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Singe en captivité à l'île Maurice © Emmanuel Dinh
Singe en captivité à l'île Maurice © Emmanuel Dinh

Maurice: Au bonheur des singes

L'île Maurice est le deuxième exportateur mondial de singes destinés à la recherche biomédicale. Nombreux sont ceux à s'opposer aux conditions dans lesquelles vivent ces animaux.

Maurice est le deuxième exportateur au monde de singes destinés à la recherche biomédicale. Un commerce méconnu, discret, caché même. Par crainte d’inquiéter les touristes d'abord, mais aussi, les Mauriciens eux-mêmes: dans l’archipel, 52 % de la population est hindoue et vénère Hanuman, le Dieu-Singe.

Chaque année l’humanité utilise 100.000 singes pour la recherche. 67 % servent pour des tests de toxicité ou de sécurité, 14 % pour la recherche fondamentale, 13 % pour la recherche et développement en médecine. Malaria, SIDA, tuberculose… font partie des maladies mises en avant par les chercheurs, pour lesquelles l’utilisation du singe serait toujours nécessaire.

L’organisation britannique British Union for the Abolition of Vivisection (BUAV, Union britannique pour l'abolition de la vivsection) revendique pour sa part l’utilisation de méthodes de simulation numérique, comme dans le nucléaire. En attendant, avec 10.000 singes exportés chaque année vers l’Europe et les Etats-Unis, Maurice est, après la Chine, le deuxième exportateur au monde de singes pour la recherche biomédicale.

A 3.000 euros l’individu, ce commerce représente chaque année un chiffre d’affaires de 30 millions d'euros. Pourtant, dans une île dont le tourisme constitue le moteur du développement, ce commerce reste largement ignoré. Il faut dire que ces dernières années, sous la pression du BUAV, de nombreuses compagnies aériennes ont déjà renoncé à transporter ces singes.

«Opérateur majeur» de ce commerce selon le BUAV, Air France assure visiter «tous les clients» pour s'assurer des protocoles d’expérimentation et surveiller «les fournisseurs qui doivent respecter scrupuleusement les règles d’élevage».

Le singe mauricien, un «gold standard»

La précaution vise surtout certains élevages asiatiques, que les producteurs mauriciens eux-mêmes n’hésitent pas à qualifier «d’usines à singes». Eux affirment produire un singe de qualité:

«Au centre de notre philosophie, il y a le bien-être animal ; nous ne sommes pas des producteurs intensifs de primates, mais de primates de qualité» affirme Bruno Julienne, président de Noveprim, un des deux plus grands éleveurs de Maurice.

Mais si le « bien-être » animal est pris en compte —dans la limite de cages de béton ou l’on ne trouve ni arbre, ni plante— c’est d’abord pour répondre aux besoins des chercheurs.

«Notre rôle, c’est de donner au laboratoire le singe le plus calme et le plus habitué possible à l’homme et à la manipulation. C’est pour cela que l’on assure d'un bien-être, pour que le singe puisse avoir un développement psychologique le plus représentatif de son espèce, mais aussi le plus adapté aux conditions de captivité», explique Laurent Levallois, chargé du bien-être animal à Noveprim.

Adapté à la captivité et même… entraîné à faciliter le travail des laborantins. A Bioculture, l’autre grand éleveur de Maurice, Mary-Ann Griffiths voit avec satisfaction ses singes boire… dans des seringues: 

«S’il y a des médicaments [à expérimenter] oraux à prendre, on met ça dans du jus d’orange, donc pas besoin d’attraper le singe, de le forcer à quoi que ce soit, il le fait de lui-même !».

Singe en captivité à l'île Maurice - © Emmanuel Dinh

Ainsi, le singe mauricien est-il vendu sur le marché comme déjà apte au laboratoire, dressé à présenter le bras, le dos ou le postérieur pour recevoir des piqûres… Ce training fait ainsi du singe mauricien un véritable «gold standard» selon Laurent Levallois, qui met en avant des conditions d’élevage «privilégiées»: cinq repas par jour, croquettes, fruits… 

Les jouets, eux, ont pour mission d’occuper le singe et d’éviter des comportements auto-destructeurs liés à la captivité. A Bioculture les cages ont même été progressivement modifiées: pour séduire les singes, elles se parent désormais de couleurs vives, celles «des fruits mûrs, qui attirent les singes… Ça égaye le site, c’est bon pour les singes et pour les employés aussi…» explique Mary-Ann Griffiths.

La science avant tout

Avec leur millier d’employés, leurs vétérinaires, leurs comités d’éthique, les éleveurs mauriciens redoublent d’efforts pour produire le meilleur singe de laboratoire possible. Le BUAV, qui rappelle que «ces conditions n’ont rien de naturel», n’y voit lui qu’une longue «chaîne de souffrance» avec, surtout, celle des laboratoires occidentaux. Elle concernerait 7 à 20 % des singes, ceux pour lesquels «l’objet de l’étude est la douleur» ou dans le cas où «l’usage d’anésthésique perturberait les résultats».

Selon les chercheurs, 58 % des singes ne souffrent pas et 35 % sont anesthésiés. Dans le cadre de la recherche en neurosciences (recherche fondamentale pour des maladies telles que Parkinson, Alzheimer, etc), le cerveau du singe peut parfois être découpé en tranches, et l’animal est bien évidemment sacrifié.

Le bien-être animal n’est pas le crédo de l’organisation britannique. Le BUAV est résolument abolitionniste. Sa directrice, Michelle Thew, espère «que les générations futures porteront le même regard sur l’utilisation des animaux en recherche que celui que nous portons aujourd’hui sur l’esclavage». Entre les deux parties c’est donc une question de morale.

«Ces singes servent à la cause humaine... C’est plus grand que nous… C’est donc d’une importance extraordinaire! À la fin de la journée, nous touchons à l’humanité, c’est comme cela qu’il faut voir ça» plaide Mary-Ann Griffiths.

Une pratique contraire à la religion

A Maurice, une autre partie vient de rentrer en jeu: les religieux, désormais préoccupés par ce commerce. Dans ce pays hindou à 52 %, on vénère Hanuman, le Dieu-Singe, un avatar du Dieu Shiva. Hanuman a son propre temple dans de nombreuses maisons mauriciennes, et il domine le lac sacré, un site qui impose respect et recueillement. Sait-il seulement le sort qui est réservé à ses congénères?

Pour l’Acharya Mohan Prasad Saklani, chef religieux hindou à Maurice:

«On ne peut détruire des vies pour notre seul bénéfice. On peut comprendre qu’il y ait des expériences, mais pas à cette échelle. Si nous continuons à tuer, nous devons à notre tour nous attendre à être tués

Confrontée à une pression grandissante de l’opinion publique, l’Union Européenne reconnaît l’impact de ces expérimentations sur des animaux «aux grandes capacités cognitives et à la vie sociale complexe». Pour elle le recours aux singes, nécessaire, doit donc être minimisé et «éthiquement justifié». Mais comment en juger…?

En attendant, au fond de vallées privées, derrière leurs cages et leurs barbelés, des singes naissent, grandissent et s’entraînent chaque jour à donner leurs vies à l’humanité.

Emmanuel Dinh

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