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Mahmoud Abouchekioua dirige une séance d'entraînement. © Maryline Dumas
Mahmoud Abouchekioua dirige une séance d'entraînement. © Maryline Dumas

Mahmoud Abouchekioua, le champion qui veut faire revivre la boxe en Libye

A Tripoli, Mahmoud Abouchekioua, ancienne gloire de la boxe mutilée par les sbires de Kadhafi, veut disputer le deuxième round, celui de la pérennisation de ce sport.

La scène est quasi-irréelle. Le décor d’abord: minuit passé (ramadan oblige), la lune éclaire un terrain vague qui fut autrefois un stade sous la protection de la tour Daewoo, construite face à la Méditerranée.

Les acteurs ensuite: une vingtaine de jeunes Tripolitains boxent dans le vide, dans les gradins, Mahmoud Abouchekioua, 60 ans, ne perd rien des gestes de ses protégés pendant qu’il parle:

«Chaque jour, je remercie la révolution. Elle nous a débarrassé d’un tyran et a fait revenir la boxe en Libye. Et moi, ça m’a permis de construire quelque chose de mes mains.»

Ce «quelque chose», c’est son club de boxe. Ils sont 67 Tripolitains à venir suer deux heures chaque soir, vendredi excepté, pour parfaire leur technique du direct du droit.

Kadhafi, la boxe et Mahmoud Abouchekioua une histoire d’amour et de haine. En juillet 1979, le boxeur de 27 ans devient champion d’Afrique dans la catégorie  des 81 kg à Benghazi.

La même année, un peu plus tard, le «roi des rois» d’Afrique interdit «ce sport de sauvage» sur le territoire libyen.

La carrière de Mahmoud Abouchekioua est brisée. Et pas seulement sa carrière.

Une vieille rancœur contre Kadhafi

En 1984, assis à un café dans le quartier d’Abou Salim, il raconte, pour la énième fois, ses exploits passés.

Une phrase revient souvent: «Je suis un champion!»

De zélés kadhafistes en prennent ombrage. Mahmoud raconte la suite:

«Ils se sont levés et m’ont dit: “Et Kadhafi alors?” J’ai répondu: “Kadhafi, ce n’est pas un champion. Moi, je suis un champion!”»

Il est emprisonné 47 jours. La mésaventure ne s’arrête pas là. En détention, un gardien refuse que le prisonnier dorme la tête vers la porte dont les courants d’air lui apportent un peu de fraîcheur. Un jour, le boxeur frappe son geôlier.

La sanction est brutale: quatre gardiens arrivent. Pendant qu’il est maintenu, l’un d’entre eux lui broie ses dix doigts à coups de marteau. 

Retour en 2012. Mahmoud Abouchekioua regarde ses élèves faire des tours de terrain en grimpant et descendant les gradins avec satisfaction.

Il a pris sa revanche sur l’ancien maître libyen sans attendre sa disparition.

«J’ai créé ce club un mois avant la mort de Kadhafi», précise-t-il.

Mais l’ancien champion africain ne fait pas que ressasser le passé. Il a des ambitions pour la boxe et son club: il veut réorganiser des combats en Libye et surtout voir émerger un champion issu de ses rangs.

L’échauffement terminé, ses ouailles se précipitent sous les gradins du stade de la Municipalité. Jusqu’à la révolution, c’était la salle d’entraînement de boxe personnelle de Saadi Khadafi, le fils sportif. L’anecdote n’est pas pour déplaire à Mahmoud Abouchekioua.

L’entraînement se fait dans un certain désordre. Certains se placent devant les miroirs pour épurer leur technique —des séries de droite-gauche très rapide avec le poing bien aligné dans le prolongement du bras—, d’autres se saisissent de la corde à sauter, les plus expérimentés se partagent les deux punching-balls.

La salle, exiguë, est un véritable sauna. Même sans bouger, la sueur perle rapidement à grosses gouttes.

Toutes les cinq minutes, Mahmoud siffle, le signal pour changer d’activité. Il appelle deux boxeurs qui sont invités à monter sur le ring pour s’affronter.

Ring, le mot est un peu fort: il s’agit d’un espace surélevé de 4x3m, délimité par quatre plots sans corde, dont le plancher est constitué de lattes de bois.

Aucune machine de musculation. Des poids sont rangés dans un coin, il n’y a pas de barre pour les utiliser.

Le système D est de rigueur. Les pieds posés de part et d’autre d’un bout de bois clouté au sol, les boxeurs doivent avancer droit tout en frappant devant eux.

«Boxer, c'est montrer qu'on est un homme»

Malgré l’équipement très spartiate, Abdelhaman est sûr d’atteindre son but:

«Je veux devenir un boxeur professionnel pour représenter mon pays, la Libye. J’ai découvert la boxe il y a deux mois et demi par un ami qui m’a amené ici. La boxe, c’est vraiment le sport des braves. Boxer, c’est montrer que tu es un homme.»

Il s’entraîne en survêtement pour suer encore davantage. Mahmoud Abouchekioua place quelques espoirs en lui.

Tous ne songent pas à devenir le «Mohamed Ali libyen», mais tous apprécient la spécificité de la boxe, prendre du plaisir à se faire violence. Marwan, patron d’une agence immobilière, a découvert le club grâce à Facebook.

«J’étais plutôt football mais quand tu boxes,  tu sens que tu souffres, que tous tes muscles travaillent pas seulement les jambes.»

L’homme d’affaires Walid s’est mis à la boxe «parce que si Kadhafi avait interdit ce sport et pas un autre, c’est qu’il devait y avoir une raison. Je voulais la découvrir. J’ai trouvé: c’est le dépassement de soi. A l’époque, il n’y avait pas de tête qui dépassait sauf celle de Kadhafi».

La boxe, pour mieux se défendre

Au milieu de ces gaillards de 20-30 ans, Amer paraît bien frêle du haut de ses huit ans. Mais l’ambition est là:

«Je serai un champion, Inch’Allah», annonce-t-il sous l’œil bienveillant de son père, Ahmed.

A 48 ans, Ahmed boxait avant l’interdiction. Après, il a continué à s’entraîner, seul chez lui avec un punching-ball.

Ahmed vient également avec son fils aîné, Abdallah, 15 ans qui est le premier à s’élancer sur le ring. «Il est doué, il esquive bien», se réjouit Mahmoud Abouchekioua.

Rawat a le même âge qu’Abdallah mais pas les mêmes dons. Pas grave.  

«Je suis ici pour apprendre à me défendre dans la cour de l’école quand les plus grands nous bousculent quelques fois», avoue-t-il.

Les membres du club s’entraînent gratuitement, ce qui explique aussi le succès.

Mahmoud Abouchekioua et ses amis ont payé de leur poche la dizaine de paires de gants de boxe à 10 dinars (environ 6 euros) qui partent en lambeaux, au bout de quelques mois.

Le sexagénaire touche une retraite de 500 dinars (environ 300 euros) par mois.  

«On espère qu’avec le nouveau gouvernement, on aura des aides. Vous savez, un vrai ring, ça coûte au moins 2800 dinars (environ 1750 euros). Si jamais, d’autres pays veulent nous aider…»

Mathieu Galtier

 

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Mathieu Galtier, journaliste français installé au Sud Soudan.

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