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Mohammed Hussein Tantaoui aux funérailles des 16 soldats tués à la frontière égypto-israélienne. Amr Dalsh / Reuters
Mohammed Hussein Tantaoui aux funérailles des 16 soldats tués à la frontière égypto-israélienne. Amr Dalsh / Reuters

Egypte-Israël: le Sinaï de la discorde

L'insécurité grandissante dans le Sinaï vient bousculer l'agenda du président Morsi.

Mise à jour du 10 août: Des tirs ont éclaté le 9 août à Al-Arich, dans le Sinaï. La télévision publique égyptienne a fait état de nouveaux heurts opposant la police à des hommes armés. Une information cependant démentie par l'agence officielle Mena.

***

«L'armée égyptienne entame sa vengeance et le Sinaï devient une zone de guerre», titre le site arabophone Al Jarida.

Les 16 soldats tués à la frontière israélo-égyptienne, le 5 août, et dont les funérailles «populaires» se sont déroulées deux jours plus tard au Caire, ont été vengés à coup de frappes aériennes dans la région du Sinaï.

Une «vengeance» annoncée par le président Morsi, après l'annonce de l'attaque. Lors d'un discours télévisé, il rend hommage aux 16 «martyrs, ainsi qu'à leur famille et leurs enfants» et déclare que les forces armées doivent les venger et rétablir un «contrôle total» du Sinaï. Israël s'est félicité de l'offensive menée par l'armée égyptienne, signe de de leur bonne volonté de garantir la sécurité à la frontière de l'état hébreux.   

Un haut responsable militaire a déclaré que «20 terroristes avaient été tués», au cours de l’offensive. Cela faisait des décennies que l’armée égyptienne n’avait pas mené des opérations dans cette région hautement stratégique.

L’insécurité dans le Sinaï, région frontalière avec Israël, tend les relations entre les deux pays, tandis que fusent les hypothèses les plus diverses sur l’identité de ce groupe armé. 

L'armée israelienne y voit l'acte de «terroristes du jihad global», sous-entendu le Hamas, le Mouvement de la résistance islamique, créé par la Société des Frères musulmans en décembre 1987, au lendemain du déclenchement de la première Intifada. 

De son côté, le Hamas a condamné «un crime horrible» et nié toute implication du mouvement islamique

Et si le Mossad était derrière l'attaque? 

L’organisation des Frères musulmans a une interprétation originale de l’attaque: elle publie sur son site Internet une déclaration déplorant la mort des soldats égyptiens et indique «qu’on peut éventuellement attribuer l’attaque au Mossad, qui cherche à avorter la révolution depuis le début, et avait demandé aux ressortissants "sionistes" de quitter le Sinaï il y a plusieurs jours».

L’armée israélienne a effectivement déclaré avoir reçu des informations sur la préparation d’une attaque et avoir demandé aux Israéliens de quitter le Sinaï.

«Ces accusations s’inscrivent dans la tradition de théories du complot des Frères musulmans», dit Tewfik Aclimandos, chercheur associé à la chaire d’histoire contemporaine du monde arabe au Collège de France, et spécialiste de l’histoire de l’Egypte.

Il y a une dimension idéologique dans cette accusation: objectivement, l’Egypte et Israël ont le même intérêt à court terme: la sécurité du Sinaï.

«Penser qu’en ce qui concerne la situation dans le Sinaï l’Etat Egyptien et Israël peuvent, au moins à tel moment, avoir les mêmes intérêts, la stabilisation et la sécurisation, c’est impossible, c’est impensable pour les Frères musulmans. Si une situation peut donner cette illusion, elle est forcément mauvaise et forcément créée par une force du mal —Israël et les Etats-Unis», ajoute le chercheur du Collège de France.

Situation préoccupante du Sinaï

Cette attaque est la plus grave que les forces égyptiennes aient connues dans le Sinaï depuis la signature du traité de paix avec Israël en 1979.

C’est aussi la première crise à laquelle le nouveau président doit faire face, depuis son entrée en fonction le 30 Juin 2012.

Plus d’un an après le départ d’Hosni Moubarak, le Sinaï ne semble être sous la coupe d’aucune autorité.  Certains analystes parlent même d’anarchie.

Sauf que, avant même le 11 février 2011, date à laquelle la démission du raïs a été annoncée, la région du Sinaï avait un statut particulier, quasi-insulaire par rapport au reste du pays.

Seule l'imposante présence des forces de l’ordre rappelait que cette région était effectivement en Egypte.

Lorsque vous rencontrez des bédouins, beaucoup se plaignent du manque d’investissement de l’Etat dans l’ Education, les transports et tous les services publics. Ils se sentent délaissés depuis trop longtemps.

Le Sinaï, outre ses richesses bibliques et ses plages de sable fin, est une région d’une importance stratégique: 240 kilomètres de frontières communes avec Israël.

 

La région correspond également à la seule porte d’entrée et de sortie de la bande de Gaza depuis 2007 (blocus israélien).

Il n’est pas sans dire que la recrudescence des actes de banditisme, voir terroristes inquiètent les autorités israéliennes qui craignent le développement de trafics d’armes avec la bande de gaza et la montée en puissance de groupes djihadistes.

On voit ici l’une des limites de la démilitarisation du désert prévue par les accords de Camp David, signés en 1978.

L’armée égyptienne n’a théoriquement pas le droit d’être présente dans le Sinaï, à cause de l’accord de paix qui lui impose la démilitarisation de cette zone-tampon.

Vers une remise en cause des accords de Camp David?

Des personnalités politiques ont réclamé une adaptation du traité de paix, afin de permettre la remilitarisation du Sinaï, comme Amr Moussa, ou Abdel Moneim Abul Fotouh, deux candidats malheureux à l’élection présidentielle.

D’après Tewfik Aclimandos, «les Israéliens ne veulent pas d’une renégociation de la présence militaire égyptienne au Sinaï. Ils ne voient pas pourquoi ils donneraient à Morsi ce qu’ils n’ont pas donné à des interlocuteurs plus fiables.»

Par ailleurs l’armée égyptienne, qui demeure au centre du processus politique en Egypte, a toujours œuvré pour le maintien de ces accords de paix.

Le journaliste Alain Gresh, spécialiste du Moyen-Orient, commente:  

«L’aide américaine (très importante) à l’armée serait suspendue si l’Egypte rompait ces accords avec Israël. Par ailleurs l’armée égyptienne ne veut pas l’ouverture d’un front militaire avec son voisin. Pour l’armée, le contrôle du Sinaï prévaut et c’est un acquis. Ils ont peur qu’une escalade avec Israël engendre une nouvelle occupation du Sinaï.  Dans tous les cas, l’armée égyptienne aura son mot à dire pour tout dossier touchant à la sécurité nationale.»

De son côté, le président égyptien, Mohamed Morsi, a dit récemment qu’il ne souhaitait pas renforcer les liens militaires ou la coopération entre son pays et Israël, car cela ferait scandale dans l’opinion publique.

La déclaration accusatrice de l’organisation des Frères Musulmans est, peut-être, à comprendre ainsi.

«On peut penser que les Frères musulmans ont très peur que Morsi soit l’objet de fortes pressions occidentales pour une meilleure coopération avec Israël. Il s’agit peut être de lui permettre de «résister» en arguant d’une pression de la base», explique Aclimandos.

Sophie Anmuth et Nadéra Bouazza

 

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