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Des femmes devant la grande mosquée de Touba. © ISSOUF SANOGO/ AFP
Des femmes devant la grande mosquée de Touba. © ISSOUF SANOGO/ AFP

Au Sénégal aussi, tout le monde jeûne (ou pas)

A Dakar, le jeûne est très pratiqué. Mais un climat de grande tolérance règne dans la ville, comme dans le reste du Sénégal. Reportage.

Mise à jour du 23 août 2012: L’Aid El Fitr a été célébré dans la division au Sénégal. Les différentes sensibilités religieuses n’ont pas réussi à s’entendre sur une date pour fêter à l’unisson la fin du jeune.  Ainsi, du samedi au lundi, c’était la fête de Korité, comme on appelle communément l’Aid El Fitr au Sénégal.

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Alors que la nuit tombe sur Dakar, l’heure de la rupture du jeûne approche à grands pas. Même si elle a faim, Fatoumata, étudiante dakaroise, préfère ne pas regagner son domicile tout de suite.

Elle a horreur de sortir dans la rue entre chien et loup, à l’heure du crépuscule.  

«On dit que c’est à cette heure que les esprits rôdent. Beaucoup de Sénégalais évitent de sortir à ce moment-là.» 

Un autre jeune Sénégalais confirme, pendant qu’une de leurs connaissances ajoute une explication «musulmane» pour justifier ce peu d’appétence pour le crépuscule.  

«Il ne s’agit pas seulement d’une croyance animiste. Selon les préceptes de l’Islam, c’est aussi une heure à éviter, car des adeptes des sciences occultes avaient tenté de jeter des sorts au Prophète au crépuscule», explique-t-il.

Du coup, Fatoumata va effectuer sur place la rupture du jeûne, le Ndogou en wolof (la langue la plus parlée au Sénégal). Ses amis vont lui offrir l’hospitalité à l’improviste.

Comme c’est si fréquent au Sénégal, surnommé le pays de la Téranga (l’hospitalité en wolof). Sur une nappe blanche sont étalées les victuailles. Les dattes de Tunisie. Une main amie lui tend une datte fraîche. Le premier aliment à consommer pour rompre le jeûne.

Au Sénégal, comme ailleurs. Un verre d’eau. Un café. Des croissants. Des pains au chocolat. Des pains au raisin. Du pain. «De la vache qui rit» made in Marocco. De la pâte au chocolat à tartiner. Des bananes. Au moment du Ndogou, l’on ne lésine pas sur la dépense.

«A cette période de l’année, tout le monde cherche l’argent. On dépense tellement pour fêter le ramadan qu’à la fin on a souvent les poches vides», explique une mère de famille.

A l’autre bout de la ville, dans des hôtels, des Sénégalais rompent le jeûne en buvant une petite… bière.  Un peu à l’abri des regards.

Personne ne peut nous forcer à faire le ramadan

«Le Sénégal est un pays musulman à 95%. Mais c’est aussi un pays laïc, chacun fait ce qu’il veut. Personne ne peut nous forcer à faire le ramadan. C’est un choix personnel. Mais on évite de manger ou de boire devant tout le monde, pour ne pas choquer», souligne l’un de ces buveurs de bière.

Sur les plages, des Sénégalais plus jeunes n’ont pas ces pudeurs. En pleine journée, ils mangent des hamburgers ou des chawarmas avec des frites. A l’ombre des parasols, ils savourent leur repas.

«Nous sommes en vacances. On a envie de s’éclater. On ne va tout de même pas gâcher nos grandes vacances à cause du ramadan», lâche l’un de ces non-jeûneurs qui est pourtant de confession musulmane.

La très grande majorité des Sénégalais appartiennent à des confréries qui font partie de l’Islam soufie, réputé pour sa tolérance. Ainsi, au sein même de la plus puissante confrérie du Sénégal, celle des mourides, le mouvement Baye Fall considère que ses disciples sont exemptés de jeûne.  

«A cette période de l’année, il y a beaucoup de vacanciers. Des Sénégalais d’origine, installés en Occident qui reviennent au pays à l’occasion des vacances. Difficile de savoir qui est qui. Entre les Sénégalais chrétiens, les immigrés, les Baye Fall et les athées, personne n’est clairement identifié.»

«A cela s’ajoutent les malades qui reprendront le jeûne lorsqu’ils se sentiront mieux. A cette période de l’année, beaucoup de gens qui se sentent mal», plaisante une jeune Sénégalaise qui effectue le jeûne avec pragmatisme.

«Le ramadan c’est bon pour la santé, ça permet de purifier le corps et de maigrir. Un régime qui ne coûte pas cher. Et que nous effectuons tous en même temps. Mais, lorsque je voyage ou quand je me sens faible, j’arrête de jeûner. Les jours de pénalité (ceux où je n’ai pas jeûné), je les rattrape plus tard, après les fêtes de Noël au moment où j’ai du poids à perdre», explique Awa.

Assan, chauffeur de taxi qui effectue presque chaque jour dans sa Renault fatiguée, le trajet entre Dakar et Saint-Louis (270 kilomètres) préfère ne pas jeûner, même s’il est de confession musulmane.

«Jeûner, lorsque l’on voyage en pleine chaleur, c’est dangereux. Je ne mange pas beaucoup, mais je me nourris malgré tout un peu. Du sucre et des bananes afin de ne pas m’endormir au volant. Pendant le ramadan, il y a beaucoup d’accidents. Nombre d’entre eux sont dus à la grande fatigue des chauffeurs qui jeûnent. Ainsi qu’à la précipitation de ceux qui sont pressés de rentrer chez eux pour faire la rupture», explique Assan.

Une période où il faut penser aux autres

Un de ses clients ajoute:  

«Il ne faut pas limiter le ramadan à la notion de jeûne, comme on le fait trop souvent en Occident. C’est aussi une période où il faut penser aux autres. Penser au partage. Donner l’aumône plus encore que d’habitude.  La zakat (l’aumône), c’est essentiel.»

Il est vrai que pendant le ramadan les talibés (les enfants qui étudient le Coran avec un marabout) sollicitent plus encore les Sénégalais qu’à l’accoutumée.

A deux heures du matin, ils arpentent encore les rues de Dakar ou de Saint-Louis à la recherche d’un généreux donateur.

Souvent, les talibés n’ont pas plus de trois ou quatre ans. Epuisés par les quêtes effrénées d’argent, ils peuvent dormir à même le trottoir.  

«Parfois ils n’osent pas retourner chez leur marabout de peur de se faire battre, car ils n’ont pas réuni les 500 francs CFA (0,8 euros) qu’il attend.»

«Je préfère donner beaucoup d’argent, plutôt que jeûner beaucoup, je trouve que c’est plus utile à la société», m’explique un haut fonctionnaire dakarois qui regarde avec inquiétude la montée en puissance de l’islamisme radical au Mali, le pays voisin.

Les liens entre le Sénégal et le Mali sont extrêmement étroits. Au point qu’une éphémère fédération avait vu le jour en 1960, à l’indépendance. 

«Au Sénégal, nous pratiquons depuis toujours un Islam tolérant. Nous ne voulons pas connaître une évolution à la malienne. Des couples adultères lapidés à mort comme dans le Nord du Mali, à Tombouctou. Ce n’est pas notre conception de l’Islam. Alors pour le ramadan, c’est un peu pareil, on prend parfois quelques libertés avec la règle. Sans se sentir pour autant moins musulmans.»

Jean Karim, un restaurateur d’origine casamançaise qui ouvre son établissement en pleine journée pendant le ramadan plaisante avec les connaissances qui passent dans la rue.  

«Mon père a eu la bonne idée de m’appeler Jean et Karim. Comme ça c’est pratique: pendant le ramadan, je suis Jean. Et le reste de l’année, je suis Karim.»

Une plaisanterie qui lui vaut d’être traité de «brigand» avec le  sourire par un passant.

Malgré ces  «petits aménagements» avec la règle, la grande majorité des musulmans pratiquent le ramadan avec constance.

La vie des entreprises est d’ailleurs aménagée pour tenir compte de la fatigue des jeûneurs.

«Au lieu de quitter le travail à 17 heures, nous rentrons chez nous à 16 heures du lundi au jeudi soir. Et le vendredi, on s’en va encore plus tôt. Dès 14 heures», explique Aminata, cadre dans le secteur bancaire.

«Il faut bien adapter la vie des entreprises. C’est clair qu’à cette période de l’année, la productivité n’est pas la même. Bien des collègues dorment au bureau pour tenir le coup. Nous effectuons le troisième repas de la journée à minuit. Alors, on ne trouve pas le sommeil avant deux ou trois heures du matin. Dans ces conditions, il est difficile d’être en forme dès huit heures», explique Awa, cadre dans une grande entreprise du secteur  des Télécoms.

Aïcha, jeune femme, qui passe une partie de ses journées et de ses nuits sur Facebook, m’explique qu’elle dort jusqu’à midi pendant le ramadan.

«De toute façon, je suis au chômage depuis des années. Le fait de changer mon rythme de vie pendant le ramadan ne me gêne pas. Ce serait sans doute différent, si je travaillais.»

Aïcha aime le ramadan, car c’est aussi une occasion de renforcer les complicités familiales.

«La nuit, on peut parler pendant des heures. On plaisante jusqu’à très tard. C’est la plus grande période de fête de l’année», explique-t-elle, en reprenant une tasse de athaya (thé sénégalais) avec ses sœurs.

Après avoir bu ses trois tasses de athaya, allongée à même le sol sur une natte, Aïcha sort tranquillement dans la rue.

Elle profite de la fraîcheur nocturne. Le petit vent du large qui rafraîchit l’air de Dakar. Avec ses sœurs, parents et cousins, elle sillonne jusqu’à deux heures du matin les rues sablonneuses de la capitale. Partout, de faibles lumières brillent.

Les petites boutiques de quartier sont encore ouvertes. Des marchands de café ambulants sillonnent encore les rues.

«Dé, c’est ça le Sénégal»

Des clients se précipitent sur les vendeurs de Nescafé. 

«C’est à cette période de l’année que nous faisons nos meilleurs affaires», explique l’un de ces vendeurs de rues.

Un petit café pour tenir encore un peu plus longtemps sans dormir. Un petit café pour donner raison à la TFM, la chaîne de télévision de Youssou  Ndour a intitulé l’un de ses programmes à succès «Dakar ne dort pas».

Pendant le ramadan, la capitale du Sénégal a des faux airs de New York africaine. Même les boîtes de nuit ne ferment plus forcément leurs portes pendant la période du jeûne.

Ainsi dans la presse locale, annoncent-elles à grand renfort de publicité qu’elles restent ouvertes... à la demande de leur clientèle.

Dès lors, Dakar n’a rien d’une morne plaine, d’une terre austère. Certes, la religion est omniprésente.

Les chants religieux enveloppent la ville. Même à la télévision publique, les émissions religieuses se multiplient. Une très longue conférence de Tarik Ramadan sur l’Islam est diffusée sur la RTS (Radio télévision sénégalaise).

Un père et une mère de famille très pieux écoutent avec attention le discours de Tarik Ramadan. L’intellectuel musulman explique ce qu’il faut penser des «ex-colonisateurs» et du Coran, tandis que dans une autre pièce de la maison leur fille de quatorze ans regarde Secret Story sur TF1 ainsi que MTV grâce à la parabole, tout en jouant avec sa Playstation. Personne ne semble s’offusquer des goûts divergents des uns et des autres.

Tout comme ses parents, la jeune fille pratique le ramadan. «Ici, chacun respecte les différences des autres.»

Pendant le ramadan, une franche gaieté règne dans la ville. Comme un parfum de liberté.  La jeune fille qui surfe sur Facebook tout en regardant Secret Story et en échangeant des SMS avec ses copains s’exclame en riant: «Dé, c’est ça le Sénégal!»

Pierre Cherruau à Dakar

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Pierre Cherruau

Pierre Cherruau a publié de nombreux ouvrages, notamment Chien fantôme (Ed. Après la Lune), Nena Rastaquouère (Seuil), Togo or not Togo (Ed. Baleine), La Vacance du Petit Nicolas (Ed. Baleine) et Dakar Paris, L'Afrique à petite foulée (Ed. Calmann-Lévy).

Ses derniers articles: Comment lutter contre le djihad au Mali  Au Mali, la guerre n'est pas finie  C'est fini les hiérarchies! 

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