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Une école à Sidi Ifni © Dale Harvey/Flickr/CC
Une école à Sidi Ifni © Dale Harvey/Flickr/CC

Tribune: l'enseignement supérieur marocain à l'agonie

La fin annoncée de la gratuité dans l'enseignement supérieur public achèvera-t-elle le secteur de l'éducation, déjà bien ravagé au Maroc?

«On ne peut plus continuer avec la logique du tout gratuit à l'enseignement supérieur du Maroc.»

Ce sont les déclarations de Lahcen Daoudi, ministre de l'Enseignement supérieur au Maroc. Dans le détail, ce dernier a affirmé que «les plus aisés devraient contribuer au financement de leurs études puisqu'elles sont très coûteuses pour l'Etat».

Le ministre n’a pas cessé, depuis, de retirer et de réaffirmer ses propos dont on aura un avant-goût avec la prochaine loi de finances.

L’adoption de ces mesures risque de mettre un terme, une fois pour toutes, à l'enseignement public agonisant depuis des décennies.

Autrefois, feu Hassan II avait affirmé dans une interview accordée au journaliste français Jean Daniel qu'il ne voulait pas instruire son peuple, parce que ceux instruits sont devenus des opposants de son régime.

Pis encore, après les émeutes de 1965, il s'est adressé au peuple en disant:

«Vous les pseudos-cultivés, si seulement vous étiez des ignorants.»


Ces déclarations se sont transformées en des politiques désastreuses de l'enseignement visant à tuer l'éducation marocaine dans l'œuf.

Le taux d'analphabétisme bien élevé a quasiment stagné durant trente ans, les écoles publiques ont vu leurs effectifs augmenter et la qualité des enseignements a drastiquement baissé.

S’ajoute à cela une arabisation hasardeuse et bâclée des programmes, suivie d'un encouragement excessif de l'enseignement privé au détriment de l’étatique.

Ce sont les directives phares du règne d’Hassan II, un roi cultivé qui a consolidé l’ignorance de son peuple pour prévenir son éveil à l’égard de son despotisme.

Avec le nouveau roi, rien n'a changé

Avec l'avènement de Mohammed VI, les choses ne se sont guère améliorées. Le taux d'analphabétisme dépasse encore 40 % de la population.

L'enseignement public souffre des multiples grèves des enseignants, grèves où les demandes sont souvent matérielles et négligent l'essence de l'éducation publique et son essor.

Les programmes désuets et le surnombre des effectifs ne font qu'empirer la situation.
C’est ce qui pousse maints foyers à opter pour un enseignement privé de qualité, tandis que les plus défavorisés n'ont guère le choix.

L'ascenseur social en danger

Un lycéen sur deux devient bachelier selon les statistiques officielles. La plus grande partie intégrera des facultés.

Une minorité se dispersera sur des écoles de commerce, des écoles d'ingénieurs ou choisira une carrière de médecin.

Ces voies constituent un ascenseur social pour les fils du peuple qui se sont démarqués lors de leur cursus estudiantin.

Le coût de l'enseignement supérieur se résume dès lors à des frais d'inscription, d'internat et de restauration.

Du moins jusqu'à ce que le ministre ne fasse ses déclarations et son intention d'intégrer ces décisions dans la prochaine loi de finances.

Le ministre El Ouafa a annoncé il y a quelques jours l’échec cuisant du plan d’urgence de l’éducation et de la formation.

Un plan avec une enveloppe budgétaire de 3,3 milliards de dirhams (300 millions d'euros). Une feuille de route bâclée et adoptée hâtivement qui n’a servi qu’à gaspiller l’argent du contribuable.

Pour calmer l’opinion publique, on vous chante que le taux de scolarisation de la tranche d’âge 12 à 14 ans est passé de 71,3% à 79,1% …

Cela veut dire qu’en 2012, un enfant sur cinq appartenant à cette tranche ne fréquente pas l’école. Cela pousse à avoir honte et non à se vanter monsieur le ministre.

Cerise sur le gâteau: les programmes et les manuels scolaires seront une énième fois changés afin de «s’adapter» à l’échec du plan cité plus haut.

Gros retard dans la scolarisation des enfants

Ajoutez à cela le dernier rapport de l’Unesco qui regorge de statistiques bien effrayantes: le Cameroun, la Tanzanie et le Bénin nous dépassent en taux de scolarisation des enfants.

En plus de cela, on est l’avant-dernier pays arabe en taux de réussite au baccalauréat devançant… le Yémen. Le reste des statistiques ne nous lègue que les derniers rangs au sein du monde arabe.

Les notes d’admissibilité au sein des instituts de l’enseignement supérieur ont
quant à elles atteint des records durant cette année: 18.30 pour la médecine militaire,
17.27 pour l’ENA et que des 16 à peu près partout ailleurs.

Certains étudiants munis de baccalauréats avec de très bonnes mentions ne sont même pas recevables pour passer les concours de sélection dans ces instituts.

Cela a engendré une grogne parmi les élèves qui se sont regroupée dans l’Union des étudiants pour le changement du système éducatif et ont manifesté dans plusieurs villes, le 6 août.

Où est le gouvernement?

Durant ce temps, notre gouvernement n'a guère trouvé le courage politique de s'attaquer à la corruption et à la gangrène qui touche le pays.

Il a vite abandonné la lutte contre la rente et a enterré un projet de taxation des riches. Il continue cependant à louer une monarchie qui détient le pouvoir absolu par une constitution remaniée.

Au lieu de mener de sérieuses réformes, on vise à détruire cet ascenseur social de la classe moyenne et des démunis.

Des classes qui souffrent d'une baisse du pouvoir d'achat, ajoutez à cela une annulation de la gratuité de l'enseignement supérieur et de probables augmentations à venir et vous menacez directement la paix sociale du pays.

On subventionnera les plus démunis nous dit-on, mais depuis quand les riches fréquentent-ils les facultés publiques?

Les plus aisés envoient leurs fils depuis le primaire au sein d'établissements privés marocains ou français.

Ces derniers continuent leurs études supérieures en France ou dans un établissement privé. Ils fuient l'enseignement public connu pour sa défaillance. Alors de qui se moque-t-on encore au Maroc?

Heureusement que l'autodidaxie reste un refuge pour le Marocain...jusqu'à ce qu'on la taxe elle aussi.

Mahdi Zahraoui,

Mahdi Zahroui est un blogueur installé au Maroc


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