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Une  boutique et une voiture brûlée pendant les émeutes de Tottenham, 6 août 2011. © Leon Neal / AFP
Une boutique et une voiture brûlée pendant les émeutes de Tottenham, 6 août 2011. © Leon Neal / AFP

Il y a un an, Londres brûlait d'une autre flamme

La flamme olympique illumine Londres. Mais il y a un an, c’était une autre flamme qui embrasait l’Angleterre. Après la mort d’un jeune homme noir tué par des policiers, des émeutes éclataient à Tottenham, au nord de la capitale, puis dans tout le pays. Retour dans ce quartier multiethnique et défavorisé.

Mercredi 25 juillet, 2 jours avant la cérémonie d’ouverture des Jeux, la torche olympique a traversé Tottenham.

Des milliers d’habitants étaient rassemblés sur le parcours. Le prince Charles et Camilla Parker Bowles s’étaient eux aussi déplacés.

Un supporter jamaïcain vendait des drapeaux à l’effigie de son pays, en rêvant déjà de voir le sprinteur Usain Bolt remporter le 100m.

Un moment de liesse sous le soleil et sous les quelques drapeaux «London 2012» accrochés aux lampadaires, mais qui ne suffit pas, à lui seul, à panser les plaies laissées par les émeutes de l’été 2011.

Explosion de violence après une marche pacifique

Tout commence après la mort de Mark Duggan, le 4 août. Ce Britannique d’origine antillaise, 29 ans, père de famille, résident de Tottenham, est abattu lors d’une opération de l’unité spéciale Trident chargée d’enquêter sur le trafic d’armes.

Il est soupçonné d’être un dealer et d’appartenir au gang des Yardies, une mafia jamaïcaine impliquée dans le trafic de cocaïne. Sa famille l’a toujours démenti.

Le 6 août, une marche pacifique, organisée par les proches de Duggan, relie le quartier de Broadwater Farm, où il vivait, au commissariat de Tottenham.

La famille veut des explications sur les circonstances de la mort. Une délégation demande à être reçue, refus de la police. C’est l’explosion!

Dans la soirée, et dans la nuit, High Road, l’artère principale, sur laquelle se trouve le commissariat, devient le théâtre d’affrontements entre les jeunes et la police.

Des voitures des forces de l’ordre, un bus à impériale sont incendiés. De nombreux magasins de cette rue commerçante sont pillés et brûlés.

A l’image de Carpetright, l’équivalent du Mondial Moquette français (spécialisé dans la décoration du sol), situé au rez-de-chaussée d’un immeuble datant de 1930.

Les habitants parviennent à se sauver. La photo de ce bâtiment calciné a fait le tour du monde.

Les émeutes ont laissé des traces physiques et psychologiques

Un an après, le bâtiment n’a pas été reconstruit. Une haute palissade entoure le site. Il en est de même pour d’autres magasins, dont un supermarché, partis en fumée. Il en est de même pour la le bureau de poste.

Si d’autres lieux ont fait peau neuve, les traces matérielles sont toujours bien visibles.

«Ces dégâts ont eu un impact économique dont les magasins et services locaux tardent à se remettre. Certaines boutiques ont tout simplement déménagé de notre localité», constate Valentin Dedji.

Ce Béninois est le pasteur de l’Eglise méthodiste St Mark’s de Tottenham, où il vit depuis douze ans.

L’Eglise est à 400m du commissariat où les émeutes ont éclaté. Or, sur High Road, il n’y a pas de succursales de grandes chaînes comme dans toute les rues commerçantes d’Angleterre mais des local shops.

Des épiceries tenues par des Indiens proposent mangues, gingembre et bananes plantains. Ashanti grocer est une épicerie ghanéenne. Un salon de coiffure afro côtoie un salon asiatique.

Plus loin, un resto turc. Des Somaliens en djellaba attendent derrière le comptoir des magasins de téléphonie mobile.

Tottenham est un quartier très cosmopolite. 225.000 habitants selon le dernier recensement de 2010. Quasiment la moitié est immigrée ou d’origine immigrée.

Les chiffres du site Internet de la municipalité mentionnent 8% d’Africains et presque 7% de Caribéens.

«On parle 200 langues ici, c’est la zone la plus diversifiée d’Europe», explique David Lammy, le député travailliste de la circonscription depuis 12 ans et plusieurs fois ministre.

Il est né à Tottenham de parents guyanais, puis a été élevé seul par sa mère avant de faire de brillantes études universitaires. Pour lui, les émeutes ont créé un traumatisme au sein de la population.

«Il faudra du temps pour que cela disparaisse. L’anxiété et la peur sont des sentiments qui prévalent», estime Valentin Dedji.

Une impression confirmée par Janice, plantureuse jamaïcaine, qui tient un salon de coiffure sur High Road.

Elle a ouvert juste avant les événements d’août 2011 et elle raconte:  

«La peur est toujours là. Les gens ne viennent plus comme avant. C’est tranquille, trop tranquille même.»

  Même son de cloche au Banana restaurant, à quelques pas de là. Stella, Nigérianne, est cuisinière.  

«Il n’y a plus de clients! Avant, on était plein entre midi et 14h, les gens faisaient la queue»

  Le petit commerce se retrouve dans une situation fragile. En veut-elle aux émeutiers?

«Mes sentiments sont très partagés. Je comprends leur colère. En même temps, ils ont fait plus de mal que de bien. Brûler les magasins n’a pas résolu leurs problèmes.»

Vieille animosité entre les noirs et la police

Tottenham, connaît de nombreux problèmes. Le taux de chômage est important (plus de 6%). La crise et les coupes budgétaires dans les services publics ont aggravé la précarité.

«28% de notre communauté est inactive, déplore David Lammy. C’est le taux le plus élevé de la capitale.»

Un terreau malheureusement favorable  pour la petite criminalité et les trafics. Et puis Tottenham est jeune, 20% de la population a moins de 25 ans.

Dans les jours qui ont suivi les émeutes, des dizaines de jeunes ont été arrêtés au nom de la politique du «stop and search» (arrêter et chercher).

Parfois au seul motif qu’ils portaient une capuche, les hoodies. Porter une capuche, comme cet ado qui attend que le Youth centre (maison des jeunes) ouvre en envoyant des SMS avec son Blackberry.

Il refuse de répondre aux questions et finit par partir. Le Youth centre restera fermé.

«Même si la majorité des jeunes n’a pas participé aux violences, ils sont stigmatisés, témoigne David Lammy. C’est encore plus dur pour eux de trouver du travail. Quand ils adressent des candidatures, s’ils mettent le code postal de Tottenham, N15, ils ne sont pas pris.»

Le député poursuit:

«Les émeutes ont brisé notre lien avec la police. Les gens veulent qu’elle les protège et qu’elle soit juste. La confiance doit être rétablie. Les affrontements ont aussi mis en lumière la relation difficile des jeunes hommes noirs avec l’Etat et ses représentants.»

Cette tension remonte aux années 70-80 et a culminé lors des émeutes raciales de Broadwater Farm en 1985. Broadwater farm, justement le quartier d’où était originaire Mark Duggan.

Que s’était-il passé à l’époque? La police avait arrêté Floyd Jarrett, un jeune noir suspecté de conduire avec une vignette falsifiée.

Lors de la perquisition chez ses parents, sa mère Cynthia était morte. Les autorités avaient parlé de crise cardiaque.

Comme en 2011, une marche de protestation avait eu lieu. Et comme  en 2011, elle avait dégénéré, les jeunes accusant la police de crime raciste.

Mais en 1985, un policier avait été tué à coups de machette par la foule.  

«On comprend alors cette animosité historique entre la communauté noire et la police, analyse Valentin Dedji. Cet événement a ouvert la voie à toutes sortes de préjugés. Pour les autorités, Tottenham est un quartier difficile.»

Un fort esprit communautaire

S’il y a des tensions, elles sont sociales et économiques. Pas interethniques. Eunice Gavino vit là depuis 12 ans et elle ne déménagerait pour rien au monde.

«J’aime vivre à Tottenham, s’enthousiasme cette métisse portugo-angolaise, catholique mariée à un musulman. J’ai des amis du Zimbabwe, du Congo, du Nigeria, de Turquie. Il n’y a pas de problèmes, tant qu’on respecte la personne, sa religion, ses croyances.»

«Tout le monde trouve sa place à Tottenham, confirme Valentin Dedji. L’appartenance communautaire est très poussée et en même temps, c’est une communauté multiculturelle très ouverte. Certainement pas un ghetto.»

Une localité pleine d’énergie et de potentiel que les autorités avaient cataloguée et oubliée. Paradoxalement, suite aux émeutes d’août 2011, elles ont été obligées de s’y intéresser. Le gouvernement, la municipalité de Londres et le conseil local ont rassemblé 41 millions de livres (50 millions d’euros) pour la reconstruction.

Un plan de réhabilitation et de relance sur 10 ans devait être présenté début août.  Mais une chose n’avance pas: l’enquête sur la mort de Mark Duggan, qui a mis le feu à l’Angleterre l’été dernier.

Delphine Bousquet

 

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Delphine Bousquet

Delphine Bousquet. Journaliste française, installée au Bénin.

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