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Manifestation antinucléaire à Johannesburg, le 17 mars. © Sophie Bouillon. Tous droits réservés
Manifestation antinucléaire à Johannesburg, le 17 mars. © Sophie Bouillon. Tous droits réservés

L'Afrique du Sud mise sur l'énergie nucléaire

Très éloignés des préoccupations mondiales sur les risques du nucléaire, les Sud-Africains viennent de décider de construire six réacteurs. Objectif: faire face à la crise de l'énergie dans le pays.

Il fallait oser. Alors que le monde entier se pose la question de la pertinence de l’énergie nucléaire, le gouvernement sud-africain vient d’approuver la construction de six réacteurs nucléaires d’ici 2030 et une production, à terme, de 9.600 mégawats. Le plan IRP 2010 (Integrated Resource Plan) prévoit un doublement de l’énergie en Afrique du Sud dans les vingt ans.

Depuis 2008, le pays fait face à une véritable crise de l’énergie. Les coupures de courant sont fréquentes dans les grandes villes et ralentissent une économie qui repose sur l’extraction minière, notamment du platine et de l’or, très gourmande en électricité.

Actuellement, 90% de l’énergie est produite par le charbon. Selon l’IRP, sa part devrait être réduite à 60% et le nucléaire représenterait 20% (contre 5% actuellement). Le gouvernement a pris soin également de favoriser les énergies vertes, solaires et éoliennes, qui devraient représenter 9% de l’électricité produite en 2030.

Reste que le timing est plutôt surprenant. Le 15 mars, la ministre de l’Energie, Diphuo Peters, «s’inquiétait de la situation au Japon», et voulait se montrer «très prudente sur la construction de nouvelles centrales». Le lendemain, elle approuvait officiellement le nouveau plan énergétique. 

Les Français sur les rangs

De quoi redonner du baume au cœur au groupe français Areva, leader mondial du nucléaire, en pleine période de crise. En France, on est déjà sur les rangs pour répondre à l’appel d’offres qui devrait être lancé dans les prochains mois. L'électricien EDF, le constructeur Bouygues et Areva proposent des réacteurs EPR de troisième génération pour un projet énergétique estimé à 43 milliards de dollars (30,4 milliards d'euros). Leurs principaux concurrents, la Chine et la Corée du Sud, proposent des réacteurs beaucoup moins chers qu’Areva.

«La catastrophe de Fukushima montre qu’il ne faut pas faire d’économies aux dépens de la sécurité. Cela peut être un atout pour Areva, qui a développé des réacteurs de troisième génération très sûrs», souffle-t-on dans les couloirs de l’ambassade de France à Pretoria.

Et on se veut plutôt confiant: lors de la visite à Paris du président sud-africain, Jacob Zuma, sa ministre de l’Energie a visité la centrale de Flamanville (département de la Manche) pour apprécier le modèle nucléaire français, ce qu’elle n’a pas fait lors de sa visite en Chine. Et le président français Nicolas Sarkozy veut mettre toutes les chances du côté de l’hexagone en offrant plus d’un milliard d’euros de financement à l’Afrique du Sud, via l’Agence française de développement (AFD). 

Pas de polémique sur le nucléaire

Pourtant, à l’ambassade de France, on reste visiblement surpris par le calendrier: «Cela montre le côté insulaire de l’Afrique du Sud, ce réflex de bunker, coupé du monde, hérité du temps de l’apartheid.» Le nucléaire n’est pas un enjeu politique en Afrique du Sud comme il peut l’être en Europe. Peu importe si la décision du gouvernement arrive quelques semaines avant les élections locales.

Aucun parti important ne s’est exprimé pour ou contre le nucléaire, comme si le choix était évident. L’Afrique du Sud et son voisin namibien exportent à eux seuls la moitié de l’uranium dans le monde. Il faut dire que les électeurs rêvent d’avoir l’électricité dans leur maison, sans se soucier d’où elle vient et comment elle est produite. La centrale de Koeberg, au nord du Cap, a permis d’électrifier les régions rurales et très pauvres du Kwazulu-Natal et de l’Eastern Cape.

Le 17 mars, The Star, quotidien distribué à Johannesburg, faisait pour la première fois sa Une sur la catastrophe survenue au Japon. Mais le sujet n’arrive qu’en deuxième ou troisième position des informations télévisées. Demandez dans les townships ce qu’est le nucléaire, ou ce que veut dire le mot «radiation», on vous regardera avec des yeux ébahis.

Petite manifestation d'opposants

Le 17 mars au matin, une poignée de manifestants se sont toutefois rassemblés au pied du siège d’Eskom, le fournisseur national d’électricité, pour signaler leur mécontentement. On s’attendait à trouver des hordes de blancs écolos, mais finalement ce sont des gens des townships, membres de Earth Life Africa, qui ont fait le déplacement jusqu’au centre-ville de Johannesburg.

Les discours se font en zoulou, à coups de «Amandla!» (slogan révolutionnaire) et de danses toy-toy le long du trottoir. Sur les tee-shirts, des manifestants rappellent que le nucléaire est l’énergie de «l’apartheid», «un pas en arrière», «les restes de gueule de bois de l’Histoire».

Toute l’ambition de l’ONG est d’informer les citoyens sud-africains sur les dangers du nucléaire. «Personne ne sait ce que c’est, s’emporte Nomaliso. Si nous vivions en démocratie, le gouvernement l’expliquerait à la population. C’est leur devoir. Mais ils le font par internet… qui a accès à l’internet en Afrique du Sud?» Earth Life est une petite organisation, sans soutien politique. Aucun média national n’est venu couvrir leur manifestation. Ils savent bien qu’ils ne pourront pas faire basculer le gouvernement avec leurs «Amandla», mais veulent «juste se faire entendre». Les passants les regardent amusés, se joignent à la troupe pour quelques pas de danse et prennent des photos avec leur portable. 

Sophie Bouillon

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Sophie Bouillon

Sophie Bouillon. Journaliste française installée à Johannesburg. Prix Albert Londres 2009, pour son reportage "Bienvenue chez Mugabe".

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