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Un tag représentant une chaîne brisée Indy_slug/Flickr/CC
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Ces Marocains qui vivent à contre-courant

Alcool, homosexualité, religion...L'hebdomadaire TelQuel a donné la parole à des Marocains qui refusent de se plier à ces règles qui sont considérées comme la norme.

4 + 9 = 13. Quatre hommes et neuf femmes ont accepté de témoigner, à visage découvert, de leur révolution personnelle, intime, singulière.

Ils sont jeunes et inconnus pour la plupart. Ils ressemblent à tout le monde et à tous les autres, mais ils ne font pas et ne pensent pas forcément comme les autres. Ils sont différents.

En invitant ces voix à s’exprimer, le magazine marocain TelQuel met en avant la différence comme source de richesse.

Il s’agit de prêter attention et d’écouter ces individus, ces voix plurielles, sincères, ces femmes et ces hommes dont les témoignages peuvent parfois surprendre, heurter, mais très souvent toucher et inviter à la réflexion. Bonne lecture…

Aadel Essaadani, 45 ans, militant et acteur culturel

«Je ne me cache pas pour boire»

Beaucoup de nos compatriotes boivent de l’alcool mais ne l’assument pas. Ce comportement incarne, à sa manière, la schizophrénie du sous-développement et perdure car l’individu n’existe pas encore véritablement chez nous.

Le Marocain moyen préfère cultiver une image de «saint», en famille comme en société. Et quand il succombe à des tentations humaines, il préfère se cacher pour ne pas heurter.

En ce qui me concerne, je refuse de me cacher pour boire, ni même d’utiliser ces fameux sacs en plastique noir dans lesquels les marchands d’alcool emballent les bouteilles.

Ces mikate (les sacs en plastique noir, ndlr) sont l’emblème même de blad schizo (pays schizophrène, ndlr): tout le monde sait qu’elles contiennent du vin, de la bière ou du whisky, mais tout le monde fait semblant de ne rien voir.

Et la situation devient pathétique lorsque la personne qui a ces mikate entre les mains tombe sur des flics; ces derniers ne se soucient pas tant de la dimension halal/haram que d’obtenir leur part du gâteau...

Personnellement, je me suis révolté tout petit contre cet état de fait, qui veut qu’on peut tout faire à condition de ne jamais rien dire ou montrer.

Observant la dichotomie comportementale des adultes, je ne comprenais pas qu’ils n’assument pas un fait que nul n’ignorait. Je considérais ces non-dits et cette hypocrisie comme un manque de courage, de lâcheté pure et simple.

Le Maroc est un pays à références multiples, depuis des siècles. Un pays ouvert à la modernité et sûr de ses origines et références.

Mais il y a, aujourd’hui, une tendance à hiérarchiser les références, entre tradition et modernité, par exemple!

Le gouvernement et les institutionnels placent l’islam comme référence supérieure et donnent la légitimité, dans une démarche populiste, aux pratiquants de décider des comportements des autres...

Il y a là de quoi nourrir les bases d’une éventuelle «guerre civile», dès lors que l’on met sur la balance le respect des minorités, des libertés individuelles... et l’islam. Sans oser parler de laïcité ou de sécularisation.

Rayan Benhayoun, 23 ans, étudiant en école de commerce

«Je ne cache pas mon homosexualité»

Je me suis rendu compte de mon homosexualité vers l’âge de 12 ans. Je n’avais jamais eu de sentiments pour une fille, je ne me sentais pas comme un garçon de mon âge dit «normal».

A ce moment-là, j’ai su que j’étais différent. Que j’étais gay, et que je ne l’avais pas choisi. Et c’est à partir de là que j’ai commis, je pense, l’une des plus grosses erreurs de ma vie.

J’ai nié, j’ai refoulé. Depuis ce jour, j’ai vécu une véritable torture mentale. J’y pensais tout le temps. Et j’effectuais un énorme travail sur mon mental.

Je me forçais à être hétérosexuel. Bien entendu, cela n’aboutissait pas. J’ai fait mon «coming-out» à 16 ans, non pas par courage mais plutôt par lassitude. Je n’en pouvais plus de vivre dans l’hypocrisie et dans le mensonge tout le temps.

J’en avais marre de cacher ce mal-être, et de me cacher derrière ce masque de «Rayan mec tout à fait banal». Je n’avais plus envie d’être un lâche!

Pour les membres de ma famille, cela a été le choc de leur vie. Cette révélation a eu l’effet d’une bombe, et j’ai entendu les propos les plus violents et les plus horribles de toute ma vie.

Ce n’est qu’après un exil et des années écoulées que notre relation a renoué avec la normalité. L’homosexualité ne se vit clairement pas de la même manière partout. Au Maroc, elle pâtit encore d’images réductrices et caricaturales.

L’Etat et la société sont homophobes. L’homosexualité est un délit puni de trois ans d’emprisonnement.

Je suis très en colère contre mon pays qui ne respecte pas la Charte des droits de l’homme qu’il a signée, qui ne me permet pas de vivre dans la dignité et me traite comme un citoyen de seconde zone, alors que j’ai les mêmes obligations que les autres.

Je sais que l’égalité des droits n’est pas pour bientôt, surtout au sein d’une société largement homophobe et hypocrite, qui n’est pas assez mature intellectuellement pour faire preuve de tolérance et penser à l’être humain qu’est tout homosexuel.

Hind Bariaz, 35 ans, professeur d’anglais

«J’ai le droit d’avorter si je le souhaite»

Mon corps m’appartient et l’avortement est mon droit. Je le dis et je le crie haut et fort, d’autant que je l’ai vécu. J’ai avorté et je ne m’en cache pas.

Mon compagnon et moi étions très sereins face à cette décision, que nous avons prise d’un commun accord, car avoir un enfant ne correspondait simplement pas à nos projets et cette grossesse était un «accident».

Nous avons donc réagi en adultes et de manière pragmatique. Notre seul vrai souci était de réunir la somme nécessaire pour avorter, ce qui était loin d’être facile vu le prix de l’opération, et de trouver un médecin qui accepte de le faire.

«Il suffit d’écouter les femmes», affirmait Simone Veil, en 1974, pour défendre au parlement français le projet de loi pour légaliser l’avortement.

Des milliers de femmes avortaient clandestinement chaque année à l époque en France, comme elles continuent de le faire au Maroc.

Des milliers de femmes subissent ainsi la solitude, la souffrance physique et l’opprobre de toute une société. Simone Veil parlait pour toutes ces femmes qui, dans leur immense majorité, se taisaient. Comme chez nous.

II suffit d’écouter les femmes... Mais encore faut-il qu’elles parlent.

Aujourd’hui, moi je le fais. Pour toutes celles qui se sont fait avorter. Pour leur détresse. Pour qu’elles n’aient plus à subir cette terrible angoisse et la culpabilité. Pour qu’on ne trouve plus de bébés dans les poubelles.

Pour qu’elles ne meurent plus en s’empoisonnant avec des herbes, ou en s’enfonçant des aiguilles à tricoter parce qu’elles n’ont pas trouvé 3000 dirhams pour payer leur avortement chez un médecin. Pour la liberté d’aimer. De vivre.

Chez nous, on crie au meurtre dès qu’on parle d’avortement en oubliant vite les milliers d’enfants abandonnés dans la rue.

En conclusion, j’aimerais reprendre ce bon mot de Guy Bedos : «Si on écoutait les opposants à l’avortement, on tricoterait des brassières aux spermatozoïdes».

Nizar Bennamate, 26 ans, journaliste

«Je refuse l’idée d’être musulman de naissance»

Certes, nous héritons tous de la religion de nos parents. Mais arrive un moment où chacun doit s’interroger et user de son intelligence pour trancher, faire ses choix.

Non, la liberté de conscience n’est pas l’affaire d’une minorité, elle doit être l’affaire de tout le monde.

En commençant par les Marocains qui désirent pratiquer leur religion sans la tutelle de l’état fixant la Sunna et le rite malékite comme doctrines officielles, en passant par les salafistes qui puisent dans le wahhabisme, ceux qui souhaitent se convertir à une autre religion, ou encore ceux qui ne veulent appartenir à aucune.

Tout le monde est concerné par cette liberté puisqu’elle concerne l’intimité de chacun. Dès que l’on retire aux citoyens la liberté de pratiquer leur religion comme ils l’entendent, ou de n’en pratiquer aucune, la brèche est ouverte à une série d’interprétations aussi diverses que contradictoires de ce que devrait être le fait religieux.

La plupart des Marocains ne se reconnaissent ni dans les fatwas d’Al Qaradaoui, ni dans les envolées lyriques de Fizazi, et encore moins dans les décisions du Conseil des ouléma.

Les Marocains veulent pratiquer la religion comme leur conscience le leur dicte, sans tutelle aucune. En un mot, avec une autonomie de jugement.

Une chose qui m’a toujours marqué: alors que l’alcool est censé être interdit aux musulmans, la majorité de ceux qui le consomment sont musulmans ou réputés comme tels. Quelle relation me diriez-vous? La reconnaissance de la liberté de conscience ferait que l’état n’interviendrait plus dans la sphère de la spiritualité individuelle (qui relève de la sphère privée).

Et donc les lois à vocation publique ne prendront plus en considération l’appartenance religieuse. Sans quoi, elles deviendraient contradictoires avec ce même principe de liberté de conscience. Pour moi, la foi est par définition un choix qui ne doit jamais être fait sous la contrainte. Le fait de ne pas reconnaître cette évidence revient à renier la réalité de l’être humain.

Fatym Layachi, 29 ans, comédienne

«Je refuse de cacher mon corps»

Jamais je ne renierai mon corps. Ce corps que j’ai montré dans mon dernier film, Femme écrite. Non pas par impudeur, non pas par inconscience ou gratuité.

Tout le contraire. Le réalisateur Lahcen Zinoun m’a offert un rôle sublime, un rôle de femme, berbère et tatouée.

Un rôle qui raconte cette mémoire que l’on efface. Un rôle qui raconte ces histoires qui s’écrivaient dans la chair.

Bien sûr, j’ai ma pudeur. J’ai même des complexes par dizaines. Je suis cette fille qui reste en paréo. Et je suis aussi cette fille qui a bien lu dans les magazines comment tricher entre les couleurs et les matières pour cacher ses défauts.

Alors, oui, ce n’était pas tout le temps simple de montrer sa chair. Je l’ai fait. Assumant chacun de mes actes devant la caméra, faisant bien plus confiance à mon réalisateur qu’à moi-même.

Mon corps vit. Me fait vivre. Me fait ressentir. Me fait être ce que je suis. Ce que je suis. Bien sûr je ne suis pas que ça. Mais bien sûr je suis d’abord ça. Et je ne peux pas être moi si je cache ce que je suis.

Oui j’ai un visage. Et en plus j’ai choisi un métier où je le montre. Oui j’ai des lèvres. Et en plus je parle. Je dis ce que je pense et quelques bêtises.

Oui j’ai des yeux. Et en plus j’aime bien le khôl et des fois je pleure alors ça coule un peu. Oui je me perche sur hauts talons, juste parce que je trouve ça plus joli.

Je suis mes blessures, mes égratignures et mes cicatrices. Je suis mes cheveux et cette frange que je coupe moi-même avec des ciseaux de cuisine sous le regard inquiet de ma copine. Je suis mes bras que j’aimerai bronzés toute l’année.

Je suis mes jambes qui malgré la mode n’aiment pas beaucoup les jeans slims. Je suis mes mains et mes pieds dont je prends extrêmement soin car l’assurance se trouve parfois dans l’éclat du vernis à ongles.

Et jamais je ne renierai mes veines dans lesquelles coule mon sang. Jamais je ne renierai ma chair sur laquelle j’ai ancré mes rêves de gamine et mes délires d’adolescente. Et que ceux à qui ça ne plait pas baissent les yeux. Car moi je ne les baisserai pas.

Retrouvez l'intégralité des témoignages dans l'article publié initialement sur TelQuel.

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