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Trêve de trêve estivale!

L’Afrique n’a pas la culture de l’été, de sa trêve, de ses tubes, de ses programmes télés spécifiques et de ses régimes. Quoique…

L’Europe, en pleine période estivale, vit au rythme de la trêve. Les cités touristiques –censément ensoleillées– ingèrent les de raz-de-marée migratoires successifs, pendant que les autres villes vomissent leurs habitants.

Les capitales “nordiques”, soudainement aérées, ressemblent momentanément à des contrées dévastées par une catastrophe nucléaire.

Singulière tradition de vases communicants qui induit des embouteillages asphyxiants dont on s’étonne qu’ils ne lassent jamais des vacanciers pourtant avides d’air pur.

L’enjeu est de profiter au maximum de chacun des rayons qu’un soleil avare tarde à darder de septembre à mai.

Il est impératif de ne perdre aucune miette des congés annuels qui firent fantasmer le gratte-papier moyen pendant 11 mois.

11 mois à économiser obsessionnellement centime après euro. 11 mois à reluquer carte postale après fond d’écran. 11 mois à perdre gramme de cellulite après poil hivernal. 11 mois à sélectionner valise après sac de voyage. 11 mois à égrainer le compte à rebours qui sépare du grand départ tant attendu...

A regarder l’employé dépressif compter les jours fébrilement, retenant quasiment sa respiration dès les premiers bourgeons du printemps, on en vient presque à douter du plaisir de ne vivre pleinement qu’un mois dans l’année.

Ce mois ingrat qui videra votre portefeuille pour rendre encore plus insupportable le reste de l’année déjà couvert de nuages déprimants.

Et voici août pour les plus patients. Passé le tourbillon du contre-la-montre par équipe familiale qui livre les touristes à leurs pièges commerciaux, la torpeur s’installe, le temps que débute cet autre compte à rebours: celui des jours de vacances qui restent.

Puis arrive la mi-août définitivement anesthésiée par un jour férié dont on ne sait jamais si c’est l’Ascension ou l’Assomption.

Tout n’est plus qu’un long bâillement inquiet, des plages nappées d’aoûtistes aux bureaux saupoudrés de juillettistes. Des juilletistes bronzés mais minés d’être à plus de 10 mois de leur prochain départ.

L’Africain, lui, n’a pas besoin de braconner avec fébrilité les effets temporaires d’une météo ensoleillée.

Du soleil, il en a toute l’année, même entre les interstices des orages tropicaux. Il en a trop, du soleil, la nuque abrutie par une canicule omniprésente qui se lèche les babines en songeant au réchauffement de la planète.

S’il «fait beau» aussi, en Afrique, pendant cette période que l’Africain de l’Ouest ne qualifie pas d’été, c’est que la saison pluvieuse rend le sommeil plus réparateur.

Tiens, tiens… Si la trêve estivale n’est pas une tradition africaine, le climat de l’été serait tout de même, en Afrique de l’Ouest, propice aux bâillements...

Européanisation progressive des centres urbains africains

A bien y regarder, d’ailleurs, l’européanisation progressive des centres urbains africains commence à esquisser, touche par touche, ce ralentissement estival qui engourdit les pays du nord.

Les politiques de développement tendent à formaliser les emplois et un employé déclaré à une Caisse de sécurité sociale, c’est un employé qui peut revendiquer un mois de congés payés.

Or, la vie des entreprises offre un vocabulaire infini pour désigner des absences protéiformes: “permission”, “autorisation” et autre “disponibilité”.

Il est donc inutile, au cours de l’année, de puiser dans les jours de vacances officielles pour honorer les funérailles du “petit papa” de la troisième épouse du frère “même père même mère” de son oncle maternel ou tout événement militant qui jonche le calendrier personnel de chacun.

Par ailleurs, la formalisation progressive des emplois s’accompagne d’une augmentation du taux de scolarisation.

Des Africains de plus en plus en plus nombreux sont alors tentés d’aligner leurs vacances sur celles de leur progéniture –donc l’été–, ladite descendance étant de moins en moins encline à être déversée au village comme une flopée d’orphelins à qui l’on confiera des dabas (houes).

Les enfants devenant de véritables teignes quand ils restent trois mois à la maison, il faut donc leur trouver des destinations. Et les traditionnelles colonies de vacances ont de moins en moins la cote auprès des préadolescents qui n’ont cure de l’esprit scout.

Il ne manque plus que le regard insistant d’une épouse pour que “Mari capable” se sente obligé de financer un voyage familial auquel il sera tenu de participer; au risque d’y investir quelques prêts scolaires, avant même d’avoir fait l’acquisition de la moindre équerre ou du moindre cahier gros carreaux A4 de 48 pages.

Ces accès de paresse aiguë

Le ralentissement des activités, en cette période de l’année, guette donc de plus en plus les capitales africaines.

Sur une bonne partie du continent, le climat s’y prête, il est vrai, même lorsqu’on n’est pas en vacances. Non pas que sa mansuétude humide vous invite à pique-niquer.

Mais qui dit “pluie”, dans des rues dominées par les deux-roues, dit empêchement de se rendre sur son lieu de travail. Les imperméables?

Pourquoi en faire l’acquisition, alors que l’hivernage (entendez “la saison pluvieuse”) ne dure que trois mois? Et qui dit “pluie” dit profusion des moustiques.

Ces êtres, pour malfaisants qu’ils soient, légitiment un appel téléphonique à la secrétaire du supérieur hiérarchique, vers 8 heures, pour lui déclarer: «je ne me sens pas. Je couve un palu».

Le patron, pour peu qu’il le soit depuis plus de deux mois (et donc moins zélé), ne vous réclamera pas le résultat de la goutte épaisse.

Alors, oui, juillet et août sont propices au farniente, en Afrique aussi. Et ceci particulièrement lorsque le huitième mois du calendrier grégorien correspond au neuvième mois du calendrier musulman.

Le ramadan qui dissuade de manger, de boire et d’étreindre avec concupiscence ralentit la productivité de l'aube au coucher du soleil.

Précisément la période de la journée où l’on est censé travailler, pour peu qu’on ne soit pas gardien de nuit. 

Par ailleurs, le parking de votre entreprise devenant, parfois, un lieu de prière collective et le soleil se couchant tôt à proximité de l’Equateur, l’occasion d’aménager ses horaires de travail sera belle aussi pour les chrétiens: il s’agira d’évacuer le parking avant que les “rompeurs” de jeune n’obstruent le passage.

Le plus malin des employés saura donc jongler au mieux: arriver en retard le matin parce qu’il «ne se sent pas», partir plus tôt à midi parce que «la pluie menace», arriver en retard l’après-midi parce que la pluie qui menaçait a inondé son quartier et partir plus tôt le soir pour céder l’espace aux pieux adorateurs d’Allah; histoire d’aller rompre le jeune qu’il n’a pas commencé, dans son maquis “RFI” préféré (Rognon, Foie, Intestin).

Et si de nouveaux nuages menacent de le coincer dans sa gargote, il s’entendra dire ce qu’il ne voulait pas entendre à midi: «Y a rien. Je ne suis pas en sucre.»

Il y a des mois d’août sans vacances qui n’ont rien à envier aux mois de congés de juillet. Surtout quand la journée de travail aura largement consisté à alimenter, via l’ordinateur du service, le “forum des Internautes” d’un quotidien de la place qui abordait, peut-être, ce jour-là, le thème du laxisme dans le monde du travail.

Et pourquoi le chef de service ne contrôle-t-il pas ces accès de paresse aiguë? Parce qu’il est en vacances dans une capitale européenne désertée par les aoûtistes

Damien Glez

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Damien Glez

Dessinateur burkinabé, il dirige le Journal du Jeudi, le plus connu des hebdomadaires satiriques d'Afrique de l'Ouest.

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