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Madagascar, septembre 2010 © A.Ratsimiala
Madagascar, septembre 2010 © A.Ratsimiala

Quel intérêt à sauver les lémuriens quand les hommes meurent de faim?

La destruction des forêts et la crise politique menacent plus que jamais l'avenir des lémuriens. Pourtant, leur survie est capitale pour l'avenir de la grande île.

Parc national d’Andasibe —Mantadia, à l’est de Madagascar— une soirée de septembre 2010. Il fait nuit noire mais des lueurs éclairent la route.

Ce pourrait être celles des étoiles, mais en fait elles proviennent d’un groupe de touristes. Ils scrutent la lisière de la forêt à l’aide de lampes torche. «Chuuut!» dit le guide qui les accompagne.

C’est qu’il s’agit de ne pas effrayer le petit aye aye. C’est le nom du lémurien nocturne, scientifiquement dénommé Daubentonia madagascariensis, dont l’observation est une des activités favorites des Occidentaux venus sur l’île.

Mais pour combien de temps encore pourront-ils goûter ce plaisir?

La question se pose alors que l’aye aye figure sur la liste rouge des espèces menacées d’extinction de l’Union internationale de la conservation pour la nature (IUCN), comme 90% de ses congénères d'ailleurs.

Et selon un nouveau bilan de l’IUCN présenté début juillet 2012, les lémuriens sont les mammifères les plus menacés. Cette  nouvelle illustre la lente agonie de l’île Rouge depuis le coup d’état de février 2009 signant l’arrivée d’Andry Rajoelina au pouvoir et le départ en exil de Marc Ravalomanana.

Depuis cette date, la déforestation s’accélère, et le pillage anarchique des bois précieux est venu s’ajouter aux feux de brousse et à la culture sur brûlis, deux facteurs déjà responsables de la disparition de 90% de la forêt primaire sur l’île.

Cette destruction accélérée de l’habitat naturel des lémuriens signe leur arrêt de mort.

En réalité, ce constat est un coup de massue pour le pays entier, une île dont la richesse naturelle de la faune pourrait constituer un levier économique considérable et durable. Hélas, dirons certains!

Quel intérêt à sauver des lémuriens quand à côté les hommes ont de plus en plus faim? D’autant plus qu’une fois morts, ces primates rassasient plus d’un ventre creux, tel que dans une commune du district de Moramanga (à l’est du pays), consommatrice régulière de cette viande de brousse selon L’Express de Madagascar.

Face à une telle situation, comment considérer la sauvegarde des lémuriens comme une priorité?

La sauvegarde d’un patrimoine

«On connaît aujourd’hui 103 espèces et sous-espèces de lémuriens. Madagascar est le second pays pour la diversité des primates. Et contrairement au Brésil qui est le premier sur la liste, tous les primates malgaches sont endémique, explique Delphine Roullet, primatologue et responsable des primates au Parc zoologique de Paris. Elle poursuit:

Il n’y a pas de lémuriens ailleurs (excepté à Mayotte et aux Comores où ils ont été introduits par l’homme). Vous imaginez les conséquences s’ils devaient disparaître de Madagascar? La perte qu’ils représentent en termes de patrimoine mondial?»

Cela fait déjà quelques années que la scientifique et ses collègues tirent la sonnette d’alarme. Elle a crée en 2009 Helpsimus, l’Association Française pour la sauvegarde du grand Hapalémur.

Ce dernier correspond au grand lémurien scientifiquement nommé Prolemur simus, et est classé «en danger critique d’extinction», stade qui précède celui de l’extinction sur l’échelle de l’IUCN. 15 % des lémuriens sont répertoriés au même niveau que le grand hapalémur.

Pourtant, leur sauvegarde est «essentielle pour l’enrichissement du patrimoine mondial vivant», soulignent les chercheurs. D’autant plus que 43% des espèces sont encore méconnues.

En outre, il ne s’agit pas que d’une question de patrimoine mondial. Avec l’extinction du primate, Madagascar perdrait un peu de son identité, de son patrimoine, national cette fois-ci. Imaginez-vous Madagascar sans lémurien?

Ce serait imaginer l’Afrique du Sud sans lion, ou l’Arctique sans ours polaire (ces références ne sont pas anodines, ces mammifères étant eux aussi menacés).

Beaucoup d’entreprises et associations malgaches, qu’elles soient dans le secteur des nouvelles technologies ou dans celui du textile, ont le petit animal pour logo. Des références qui n’auront plus aucun sens si le mammifère disparaît.

Préserver les écosystèmes

Avec une forêt qui part en fumée au rythme de 200 hectares par jour, peut-être que le lémurien ne pourra plus vivre à l'état sauvage.

Et il ne sera pas le seul à disparaître, tel que le souligne Jonah Ratsimbazafy, chercheur malgache:

«Toutes les espèces de lémuriens sont arboricoles et vivent dans la forêt. Parmi eux il y a les mangeurs de fruits (frugivores) dispersant les graines et les agents assurant la pollinisation de certaines espèces de plante.

Les lémuriens jouent un rôle prépondérant dans la composition et le maintien de l’intégrité de la forêt. Ce rôle n’est pas toujours très évident pour toutes les espèces, mais toujours est-il que leur disparition dans un écosystème aura des impacts sur la chaîne alimentaire de celui-ci».

Le chercheur est coauteur des Lemurs Guide of Madagascar (Le guide des Lémuriens de Madagascar), et également secrétaire du Groupe d’études et de recherche des primates de Madagascar (GERP), très impliqué dans la lutte pour leur sauvegarde.

Pour Delphine Roullet, l'enjeu ne se limite pas à la survie des lémuriens.

«Les répercussions ne se limiteraient pas qu’à Madagascar, mais pourraient tous nous toucher. Si nous l’oublions trop souvent, nous dépendons tous de la biodiversité».

Conscient de cet effet domino dévastateur, le gouvernement malgache a soutenu des programmes de conservation de la biodiversité.

Les Madagascar National Parks ont été créés à côté de sites mis en place par des ONG, les AZE (Alliance for Zero Extinction).

Malheureusement, la conservation de la forêt n’est plus prioritaire depuis la crise politique de 2009.

Les fonds et les moyens pour encadrer ces programmes manquent. Au-delà d’une question de patrimoine et de biodiversité, c'est l'économie même qui sera touchée.

Car si le lémurien disparaît, les touristes seront encore moins nombreux à se rendre à Madagascar.

L'enjeu lié à l’écotourisme

Actuellement, l’une des activités générant le plus de revenus à Madagascar, c’est l’écotourisme.

La sauvegarde des lémuriens devient vitale pour l’économie du pays et notamment pour les populations locales qui vivent de l’activité des Madagascar National Parks, qui reçoivent déjà très peu de visiteurs.

En 2011, il y  a eu 225.005 touristes sur l’île selon les chiffres du ministère du Tourisme. Contre 964.642 chez le petit pays voisin, l’île Maurice.

A Madagascar les touristes viennent visiter les forêts tropicales de l’est, les forêts rocheuses au sud, les tsingy. Autant de lieux où apercevoir les lémuriens.

Parmi ces explorateurs, nombreux sont les scientifiques passionnés par les primates et venus étoffer la recherche. Mais où iront-ils s’il n’y a plus de lémuriens  sur l’île?

Autour du parc Andasibe-Mantadia, les habitants tirent une large part leurs revenus des activités touristiques, notamment des visites guidées à la rencontre de l’Indri Indri, un gros lémurien au cri d’amour reconnaissable.

Les guides de l’Association nationale pour la gestion des aires protégées (ANGAP) se mobilisent pendant la haute saison pour faire visiter les lieux. Depuis la crise de 2009, les recettes du tourisme ne suffisent plus.

Les visites organisées par l‘Office régional du tourisme à Antananarivo les week-ends, pour promouvoir les parcs situés à quelques kilomètres de la capitale ne remportent pas un franc succès.

Les étrangers se réduisent, et au fond, cette visite en vaut-elle le coup? Il y a de moins en moins de faune et flore à observer, quoiqu’en disent les guides du Routard et autres Lonely Planet.

Sur les hauts plateaux d’Ankazobe, ce qui attire l’œil au loin, ce sont les drôles de figures que forment les corridors forestiers épargnés par les feux de brousse et la culture sur brûlis. Si la forêt disparaît, les lémuriens et les touristes suivront.

Le mauvais œil du lémurien 

Au-delà du rationnel, le spirituel a également son importance. Dans la tradition malgache, la sauvegarde du lémurien est importante pour se protéger du mauvais œil (celui- là même).

Beaucoup de tabous, les fady, entourent les lémuriens. Et si certaines espèces sont dites de mauvais augures, comme le petit aye aye nocturne, d’autres sont considérées comme sacrées et les tuer attire le malheur selon des croyances populaires.

Ainsi selon une légende, l’Indri l’indri, le plus gros des lémuriens, serait le descendant d’hommes ayant fui la famine en se réfugiant en forêt. C’est pourquoi il est surnommé babakoto (le fils de). Il est alors tabou de le tuer et de le manger.

Dans la région de Majunga, au nord-ouest de Madagascar, l’ethnie sakalava considèrent les lémuriens comme sacrés car descendant de la famille royale.

Ils sont protégés car il est nécessaire qu’ils soient vivants lorsque les Malgaches leur font des offrandes.

Des bananes et d’autres fruits sont déposés auprès des lémuriens pour qu’ils exaucent les vœux des villageois relatifs à la santé, la fécondité et la richesse.

«Ces fady et les autres cultures locales ne sont plus respectées, alors qu’avec ces coutumes, on pouvait conserver ces habitants des forêts (les lémuriens). Si nous n’agissons pas très vite nous risquons de perdre cette richesse. Il faut rappeler que Madagascar ne constitue que 0,4% de la planète mais 20 % des primates s’y trouve. Ce sont les lémuriens», s’alarme Jonah Ratsimbazafy du GERP.

Si l’homme préserve des ruines de l’oubli, ne peut-il pas sauver des lémuriens?

Agnès Ratsimiala

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