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Le général Khaled Nezzar présente ses mémoires le 25 avril 2001. AFP/THOMAS COEX
Le général Khaled Nezzar présente ses mémoires le 25 avril 2001. AFP/THOMAS COEX

Algérie: faut il juger le général Nezzar?

Les poursuites de la justice suisse pour crimes de guerre contre l'ex chef d'état-major de l'armée algérienne et ex-ministre de la Défense, sont relancées. Le tribunal fédéral helvétique vient de lever l'immunité dont bénéficiait l'ex-dirigeant. A Alger, le débat est lancé, pour ou contre? Ou ni l'un ni l'autre?

«On ne fait pas d'omelette sans casser les œufs, même si on a souvent cassé la poêle et l'omelette», expliquait un policier, aujourd'hui démissionnaire, pour résumer la terrible période entre 1992 et 1996, où un terrorisme inhumain a ravagé l'Algérie.

Une cruauté aveugle des islamistes d'une part, des dépassements et exactions de l'autre, un affrontement sans morale encore traumatisant pour beaucoup d'Algériens.

Mais au delà de juger cette sombre période, où des centaines de milliers d'Algériens sont morts ou devenus orphelins, ont disparu ou été forcés d'abandonner leurs villages, changeant la sociologie pour longtemps, le cas du général Nezzar pose indubitablement problème à tous les Algériens.

Aux silences gênés, tous bords confondus, on réalise qu'il y a autant de pudeur à le défendre qu'à se féliciter qu'il soit traduit en justice.

Si quelques personnalités proches du régime ont publiquement déclaré soutenir le général, les familles de disparus (elles estiment à 3.000 personnes enlevées par les forces de sécurité, pendant la lutte contre le terrorisme et qu'on n'a jamais retrouvées) se réjouissent de la possible inculpation du général Nezzar pour crimes de guerre.

Tout comme évidemment l'ONG Trial, à l'origine du coup. Pour les autres, c'est un peu plus compliqué.

Allergiques à toute ingérence étrangère, beaucoup d'Algériens n'aiment pourtant pas le général et, de manière plus large, les généraux, préférant donc ne pas se prononcer.

Le dossier BB.2011.140 

Ce n'est pas la première fois que le général Nezzar est ainsi pris dans les filets de la justice internationale.

L'ancien ministre de la Défense avait déjà été arrêté à Genève, le 20 octobre 2011, à l'occasion d'un voyage pour des soins de santé, pour sevrage tabagique selon ses propres dires.

Une garde à vue de deux jours, à la suite du dépôt de plainte de deux Algériens résidant en Suisse pour crimes de guerre, il est libéré avec la promesse de revenir en Suisse pour l'instruction du dossier.

Le général rentre alors à Alger, avec la promesse personnelle de ne plus mettre les pieds en Europe.

S'ensuit une bataille juridique à distance, le général s'entoure de stars du barreau suisse et algérien, pendant que Trial, association de lutte contre l'impunité, s'engage corps et âme dans la longue procédure.

Les avocats du général insistent sur le point que les faits incriminés n'ont rien à voir avec la juridiction suisse et qu'il s'agit d'ingérence dans les affaires d'un pays tiers.

Les juges suisses répondent que puisqu'on ne peut poursuivre le général dans son propre pays, ne reste qu'à le faire ailleurs, d'autant que c'est en Suisse qu'à été signée la Convention de Genève, régissant les limites éthiques des conflits armés.

En statuant que l'immunité du général n'est pas reconnue, la plainte suit donc son cours et un procès aura bien lieu.

Pour la justice suisse, au delà du long débat que l'affaire à provoqué en son sein, ce n'est pourtant qu'un numéro de dossier, en l'occurrence le BB.2011.140.

Pour l'Algérie, c'est non seulement de l'ingérence mais aussi le procès de toute une classe dirigeante et d'un pays qui ont fait face au terrorisme, et surtout, une nouvelle tentative de déstabilisation, les dernières, comme celles du printemps arabe, ayant échoué.

La suite de la suite?

La loi algérienne régissant la «tragédie nationale», ainsi pudiquement et officiellement nommées les années du terrorisme et du contre-terrorisme de masse, stipule qu'aucun responsable ne peut être jugé pour les faits commis pendant cette période.

Par voie de conséquence, aucune demande d'extradition ne pourra être étudiée. Le général Nezzar finira sa vie en Algérie, dans son immense domaine d'Hydra, sur les hauteurs chic d'Alger.

Une carrière paradoxale

Que vont faire les Algériens quand le procès aura lieu? Vont-ils soutenir leur général ou au contraire, rire en douce sous leur casquette ? En réalité, c'est le profil du général, ex-faiseur de rois, de guerres et de gouvernements qui pose problème.

Ex-officier de l'armée française (au début de la guerre d'indépendance), ex-chef d'état major de l'Algérie indépendante, ex-ministre de la défense et ex-membre de la présidence collégiale installée au lendemain du renversement du président Chadli, il est à l'image de l'Algérie, dont on ne sait toujours pas si elle est républicaine, américaine, militaire, française, qatarie ou islamiste.

Présenté comme celui qui a sauvé l'Algérie du chaos islamiste, le général est aussi décrit comme celui qui a précipité le pays dans la guerre en refusant d'étudier une solution politique.

Associé d'un côté à la défense de la République, de l'autre à un putsch pas très glorieux, d'un côté à la résistance contre la violence islamiste et à de nombreuses atteintes aux droits de l'homme de l'autre, il restera un personnage paradoxal.

Faut-il signer des pétitions, comme demandé par l'avocat du régime, Farouk Ksentini, et brûler l'ambassade de Suisse ou méditer sur cette première où un gouvernant algérien est convoqué par la justice, comme les millions de banals citoyens algériens victimes de juges cruels et partiaux?

Les Algériens auront choisi de ne rien faire, car le problème se situe à autre niveau; de par le monde, il a toujours été difficile, voire impossible, de soulever un élan de solidarité populaire pour un général.

Car un général c'est loin, c'est souvent riche et gros et ça commande fréquemment les civils. Ça prend des prêts bancaires non remboursables, habite au Club des pins, se soigne bien (d'ailleurs en Suisse) et se nourrit d'impunités et d'avantages sociaux.

De ce point de vue, et quand on voit le mépris infligé par la nation aux gardes communaux, rempart de briques pauvres assemblées à la main contre le terrorisme, on peut comprendre que beaucoup aient du mal à défendre un général.

Chawki Amari

 

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Chawki Amari

Journaliste et écrivain algérien, chroniqueur du quotidien El Watan. Il a publié de nombreux ouvrages, notamment Nationale 1.

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