulaient plus rien savoir.

Je lui ai répondu avec humour:

«Bien sûr, et les plages ont disparu et le soir, nous pendons les petites filles dans les stades.»

Je ne lui en voulais pas. Comment pouvais-je le rendre responsable de telles inepties, quand beaucoup de journalistes et politologues français les colportent (quasiment) chaque fois qu’ils tentent une analyse sur la situation de mon pays?

Je m’appelle Mondher, j’ai 37 ans. J’ai terminé mes études d’ingénieur en France au début des années 2000. J’y ai laissé de très bons amis et gardé une affection toute particulière pour un pays qui m’a choyé et magnifiquement bien accueilli. 

Je suis ensuite rentré chez moi, à Tunis, pour exercer mon métier dans une petite société dans laquelle je travaille toujours. En janvier 2011, je n’ai pas participé au soulèvement populaire.

A dire vrai, sans le désapprouver, je n’y croyais pas et, égoïstement, j’avais mon petit confort. J’ai regardé tout ça aux infos: les émeutes, la chute du régime et les scènes de liesse aux quatre coins du pays. Comme beaucoup, j’ai donc pris le train en marche.

«Laissez-nous apprendre, laissez-nous nous tromper»

Depuis l’exil saoudien de Zine (Ben Ali, Ndlr), tout n’est pas rose ici. Notre économie vacille et la population se pose tout un tas de questions. Sur la politique, la démocratie, l’avenir.

Nous n’avions pas l’habitude d’improviser et de réfléchir par nous-mêmes: ici, tout était minutieusement encadré.

Mais quand je lis les articles larmoyants à souhait sur la situation de la Tunisie dans la presse française, je ris jaune. Parlons-nous du même pays?

Tout n’est pas rose, certes! Mais Ben Ali n’a pas laissé un pays prospère contrairement à ceux que peuvent croire certains. Il se contentait seulement de camoufler la misère. De truquer les chiffres.

D’interdire les caméras, les appareils photos, les micros. Toute la mouise est en train de remonter à la surface. Vous savez, la Tunisie ne se résume pas à sa capitale, sa banlieue huppée et ses stations balnéaires.

La Tunisie, c’est aussi un arrière-pays dévasté par les politiques successives du premier président, Habib Bourguiba, et de Ben Ali: Kasserine, Jendouba, Sidi Bouzid et j’en passe, qui n’apparaissaient pas sur les cartes postales.

Des taux de chômage record, des conditions de vie déplorables et un désespoir qu’on a parfois envie d’esquiver en se balançant au bout d’une corde.

Alors, oui, la révolution a engendré de l’instabilité et l’inquiétude. Mais connaissez-vous un pays guéri moins de deux ans après avoir fait une révolution?

Il nous faut du temps, ce que vous ne semblez pas avoir compris. Nous avons pris un tournant majeur. A dire vrai, j’aurais préféré autre chose qu’un gouvernement dirigé par un islamiste.

Je suis de gauche et agnostique. Mais le peuple a choisi. Quand je lis, écoute ou regarde certains de vos médias, je décèle presque une pointe de nostalgie, avec des raccourcis pompeux et des mots pleins de condescendance, à l’égard d’un peuple extraordinaire quand il jette un dictateur et stupide quand il se rend aux urnes.

Nous sommes en train de nous reconstruire. Laissez-nous apprendre. Nous tromper, essayer, sans leçons de morale. D’abord, votre démocratie n’est pas parfaite et nous ne voulons (pouvons) pas vous copier, avec toute l’admiration et le respect que j’ai pour vous.

De toute manière, la greffe ne prendrait pas. Notre histoire, nos traditions, notre culture ne sont pas les vôtres.

Comme l'ex-président français Nicolas Sarkozy qui parlait des racines judéo-chrétiennes de l’Europe, moi, agnostique, je reconnais sans problème que l’Islam fait partie intégrante de notre culture.

«Les islamistes aussi ont le droit de faire de la politique»

Si les islamistes sont pour moi des ennemis sur un plan idéologique, ils ont le droit de faire de la politique. Ils sont Tunisiens, comme moi.

Un peu obtus et beaucoup réac, certes, mais mon peuple les a choisis pour gouverner. Et il faut respecter ce choix, tout simplement parce qu’il est légitime.

Arrêtez de vous focaliser sur des polémiques sans importance et d’en tirer de fausses conclusions. Les barbus sont nuls, c’est un fait.

Mais qui ne l’est pas dans le paysage politique tunisien si l’on analyse d’un point de vue français? Au cas où vous l’auriez oublié, la politique est quelque chose de tout neuf pour nous, contrairement à vous.

Je préfère voir les islamistes se frotter à la démocratie que les admirer, impuissant, à faire leurs petites affaires en marge.

A gangrener la population et susciter la sympathie en jouant les pauvres victimes du système. Laissons-les exprimer leurs idées pour mieux les contredire en public.

C’est d’ailleurs le meilleur moyen de les voir évoluer, comme les conservateurs en Europe, qui ne dérangent personne dès lors qu’ils se plient aux règles démocratiques.

Et de nous voir évoluer, parce que, comme eux, nous ne sommes pas parfaits : sachez-le, tous les Tunisiens partent peu ou prou du même point.

La stabilité d’antan était un mensonge énorme, un peu comme lorsque certains «spécialistes» français commentent la prétendue radicalisation de la société tunisienne. Alors quoi, le Tunisien se serait transformé depuis fin 2010?

Aurait-il jeté aux oubliettes son amour pour tout ce qui est modéré? C’est insultant pour nous. Pour nos traditions, notre intelligence.

«Ma femme porte une mini-jupe et on ne lui pas coupé une jambe»

Ma femme se balade en mini-jupe, ma mère, sexagénaire, n’est pas voilée. Elle met encore des jupes et personne ne lui dit rien. On ne lui a coupé ni un sein, ni une jambe.

Votre pessimisme n’a pour l’instant pas lieu d’être. On dirait que nous avons déjà échoué. Ben Ali ne me dérangeait pas avant, mais à vrai dire, il me dérangerait maintenant.

J’ai pris goût à la liberté. Je suis par exemple pressé d’aller voter pour tenter d’en finir avec Ennahda. Moi aussi j’apprends. A être citoyen, démocrate et patriote.  

Je ne dis pas qu’il faut fermer les yeux sur les balbutiements de notre Constituante. Qu’il ne faut pas toucher aux islamistes ou passer sous silence leurs erreurs. Au contraire d’ailleurs. Je dis seulement qu’il faut prendre un peu de hauteur.

Critiquer intelligemment. Je ne permettrais pas de dire que la France est raciste car sa droite tape sur ses minorités africaines à longueur de temps ou que près d’un quart des électeurs à voter pour un parti d’extrême-droite. Ce serait faux et blessant pour mes amis français, qui sont loin de tout ça.

La Tunisie c’est pareil: nous ne sommes pas devenus des illuminés. J’ai dit tout ça à mon ami français. Il est finalement venu, puis s’en est allé avec un large sourire aux lèvres. Personne ne l’a menacé avec un sabre ou un fouet. Parce qu’ici, nous ne sommes pas en Afghanistan.

Témoignage recueilli par Ramsès Kefi


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