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Rencontre entre le prince saoudien, Salman bin Abdulaziz, et le président égyptien Mohammed Morsi à Jeddah.  le Reuters/Handout
Rencontre entre le prince saoudien, Salman bin Abdulaziz, et le président égyptien Mohammed Morsi à Jeddah. le Reuters/Handout

Egypte: Mohammed Morsi est-il un frère pour l'Arabie saoudite?

Le nouveau président égyptien joue les équilibristes avec Riyad, qui veille sur le monde arabe à coups de pétrodollars.

En Egypte, les débuts de la présidence de Mohamed Morsi n'ont pas été des plus harmonieux.

Cette période a été largement dominée par une série de bras de fer avec l'armée égyptienne et, notamment, par une récente controverse judiciaire —la Haute Cour constitutionnelle doit statuer sur la légalité de l'assemblée chargée de rédiger la nouvelle Constitution du pays.

Mais, Morsi joue un autre numéro d'équilibriste, moins médiatisé celui-ci: le président courtise plusieurs bienfaiteurs de toute première importance dans le golfe Persique, et notamment en Arabie saoudite.

Sa survie politique pourrait bien dépendre de l'issue de cette tentative.

Depuis son élection, Mohamed Morsi fait tout ce qui est en son pouvoir pour dissiper les tensions avec les pays du Golfe qui font montre d'une grande inquiétude.

Depuis mars 2012, le chef de la police de Dubaï met en garde les dirigeants du Golfe: selon lui, des cellules locales des Frères musulmans chercheraient à «monter la rue» contre eux.

«Ligne rouge» à ne pas franchir

Mais pour Morsi, c'est l'Arabie saoudite qui représente le plus grand défi: la chute de Moubarak a privé ce pays d'un allié de toute première importance, et le président doit, aujourd'hui, apaiser l'évidente nervosité de Riyad.

Morsi a manœuvré avec habileté pour obtenir le soutien des Saoudiens: il s'est engagé à ne pas exporter la révolution égyptienne, il a parlé d'une «ligne rouge» à ne pas franchir en évoquant la sécurité des pays du Golfe, et il a réservé son premier déplacement officiel au royaume saoudien.

Pour l'heure, l'attitude conciliante de Morsi semble avoir rassuré les Saoudiens, qui ont maintenu leur soutien financier à l'Egypte.

Mais s'il existe plusieurs points communs entre l'idéologie des Frères musulmans et le wahhabisme d'Arabie saoudite (ce sont deux mouvements sunnites, à la fois fondamentalistes et critiques de l'influence occidentale dans les pays musulmans), une chose est —presque— certaine: les Saoudiens avaient une nette préférence pour l'ancien régime.

Morsi est un islamiste sunnite, et il est arrivé au pouvoir à la suite d'un scrutin démocratique.

A ce titre, il remet en question le système autocratique des dirigeants Saoudiens - système qu'ils défendent bec et ongle.

En 2011, les Saoudiens ont distribué près de 130 milliards de dollars d'aide sociale à leurs citoyens pour apaiser leurs mécontentements.

Mais ils ne se sont pas contentés de jouer la carte de l'argent. En mars 2011, les dirigeants du royaume ont devancé les manifestations du «jour de la colère», en envoyant des milliers de soldats dans les provinces à majorité chiite, en verrouillant la capitale et en menaçant les manifestants potentiels de violentes représailles par l'intermédiaire de religieux fidèles au régime.

Peur d'une transition égyptienne chapeautée par l'Iran

Avec ces mesures, les dirigeants sont parvenus à restaurer un semblant de calme dans le pays —mais pas pour longtemps.

De violentes manifestations ont récemment éclaté dans la province orientale, qui abrite les ressources pétrolières et la majorité de la population chiite.

Le célèbre dignitaire religieux chiite Nimr al-Nimr venait d'être blessé par balle et arrêté par les forces de sécurité; on l'accuse d'appeler à «l'insurrection».

Les citoyens chiites de la région sont agités, s'irritent de la discrimination orchestrée par l'Etat —et les autorités saoudiennes ont récemment jeté de l'huile sur le feu: deux hommes ont été tués par balle pendant les manifestations.

Plus d'une semaine a passé, mais la foule manifeste encore dans les rues et l'agitation ne montre aucun signe d'apaisement.

La question chiite n'est que l'une des raisons de l'inquiétude saoudienne quant à l'avenir de l'Egypte.

Bien avant l'élection de Morsi, les Saoudiens redoutaient déjà de voir l'Iran chiite exploiter la transition égyptienne.

L'Egypte et l'Iran ont certes rompu leurs relations diplomatiques en 1980 (en raison des relations étroites qui unissait Le Caire au chah Mohammad Reza Pahlavi, ainsi que du traité de paix israélo-égyptien), mais les deux pays ont maintenu des relations économiques.

On peut notamment citer la Misr Iran Development Bank, projet conjoint lancé en 1975, qui a résisté à trente années de relations irano-égyptiennes pour le moins houleuses.

Le Trésor américain suspecte aujourd'hui l'Iran d'utiliser cette banque pour contourner les sanctions internationales qui pèsent sur son programme nucléaire.

Les inquiétudes des Saoudiens ont été ravivées en février 2012, lorsque l'Egypte a autorisé les navires de la marine iranienne à traverser le canal de Suez, ce qui était strictement interdit du temps de l'ancien président Moubarak.

En mai 2012, lors d'une interview accordée à la chaîne égyptienne CBC, Morsi a dit espérer nouer des «relations» avec l'Iran —prenant, certes, bien soin de ne pas préciser la nature des relations souhaitées, et prenant soin aussi de préciser que ces relations ne constitueraient aucune menace pour la sécurité des pays du Golfe.

L'agence iranienne Fars News Agency a par la suite publié une interview de Morsi, dans laquelle ce dernier affirme vouloir renforcer les relations avec l'Iran pour établir un «équilibre» stratégique dans le Moyen-Orient; le président égyptien nie catégoriquement avoir accordé cet entretien.

Diplomatie saoudienne à coup de pétrodollars 

Face à cette inquiétude grandissante, le royaume saoudien s'en tient à sa stratégie habituelle: il tente de régler le problème à grand renfort de pétrodollars.

En juin dernier, les Saoudiens ont injecté 1,5 milliard de dollars dans le budget égyptien (selon le Financial Times, Le Caire aurait prévu un déficit de 7,6% pour l'année en cours).

Le royaume finance actuellement plus de 2.300 projets en Egypte, et il y maintient des investissements dont la valeur se situerait entre 12 et 27 milliards de dollars.

Il a par ailleurs accordé un crédit de 750 millions de dollars au Caire pour les  importations de pétrole saoudien, 230 millions pour une série de projets (eau, agriculture) et 200 millions pour les entreprises égyptiennes.

Ces gestes de bonne volonté surviennent au lendemain d'une prise de bec datant d'avril dernier: les Saoudiens avaient alors arrêté un juriste égyptien, Ahmed al-Gizawy, accusé d'avoir fait passer des narcotiques de contrebande dans le royaume; l'évènement avait provoqué des manifestations près de l'ambassade saoudienne au Caire.

Riyad avait alors réagi en reportant les négociations entourant l'attribution d'une aide financière de 2,7 milliards de dollars à l'Egypte, en fermant son ambassade et ses consulats dans le pays, et en rappelant son ambassadeur.

Pour l'Egypte, qui lutte contre un taux de chômage officiel d'environ 12,6%, il fallait mettre au plus vite un terme à la dispute.

D'après les estimations, 1,6 million d'Egyptiens travaillent au sein du royaume, et envoient des sommes conséquentes à leurs familles restées au pays; selon la Central Bank of Egypt, ces transferts d'argent s'élevaient au total à 785 millions de dollars en 2006.

Les échanges commerciaux entre les deux pays auraient par ailleurs atteint la somme record de 1,2 milliard de dollars pour le premier trimestre de 2012; les exportations égyptiennes vers l'Arabie saoudite s'élèvent, quant à elles, à 528 millions.

L'ère du soupçon saoudien

Les Saoudiens ont fini par renouer les liens diplomatiques. Ils ont accepté de déposer un milliard de dollars dans la banque centrale égyptienne et de signer d'autres accords financiers à l'avenir —notons tout de même qu'entretemps, une délégation parlementaire menée par les Frères musulmans s'était rendue à Riyad afin de présenter des excuses directes au roi Abdullah.

Face à tous ces évènements, Morsi inspire encore une profonde ambivalence aux Saoudiens.

Depuis son élection, les organes de presse panarabes saoudiens (ou appartenant à des intérêts saoudiens) se montrent particulièrement critiques: la campagne de son adversaire direct, Ahmed Shafiq, aurait ainsi été minée par un climat de méfiance et d'intimidation; quant à Morsi, il pourrait selon eux devenir le pion de l'Iran. 

Ils se sont par ailleurs interrogés sur la nature des liens unissant Morsi aux Frères musulmans, celui-ci ayant quitté l'organisation après son accession à la présidence.

Enfin, un article a exprimé des doutes quant à sa capacité à gérer les dossiers diplomatiques les plus délicats, comme la lutte contre «le soutien de Téhéran à plusieurs groupes locaux et ses tentatives de propagation de l'idéologie chiite» en Egypte.  

Les Saoudiens et les Frères musulmans ont toujours entretenu des relations compliquées. La famille royale (dirigée par le roi Abdullah, dont le titre officiel est «Gardien des deux saintes mosquées») s'imagine qu'elle est à la tête de la communauté musulmane internationale, et s'appuie sur les autorités religieuses pour consolider son autorité et exiger la soumission politique de ses sujets.

Quant à l'organisation des Frères musulmans, elle a été fondée par l'Egyptien Hassan al-Banna en réaction au colonialisme et à la décadence occidentale, qui portaient selon lui atteinte aux sociétés musulmanes.

Pour les Frères, la religion est un simple prétexte, qui ne sert qu'à alimenter leur mouvement  politique populiste.

Dans les années 1950 et 1960, les Saoudiens ont décidé de se rapprocher des Frères musulmans en mettant l'accent sur leurs points communs; ils ont invité des milliers de Frères égyptiens, irakiens et syriens à émigrer dans le royaume, de manière à contrecarrer les ambitions socialistes et panarabistes du dirigeant égyptien, Gamal Abdel Nasser.

Les Frères sont vite devenus des acteurs influents dans la société saoudienne, notamment dans le système éducatif; ils composaient alors une large proportion du corps enseignant.

Au départ, l'alliance était mutuellement avantageuse —mais les militants du mouvement n'ont pas tardé à défier la classe politique du royaume.

L'influence qu'exerçaient alors les Frères sur la société saoudienne a eu plusieurs conséquences, et Oussama Ben Laden en est sans doute l'exemple le plus tristement célèbre.

Il a suivi les leçons d'Abdullah Azzam, militant des Frères et terroriste djihadiste, à Jeddah, au début des 1980 - et il s'en est inspiré par la suite.

En 1991, lorsque la guerre du Golfe a éclaté, les Frères ont une fois de plus mis les Saoudiens dans une position des plus inconfortables via le courant sahwa (réveil), groupe d'islamistes ultraconservateurs qui défiaient ouvertement la monarchie, l'accusant d'autoriser la présence d'«infidèles» américains dans la péninsule arabique.

Les Frères musulmans: de la prison à la présidence

Après les attaques du 11 septembre, feu le prince héritier Nayef a déclaré que les Frères musulmans étaient responsables de l'ensemble des problèmes de son pays.

Ces accusations se sont intensifiées, en 2003, lorsque les agents de Ben Laden ont lancé leurs premières attaques au sein du royaume. 

Au cours des années suivantes, les Saoudiens ont semblé reprendre le dessus sur leurs adversaires dans leur lutte visant à contenir les interprétations «déviantes» de l'Islam: ils ont dissous des cellules locales d'al-Qaida, ont arrêté ou tué des activistes présumés, et ont lancé des programmes de «contre-radicalisation». Ils ont enfin mis sous surveillance des milliers de mosquées, d'écoles et de sites Web. 

Mais les soulèvements arabes de l'année dernière ont inversé la vapeur: ils ont chassé plusieurs alliés de l'Arabie saoudite, et ont marqué le début de l'ascension des Frères musulmans dans le Moyen-Orient.

Les Saoudiens ont réagi avec un empressement chargé d'inquiétude. L'Egypt Independent rapporte ainsi que, au lendemain de la chute d'Hosni Moubarak, le gouvernement saoudien aurait retiré des écoles tous les livres faisant référence au fondateur des Frères musulmans, Hassan al-Banna —les ouvrages en question pouvant inciter à la «violence».

Les rapports complexes qu'entretiennent l'Arabie Saoudite et les Frères musulmans pendent donc au dessus de la tête Morsi comme l'épée sur celle de Damoclès —et il lui faudra faire preuve d'une grande habileté pour ne pas s'attirer les foudres de Riyad. 

Les Saoudiens ne voient pas en Morsi un leader islamiste crédible, mais ils souhaitent absolument contrecarrer les ambitions iraniennes dans le monde arabe. Leur principal objectif est d'intégrer l'Egypte dans leur sphère d'influence.

Heureusement pour eux, Morsi a désespérément besoin de l'argent de Riyad pour reconstruire l'économie égyptienne, et il n'a d'autre choix que d'accepter leurs conditions.

A la différence de l'Iran, l'Arabie saoudite est libre de vendre son pétrole. Et en faisant pression sur Morsi, les Saoudiens l'ont mis dos au mur… soit exactement là où ils le souhaitaient.

Steven Miller (Traduit par Jean-Clément Nau)

Foreign Policy

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