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Chevaux au bord des pyramides de Giza en Egypte le 9 février 2011. Reuters/Mohamed Abd El Ghany
Chevaux au bord des pyramides de Giza en Egypte le 9 février 2011. Reuters/Mohamed Abd El Ghany

Egypte: un potentiel économique digne d'un pur sang arabe

L’économie égyptienne tiendra-t-elle la promesse de la révolution, celle d’un avenir meilleur pour tous les Egyptiens?

Tandis que Mohamed Morsi, premier président démocratiquement élu d’Egypte, et son tout nouveau Premier Ministre, Hicham Qandil, prennent leurs nouvelles fonctions, une majorité d’Égyptiens reconnaissent l’importance critique de la situation économique.

L'impact de l’économie surpasse la réalisation des objectifs du soulèvement populaire déclenché dans les rues du Caire en janvier 2011—une révolution qui, en 18 jours à peine, a renversé un président qui tenait le pays d’une main de fer depuis presque 30 ans.

La solidité économique de l’Egypte décidera peut-être de manière aussi fondamentale que les réformes politiques de la réussite du processus révolutionnaire ou de sa chute aux mains des mouvements contre-révolutionnaires.

Un niveau de vie qui ne s'améliore pas 

La situation économique actuelle de l’Egypte est loin d’être rassurante. La croissance est insuffisante, les usines tournent au ralenti et les investissements dans les nouvelles industries et l’entretien des équipements sont bien trop faibles.

Et trop d’étrangers, qu’ils soient parmi les millions qui visitent chaque année les merveilleuses attractions égyptiennes ou ceux qui envoient des investissements directs dans le pays, éprouvent une compréhensible appréhension et gardent leurs distances.

Ce faisant, ils privent d’oxygène une économie déjà en difficulté.

Évidemment, le chômage et le sous-emploi atteignent des niveaux inquiétants et constituent un immense défi tant économique que social.

Mais il ne s’agit pas seulement du taux de chômage officiel de 12,6% qui pour beaucoup minimise l’étendue du problème.

Chez les jeunes, dont beaucoup ont si courageusement mené le soulèvement populaire de l’année dernière, le taux de chômage est supérieur à 25%.

Rien d’étonnant que nombre d’entre eux soient frustrés devant la lenteur de l’amélioration du niveau de vie de millions d’Egyptiens.

En outre, trop de ceux qui ont un travail découvrent qu’après des années de frustration et de bas salaires, des espérances démesurées sapent les relations entre employeurs et employés et déclenchent régulièrement des grèves.

Le résultat est une économie qui tourne bien en-deçà de ses capacités et qui est loin d’être à la hauteur des aspirations et des attentes des gens.

Malheureusement, l’Egypte ne dispose pas de réserves d’argent conséquentes pour l’aider à passer le cap de cette difficile transition. Trop de citoyens vivent déjà près du seuil de pauvreté ou en-dessous.

Les filets de protection sociale sont réduits à la portion congrue. Le déficit budgétaire dépasse les 10% du PIB, ce qui conduit à l’augmentation des coûts d’emprunt et à un affaiblissement d’une dynamique de la dette autrefois plutôt bonne.

Et plus des deux tiers des réserves de devises étrangères du pays ont été utilisées au cours des 18 deniers mois, les réduisant à environ 15 milliards de dollars.

Révolution en danger

Plus cette situation persistera, plus la révolution sera en danger. Et les répercussions seront sensibles bien au-delà des frontières de l’Égypte.

Le bien-être du pays a une influence directe sur la stabilité au Moyen-Orient. En outre, avec plus de 80 millions d’habitants, rien de surprenant que certains responsables européens s’inquiètent en privé de la possibilité de vagues de migrants égyptiens.

Ceux d’entre nous qui connaissent bien l’Egypte et la suivent de près sont naturellement inquiets. Nous sentons la frustration croissante de beaucoup d’Egyptiens.

Nous craignons les coûts humains. Le pessimisme qui commence à gagner du terrain nous angoisse.

Et nous reconnaissons que plus la situation stagnera, plus il sera difficile pour l’Egypte d’achever le processus critique qui succède à la chute d’un gouvernement. Car ce n’est pas le fait d’avoir renversé un régime qui détermine le succès global d’une révolution—c’est le démantèlement du passé au profit d’un avenir meilleur.

Heureusement, ces inquiétudes ne sont pas encore accablantes, et il n’est nécessaire qu’elles le deviennent. Ce qu’affronte l’Egypte aujourd’hui, c’est exactement ce qu’ont traversé d’autres pays lors d’autres révolutions.

Rappelez-vous toutes les questions soulevées par l’Afrique du Sud et son aptitude à vivre une transition paisible loin d’un régime d’apartheid retranché —et par l’Europe Centrale et de l’Est, où des pays comme la Hongrie et la Pologne ont fait face à d’immenses défis révolutionnaires.

Et puis il y a les autres pays, tout particulièrement au sein des anciennes républiques soviétiques et en Afrique, ceux qui ont échoué, ou se débattent encore dans leurs mutations révolutionnaires.

85 millions d'Egyptiens pour relever le pays

A la fois par elle-même et comparée à d’autres pays, l’Egypte possède de nombreux avantages qui devraient permettre aux observateurs économiques d’espérer.

Ils laissent penser qu’avec un ensemble de politiques cohérentes mobilisant des forces nationales à grande échelle, l’économie peut passer d’élément potentiellement dommageable à la révolution non seulement à la prospérité, mais au moyen de remplir les importants objectifs révolutionnaires de justice sociale et d’une Egypte meilleure pour la grande majorité de la population.

Il y a au moins cinq raisons qui justifient une analyse constructive et permettent un optimisme prudent.

Tout d’abord, les membres des partis politiques de l’Égypte, de ses mouvements de jeunes pleins de vitalité, de ses médias énergiques et du Conseil suprême des forces armées (CSFA) sont nombreux à reconnaître l’importance de l’économie.

Ils savent tous que même si l’économie n’est pas tout, elle est cruciale pour répondre aux aspirations légitimes de plus de 80 millions de citoyens.

Bien entendu, le fait de l’avoir compris ne garantit pas l’action, mais la reconnaissance à grande échelle est une condition préalable importante dont l’Egypte a souvent manqué.

Deuxièmement, l’Egypte dispose des attributs physiques et humains pour lui permettre de soutenir une forte croissance économique, alimenter un marché du travail dynamique et entreprendre un virage dans son développement.

Souvenez-vous que c’est une économie qui a connu des accès de forte croissance dans les années 1990 et 2000, alors qu’elle subissait une répression et une distribution inéquitables des ressources, due à la corruption et à l’octroi de pouvoirs monopolistiques à des amis de l’ancien régime.

Troisièmement, le pays offre aux investisseurs un vaste marché national, surtout pour les biens de consommation de base, et une position centrale dans une région qui, surtout lorsqu’elle sera soutenue par une politique démocratique stable, constituera un moteur de revenus important pour les entreprises internationales.

Dans ce rôle, l’Egypte a le potentiel nécessaire pour attirer des afflux durables d’investissements étrangers directs.

Cela apportera davantage que du capital: des transferts de technologie, de nouvelles approches de management, et un immense potentiel de co-investissements avec des entreprises nationales.

Quatrièmement, la vaste diaspora égyptienne est à la fois capable et tout à fait volontaire pour soutenir le pays dans sa quête de stabilité économique, financière, politique et sociale.

Pour ma part, je rencontre sans arrêt des Egyptiens expatriés qui ont réussi et cherchent à renvoyer de l’argent en Égypte. Certains parlent même de rentrer dans la nouvelle démocratie, ce qui, de leur propre aveu, ne leur serait jamais venu à l’esprit il y a encore deux ans.

Le citoyen a enfin son mot à dire

Enfin, et c’est le plus important, les Egyptiens moyens ont enfin l’impression d’être «propriétaires» de leur pays et que, désormais, ils ont leur mot à dire sur la direction que prendra leur avenir en son sein.

En même temps, et après des années de marginalisation, leur vient un sens des responsabilités que l’on ressent déjà dans l’afflux des services communautaires et autres engagements civiques.

Plus généralement, les structures d’incitations individuelles et collectives ne font que s’améliorer. L’économie n’est plus considérée comme devant servir uniquement l’élite au pouvoir et ses cercles de proches. On peut dorénavant envisager la possibilité d’une plus grande implication, voire, peut-être, du début d’une plus grande confiance dans l’état de droit.

Traitez-moi d’incurable optimiste, mais je crois qu’il ne s’agit pas de savoir si ces facteurs finiront par prévaloir; pour moi c’est inévitable. Le défi critique aujourd’hui est de raccourcir la période de transition et les coûts humains et financiers qui y sont liés. C’est là qu’un cadre politique plus cohérent peut—et doit—jouer un rôle critique dans l’accélération des bénéfices et la rentabilisation des coûts.

Au cours des quelques prochains mois, et alors que le CSFA tiendra sa promesse de revenir à son rôle de gardien des frontières égyptiennes contre les agressions extérieures, les dirigeants fraîchement élus du pays devront rapidement se montrer à la hauteur sur quatre sujets clés:

1) la conception, la communication et la mise en place d’une vision économique cohérente à moyen terme, avec des objectifs et des jalons transparents et compréhensibles;

2) l’association de ces mesures avec un effort immédiat de stabilisation pour minimiser le risque que l’Égypte ne glisse dans la crise financière;

3) un engagement avec des créanciers étrangers selon des termes en accord avec les besoins en développement du pays; 

4) la réorientation d’un programme de subvention coûteux qui distribue bien trop d’argent aux riches et n’en fait pas assez pour aider les segments les plus vulnérables de la population.

L'économie égyptienne veut absolument galoper

De la manière d’utiliser les prêts étrangers et de réorganiser des filets de sécurité sociale désespérément inefficaces à celle de mieux puiser dans les zones de croissance dynamique de l’économie mondiale pour les transformer en création d’emplois, tout cela nécessitera que les responsables égyptiens prennent des décisions difficiles et fassent part de leurs motivations de façon transparente à la population.

Certains monopoles devront être rapidement démantelés, tout comme une foule de régulations qui visaient à protéger les élites plutôt qu’à encourager une croissance partagée par tous. Des réformes budgétaires, incluant à la fois le système fiscal et les dépenses du gouvernement, peuvent assurer que les trop maigres ressources publiques sont utilisées avec plus de justice et d’efficacité.

Certaines failles du système financier peuvent et doivent être comblées pour assurer une meilleure mobilisation de l’épargne privée nationale et sa meilleure affectation vers des investissements productifs.

Il s’agit nécessairement d’un effort à la fois complexe et difficile. Mais il est également réalisable et désirable. L’Égypte et la région en tireraient des gains substantiels.

Je ne doute pas une seconde que cela soit possible. L’économie égyptienne ressemble à un pur-sang arabe. Elle veut absolument galoper et peut se montrer franchement ombrageuse quand le terrain est cahoteux et la destination incertaine.

Mais sur un terrain ferme et quand elle sait où elle va, elle peut courir vite, longtemps, et avec élégance.

Mohamed A. El-Erian (Traduit par Bérengère Viennot)

Foreign Policy 

 

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Foreign Policy

Les articles signés Foreign Policy ont d'abord été publiés en anglais sur le site Foreign Policy, magazine en ligne américain de Slate Group, spécialisé dans les affaires étrangères et l'économie.

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