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Le Premier ministre Zenawi et sa femme lors du sommet de l'Union africaine en janvier 2012 - Noor Khamis / Reuters
Le Premier ministre Zenawi et sa femme lors du sommet de l'Union africaine en janvier 2012 - Noor Khamis / Reuters

Ethiopie: la mystérieuse mort de Meles Zenawi

Le Premier ministre éthiopien Meles Zenawi est décédé le 20 août 2012.

Mise à jour du 21 août 2012: Le Premier ministre éthiopien, Meles Zenawi, est décédé dans la nuit du 20 au 21 août, a annoncé le porte-parole du gouvernement éthiopien Bereket Simon.

"Le Premier ministre Meles Zenawi est décédé hier soir vers environ minuit," a précisé le porte-parole. Le Premier ministre n'avait plus été vu en public depuis juin et son état de santé faisait l'objet de nombreuses rumeurs.

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Depuis le sommet du G20 au Mexique, en juin 2012, le Premier ministre éthiopien a disparu de la circulation.

De plus en plus surveillés par le régime, journalistes et blogueurs s’interrogent: et si une telle comédie illustrait l’archaïsme du système politique éthiopien et sa fin prochaine?

Ethiopian Satellite Television (ESAT), proche de l’opposition,  a même annoncé la mort de Meles Zenawi. La chaîne d’information précisait se baser sur de prétendues divulgations fournies par l’ONG International Crisis Group (ICG).

Alors que les médias sociaux relayaient rapidement la nouvelle, ICG déclarait, au contraire, «ne pas être en mesure de spéculer sur l’état du Premier ministre», dans un communiqué, publié le 31 juillet.  

Des informations contradictoires

Ce communiqué n’a pourtant pas mis un terme aux spéculations. Le jour-même, dans un édito publié par le site Addis Voice, Abebe Gellaw, journaliste d’ESAT, maintenait ses dires:

«Mes sources au sein d’ICG sont les plus crédibles possibles. J’admets ne pas avoir vu de certificat de décès ou le corps sans vie de l’ancien dictateur éthiopien. En me basant sur les informations reçues de Bruxelles, je suis convaincu que Meles Zenawi est mort. (...) Nous n’avons jamais cité ICG. Nous avons cité des sources anonymes mais crédibles travaillant pour ICG à Bruxelles.»

Une simple apparition publique suffirait à démentir cette rumeur. Or, la cacophonie semble régner au sujet de son état actuel.

Des sources diplomatiques occidentales l’annoncent hospitalisé à Bruxelles, dans un état «critique».

Certains affirment qu’il pourrait être dans un «hôpital militaire américain en Allemagne», tandis que d’autres le pensent tout simplement «en vacances» à l’étranger.

Simon Bereket, porte-parole du gouvernement et ministre de la Communication, a tenu à indiquer que le Premier ministre ne souffrait pas d’un «cancer du cerveau» et que sa maladie était un «phénomène récent». Certaines sources évoquent une leucémie.

Blogueurs et internautent se mobilisent 

L’un des principaux blogueurs éthiopiens, Daniel Berhane, a essayé d’en savoir plus. Mais les autorités lui ont opposé une fin de non-recevoir:

«Qu’est-ce qu'ils ont, ces types [des médias] ? …vous ne pouvez donc pas vivre sans rumeurs….est-ce qu'il ne peut pas se reposer? Il est juste épuisé... Nous ne dirons rien parce que ce n'est pas nécessaire. Vous le verrez dans quelques jours de toute façon…»

Les internautes suivent cette question de très près et se mobilisent.

Un autre blogueur, Zelalem Kibret, a créé un Storify intitulé «Mes, Où es-tu?», dans lequel il compile les tweets relayant les diverses rumeurs au sujet de l’état de santé du premier ministre.

La blogosphère éthiopienne est particulièrement vive, ce qui ne manque pas d’inquiéter le régime autoritaire éthiopien.

Ces derniers temps, le gouvernement avait donc davantage durci son pouvoir. Et avait interdit l’utilisation de Skype et en emprisonné de nombreux blogueurs, dont le célèbre Eskinder Nega, condamné à 18 ans de prison à la suite d’un procès de 20 minutes. Son crime: avoir appelé à des manifestations pacifiques.

A l’instar de la Syrie ou de l’Iran, l’Ethiopie contrôle intégralement les connexions internet sur son territoire. Les internautes ne sont pas les seuls visés par ce durcissement.

Ainsi, Andualem Arage, vice-président du parti d'opposition, Unité pour la démocratie et la justice, a été condamné à la prison à vie pour une prétendue implication dans des affaires de «terrorisme».

Un système verrouillé 

Meles Zenawi est à la tête de l’Ethiopie depuis 1991. Il a obtenu de bons résultats économiques (10,7% de croissance en 2011) et a maintenu l’unité du pays.

Dans le même temps, son parti, le Front de libération du peuple du Tigré (FLPT), détient une très grande partie du pouvoir. Zenawi fait preuve d’un autoritarisme certain, empêchant l’opposition de s’exprimer.

Celle-ci n’a que deux sièges sur les 547 que compte le Parlement national (une trentaine pour les partis alliés, 499 pour le FRDPE —Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien— coalition autour du FLPT).

L’annonce du décès du Premier ministre ferait donc l’effet d’une bombe. D’autant que rien ne semble être prévu en cas de vacance du pouvoir.

«Il n'y a aucune modalité prévue en cas d'absence de Meles du pouvoir», explique à l’AFP, Ahmed Soliman, chercheur spécialisé sur la Corne de l'Afrique.

La Constitution éthiopienne précise seulement, via l’article 75, que le vice-Premier ministre «agit au nom du Premier ministre en son absence», sans aucune autre précision. Le vice-Premier ministre, Hailemariam Desalegn remplace donc actuellement Meles Zenawi.

Mais personne ne sait combien de temps durera cet intérim.

Une opacité qui contraste avec la mort d'Atta Mills

Meles Zenawi se retrouve dans une situation analogue à celle de son cousin et ennemi juré, le président érythréen Issayas Afeworki.

Au printemps dernier, de nombreux sites Internet l’annonçaient mort, en raison d’une grave maladie du foie. Après une absence d’un mois, il était réapparu à la télévision pour démentir les rumeurs sur son état de santé.

Depuis, le dictateur érythréen semble avoir disparu à nouveau. Ces mystères entourant l’état de santé des chefs d’Etat éthiopien et érythréen montrent que Zenawi et Afeworki sont des politiciens de la «vieille école», selon l’éditorialiste kényan Mwenda wa Micheni:

 «Ces choses ont bloqué le potentiel du continent pendant des décennies. (…) Alors même que l’Afrique essaye de se libérer, quelques chefs d’Etat ne changent pas. Quelques-uns ont été chassés par des manifestations, d’autres par des élections et d’autres grâce à leur mort. Mais il y en a encore qui doivent partir.»

Ces vieilles pratiques d’opacité contrastent fortement avec la transparence qui a entouré la mort de l’ancien président ghanéen, John Atta Mills, auquel de nombreux observateurs ont rendu hommage.

Celui-ci, authentique démocrate, avait consolidé la démocratie ghanéenne. Par leurs pratiques du pouvoir et l’absence d’informations fiables à leurs sujets, l’archaïsme de Meles Zenawi et Issayas Afeworki n’apparait que plus flagrant encore.

Arnaud Castaignet

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Arnaud Castaignet

Journaliste économique

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