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Une téléopératrice dans un centre d'appels à casablanca, Maroc. © ABDELHAK SENNA / AFP
Une téléopératrice dans un centre d'appels à casablanca, Maroc. © ABDELHAK SENNA / AFP

Le label Made in France n'est-il qu'une vue de l'esprit?

La polémique autour du marché attribué par le STIF à un centre de relation clients situé au Maroc illustre avec force le dilemme économique dans lequel la France semble plongée.

Est-ce la pression de la crise de l’euro, conjuguée à une absence de visibilité budgétaire, ou encore la nécessité pour le gouvernement du Premier ministre français, Jean-Marc Ayrault, d’illustrer son volontarisme, qui pousserait la France à stigmatiser et à pointer du doigt le Maghreb, région dont elle est le premier partenaire commercial?

D’un côté, l’Etat français se rêve plus parcimonieux, afin de faire face aux engagements européens pris en matière de réduction du déficit budgétaire.

Pour cela, administrations et collectivités ont recours à des appels d’offre, où le prix constitue un critère essentiel de la prise de décision.

Ceci a conduit le STIF à choisir le centre de relation client le moins-disant, situé au Maroc.

De l’autre côté, les pouvoirs publics français souhaiteraient réhabiliter le Made in France et favoriser les entreprises françaises lors de commandes publiques  au nom du maintien du pouvoir d’achat et de l’emploi.

Dans le même temps, les autorités de régulation des télécoms de l’Hexagone requièrent que le coût de la communication avec les hotlines téléphoniques soit maintenu à un niveau très bas, proche de la gratuité, afin de répondre aux exigences de consommateurs dont le portefeuille est de plus en plus sollicité par les nouvelles technologies.

Comment serait il possible de satisfaire à ces trois exigences aux dynamiques diamétralement opposées?

Au delà de l’exemple de la délocalisation du centre d’appels du STIF —qui est certes emblématique— l’on pourrait dans le même ordre d’idée évoquer la profonde crise que traverse PSA, faute, probablement, de n’avoir pas voulu s’internationaliser plus tôt.

Ces deux sujets, bien que se situant dans des secteurs différents, posent tous deux la question de la posture compétitive de la France dans son espace économique.

Une logique, trois discours

Aux prises avec des prégnances qui se succèdent à un rythme infernal, et mis sous pression par une opinion publique de plus en plus impatiente, l’Etat français souhaiterait résoudre un triple paradoxe, en développant trois niveaux de discours qui ne peuvent pas coexister sur le plan économique.

En premier lieu, Paris affirme sa volonté d’acheter français mais voudrait en même temps réduire ses dépenses publiques, ce qui est difficile, sans consommer des produits ou des services étrangers, souvent moins chers de part les écarts de salaires.

En second lieu, l’Etat français  voudrait continuer à déployer une stratégie de commerce extérieur ambitieuse —à travers la vente de ses produits phares que sont le tramway, le TGV, ou encore les centrales nucléaires— en direction des marchés du Sud.

Il voudrait néanmoins refuser à ces derniers le droit de traiter la relation clients de ses entreprises et administrations ou les laisser accueillir des usines automobiles régionales, comme cela a été le cas lors de la levée de boucliers qui a accompagné l’implantation de l’usine Renault à Tanger au printemps dernier.  

Enfin, troisième paradoxe, la France affiche sa volonté de soutenir la croissance du Maghreb et d’accompagner sa transition démocratique suite au printemps arabe.

Elle ne fait cependant rien pour enrayer la fuite des  cerveaux qui viennent grossir les rangs des multinationales tricolores grâce au système d’immigration «choisie», qui est en réalité une immigration «subie» par les peuples d’Afrique du Nord.

Alignés sur le discours gouvernemental français, certains experts estiment qu’il serait possible de résoudre ce triple paradoxe grâce à des «gains de productivité» substantiels, ce qui permettrait de ne pas déployer de barrières au commerce international qui seraient in fine pénalisantes pour les exportations  françaises.

En gros, certains spécialistes pensent que la France pourrait offrir les mêmes services que ceux délocalisés au même prix, grâce à une productivité accrue du salarié français.

Si cette réponse peut trouver quelque écho dans l’industrie de pointe, comment réalise-t-on des «gains de productivité» dans la relation clients, où l’exercice consiste à mettre à disposition du public un téléopérateur?

En effet, dans ce secteur qui génère près de 700 millions d’euros au Maghreb, le salaire de l’employé constitue le principal élément déterminant le prix du service, puisque les tarifs des communications ont connu une baisse considérable au cours des dernières années et ne constituent plus un facteur différenciant.

Posture idéologique ou pragmatisme économique?

Faute de ne pouvoir baisser le coût du travail, l’on voit bien que la position de la France dans cette affaire relève plus de la posture idéologique que du pragmatisme économique, qui voudrait qu’elle imagine une nouvelle relation économique avec le Sud pour générer une richesse partagée.

En effet, si des solutions existent, elle s’inscrivent dans un agenda à moyen terme que le politique a probablement du mal à pouvoir justifier à un grand public exaspéré par la crise et en attente de réponses à ses besoins urgents.  

Une première étape sur chemin de la clarté exigerait d’admettre que beaucoup d’emplois actuels en France sont condamnés, tout simplement parce que la reconfiguration de l’économie mondiale fait qu’il sera impossible de les maintenir dans l’hexagone. Tous les plans de sauvetage que lancera le gouvernement Français n’y feront rien: de nombreuses entreprises qui ne créent plus de richesse aujourd’hui doivent mourir, et elles mourront.

Néanmoins, leur reconversion peut être adoucie en  associant le Maghreb et les pays du sud à une vision économique commune, qui constituerait un début de réponse à la crise de compétitivité et de croissance que connaît l’Europe.

A travers l’opérationnalisation réelle d’accords bilatéraux tels que le statut avancé signé par le Maroc avec l’UE, l’on pourrait envisager l’avenir avec plus de sérénité en imaginant un espace méditerranéen plus agile dans la mondialisation, où une spécialisation des secteurs économiques s’opèrerait de manière plus naturelle, permettant l’émergence de zones de coopération.

Il faut cependant intégrer que le chemin de cette relation économique rénovée entre le nord et le sud est âpre, et nécessite plus qu’une stratégie: l’émergence d’une vision.

Abdelmalek Alaoui 

Abdelmalek Alaoui est Président exécutif du think tank AMIE (Association Marocaine d’Intelligence Economique) et l’auteur du livre Intelligence économique et guerres secrètes au Maroc (ed. Alphée).

 

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Abdelmalek Alaoui

Abdelmalek Alaoui, analyste politique, est président exécutif du Think-tank AMIE (Association marocaine d’intelligence économique). Il est l’auteur du livre «Intelligence économique et guerres secrètes au Maroc» (Editions Alphée, Paris, 2009) et co-auteur de l’ouvrage «Le Maghreb dans les relations internationales» (Sous la Direction de Khadija Mohsen-Finan, éditions CNRS, Paris 2011). Il dirige par ailleurs le cabinet de conseil en stratégie Global Intelligence Partners.

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