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Main blanche et main noire © Photomatik Haïti, tous droits réservés.
Main blanche et main noire © Photomatik Haïti, tous droits réservés.

Pourquoi tout le monde est raciste en Haïti

En Haïti, le racisme se pratique dans tous les sens du derme. Les peaux claires y trouvent leur compte, et les peaux foncées sont racistes envers les noirs. Et tout le monde trouve ça normal.

Comportement stigmatisant, propos offensants relatifs à la couleur de la peau…

C’est le propre du quotidien du Haïtien qui vit à Cité-Soleil, le plus grand bidonville du pays...

C'est aussi le quotidien de l’ancien Syrien, Libanais, Palestinien… devenu «Haïtien», qui habite la superbe villa dans les hauteurs de Port-au-Prince.

D’un côté, comme de l’autre, rien n’est fait pour conjurer ce phénomène dans la première République noire du monde.

Mais, récemment, un témoignage dénonçant les actes discriminatoires pratiqués à l’encontre des noirs dans certains magasins à Port-au-Prince a fait des vagues.

Nicole Siméon crève l’abcès 

Nicole Siméon, ancienne journaliste et intellectuelle haïtienne à la peau noire, a tiré la sonnette d’alarme sur les agissements aux connotations racistes pratiqués par cette minorité «blanche» (les Arabes sont pris pour des blancs en Haïti).

Elle a été personnellement victime d’actes discriminatoires, à deux reprises, dans deux magasins appartenant à deux riches familles descendant d’Arabes.

Au début du mois de juillet, à travers un article publié dans les colonnes de l’unique quotidien d’Haïti, Le Nouvelliste, Nicole Siméon a remis en avant la question du racisme en Haïti. Un racisme pratiqué dans une complaisance généralisée par «une élite possédante».

Contrairement à ce qui se fait chez certains de nos voisins de la Caraïbe, des propos ou des comportements explicitement racistes sont tolérés et ne provoquent aucune réaction de la part des concernés.

Les victimes, au contraire, trouvent des justifications. Alors qu’en Guadeloupe, des propos racistes de la part d’un conseiller général guadeloupéen d’extrême-droite avaient occasionné, en janvier 2010, la plus importante manifestation jamais organisée depuis plus de vingt ans sur ce territoire d’Outre-mer de la France.

Jamais, en Haïti, on n’a enregistré de manifestations de masse, en vue de protester contre les agissements racistes envers une quelconque catégorie ou groupe de personnes.

Le racisme est présent tout aussi bien chez les catégories sociales à peau claire que chez la majorité à peau foncée. Toutefois, pour la deuxième catégorie, le châtiment est double. Les noirs sont stigmatisés par les «blancs» et par leurs congénères.

La malédiction d’être noir en Haïti

Pour une grande partie de la population noire, les actes racistes dont ils sont victimes régulièrement sont normaux.  

«On est pauvres, on est noirs, donc on n’a aucun droit», se disent la plupart des gens.

Dans la tête de bon nombre d’Haïtiens, être noir est synonyme de pauvreté et c’est une malédiction. Le nanti, lui, se fiche qu’on le traite de «sale blanc», aujourd’hui.

«Le chien aboie, la caravane passe.»

De toute façon, il a tout pour lui: voie au chapitre, l’argent, l’adulation des autres (parce qu’en Haïti, la personne à la peau claire représente l’idéal de beauté).

Depuis environ deux décennies, des Haïtiens, des femmes notamment, pratiquent la dépigmentation de la peau, comme c’est le cas dans beaucoup de pays d’Afrique.

Une grande partie de ceux qui ne s’adonnent pas à la décoloration de la peau cherche à entrer dans une famille à la peau claire. Ceci, malgré les barrières de toute sorte dressée par cette élite au teint clair.

D’où vient l’élite à la peau claire?

D’origine africaine, la population d’Haïti est constituée de plus de 97% de noirs. Ils sont issus de la traite des Africains, ce commerce humain de la colonisation espagnole, anglaise et française.

Arrachés des côtes africaines (Bénin, Guinée, Sénégal…), les esclaves étaient déportés et exploités dans les colonies d’Amérique.

Cependant, l’élite économique de ce pays indépendant depuis 1804 est aujourd’hui composée en majorité de descendants d’anciens colons français, d’Allemands et de migrants arabes venant du Liban, de la Syrie, et plus surprenant, des territoires palestiniens: ce peuple opprimé occupe en Haïti une place dominante.

Les Arabes, blancs parce que riches

Les Arabes sont arrivés en Haïti à partir de 1890. Ces derniers sont aujourd’hui majoritaires par rapport aux Européens.

Ils se sont installés, à leur débarquement, au bord de mer de Port-au-Prince, principal centre commercial de la capitale haïtienne.

Réputés comme étant de bons marchands, les «arabes» ont fait fortune dans le commerce.

Tous ces migrants que la population locale appelait «Syriens» sont devenus, au fil des ans, les principaux importateurs du pays et se sont constitués en élites économiques.

Pauvres et «incultes» 

Les «Syriens» ont été marginalisés, au départ, à cause de leur pauvreté et de leur manque de «culture». C’était étonnant pour la population noire et l’élite mulâtresse (principalement d’origine française et allemande) de l’époque de voir des gens à la peau très claire aussi pauvres et ne parlant pas français.

La maitrise de la langue française, héritage de la colonisation, était considérée (jusqu’à aujourd’hui, a un degré moindre) comme un signe de supériorité par rapport à ceux qui ne la parlaient pas.  

Les habitudes jugées étranges de ces «Syriens» ont renforcé la stigmatisation dont ils étaient victimes de la part des autochtones, des mulâtres et descendants d’Européens, comme le fait de dormir sur les places publiques ou d’étendre leurs marchandises à même le sol, ce qui à l’époque était inhabituel dans le pays.

«…Fils de chiens»

A l’école, les fils de ces Libanais, Syriens, Palestiniens… subissaient tous les opprobres de la part de leurs petits camarades noirs et mulâtres. Ils les traitaient de «fils d’Arabes, de contrebandiers et de chiens…», comme le mentionne le documentaire Un certain bord de mer, 100 ans de migration arabes.

Orgueilleux et repliés sur eux-mêmes, ces nouveaux visiteurs, qui avaient pris racine en Haïti, ont été montrés du doigt à cause de leur manque d’ouverture et du fait aussi qu’ils se sont sentis rejetés.

Les mariages entre Haïtiens et Arabes n’étant pas prônés, la mixité haïtiano-arabe n’a jamais vu le jour en Haïti.

Devenus à la longue les principaux détenteurs de capitaux  et de biens, les Arabes ont fait perdurer cette endogamie jusqu’à nos jours.

L’ascension des Arabes

Après des campagnes anti-arabes suivies d’expulsions, entreprises sous les gouvernements de Nord Alexis (1902 à 1908) et Cincinnatus Leconte (1911 à 1912), l’occupation américaine et l’accession au pouvoir du dictateur François Duvalier, ont représenté la fin du calvaire des Arabes en Haïti.

L’ancien médecin de campagne devenu président à vie, pour damer le pion aux descendants allemands et français a ouvert —avec un important saupoudrage de corruption— le commerce et les portes de la politique haïtiens aux migrants du Proche-Orient.

Plusieurs d’entre eux se sont vus confiés des portefeuilles de ministères durant le règne de Duvalier père et de Baby Doc (1957 à 1986), Jean-Claude Duvalier.

Anciens stigmatisés qui stigmatisent

Entre temps, la tendance a changé. Les anciens stigmatisés (Arabes) se sont intégrés (acquisition de la langue française), sont devenus riches et proches du pouvoir politique. Les nouveaux «blancs», ce sont eux.

Les noms de famille Boulos, Acra, Handal, Kawli, Madsen, Berhman, Apaid, Jaar, Frisch… sont aujourd’hui synonymes de richesse, de prestige… Ces familles et plusieurs autres (3% de la population) détiennent aujourd’hui plus de 80% des richesses d’Haïti.

Cette classe possédante représente les nouveaux modèles de réussite de la grande population noire.

Entre l’ascension des Arabes et le départ de Jean-Claude Duvalier, la majorité de la population a connu une paupérisation accélérée et a perdu son identité, rejetant tout ce qui vient de ses origines.

Le mépris a changé de camp. Les nouveaux stigmatisés aujourd’hui sont les gens à la peau foncée. Ils sont ceux qu’on regarde de travers —quoique clients— dans certains magasins et supermarchés de la commune de Pétion-Ville, où se sont retranchés les grands commerçants après le délabrement et l’abandon du centre commercial de Port-au-Prince.

Améliorer la race…

L’effet inverse est aussi vrai. Mais surtout en défaveur des femmes. Une femme à la peau claire «grimèl», pas nécessairement blanche, est étiquetée de «pimbêche».

Même si certains hommes partagent ce cliché, ils préfèreront celle-là à une  «négresse» pure pour «améliorer la race».

Une «grimèl» sera mieux accueillie à la maison par la maman (qui elle-même ne l’est pas). La réussite pour beaucoup de gens de la majorité n’est pas juste une question de niveau d’éducation, décrocher un grand job, mais c’est aussi épouser une «grimèl» ou un «grimo» (le masculin de grimèl).

«J'ai vengé la race»

Le célèbre «audienceur» ( Qui raconte des audiences; genre littéraire oral) haïtien Maurice Sixto a légué aux Haïtiens J’ai vengé la race.

Une superbe audience avec une haute portée littéraire, historique… mais raciste. La morale de l’histoire voudrait qu’on venge la race en couchant avec une blanche.

Aujourd’hui, toute copulation d’un Haïtien avec une étrangère blanche, a cette connotation de race vengée.

«C’est normal»

Un propos ou un comportement raciste n’est pas toujours perçu comme tel. C’est normal pour la petite commerçante qui attend depuis deux heures à la banque, de se voir servir après la dame aux longs cheveux et à la peau claire qui vient tout juste d’arriver.

La caissière, qui a fait des études à l’université joue aussi le jeu. Pourtant, la petite commerçante est le portrait craché de sa maman. Même situation sociale, même couleur de peau.

Mais pour elle, c’est normal de servir en premier la «jolie blanche» qui n’a pas fait la queue. Et cette dernière sait aussi que les deux trouveront normale cette injustice. C’est normal.

Quand on est noir en Haïti, on se renie. On préfère ce qui vient d’ailleurs. Mais cette crise identitaire est aussi due à l’invasion de la culture occidentale blanche à travers ce qui est offert dans les médias (la musique, les films, la danse…).

Se faire appeler «Africain» aujourd’hui, est une insulte pour la majorité de cette population noire. La tendance voudrait aussi qu’on regarde le cousin africain d’en haut.

Le reniement de soi

Le racisme, c’est un peu particulier en Haïti. Ca se pratique entre les membres d’une même famille, entre les membres d’une même catégorie sociale, etc. La jeune fille qui nait avec la peau un peu plus claire ou qui est juste une «grimèl» est mieux traitée que sa sœur à la peau foncée. Pour dire de l’autre qu’il est laid on l’appelle Dessalines.

Pour le commun des mortels haïtiens, l’analphabète… c’est normal que tous les privilèges soient accordés à ces gens au teint clair, au détriment de leurs intérêts ou de leur dignité. Même certains scolarisés le croient aussi.

«Les Blancs sont beaux, ils sont riches, ils ressemblent aux gens qu’on voit à la télé…», se disent-ils, donc c’est chose normale que l’accès à telle qualité de service leur soit réservée.

D’aucuns pensent que l’Etat devrait donner les directives pour conjurer le problème du racisme en Haïti.

Comme pour la plupart des pays qui dans le temps connaissaient des pratiques racistes, comme la France et les Etats-Unis, Haïti devrait se mettre au pas en légiférant sur la question.

Si un comportement et des propos racistes sont considérés comme un délit, sanctionnés par la loi, cela peut atténuer la velléité des uns et des autres à stigmatiser à cause d’une différence.

Et peut-être —qui sait, rêvons un peu— mettre un terme a ce racisme qui freine le développement de notre pays.

Gaspard Dorélien

 

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Gaspard Dorélien

Journaliste haïtien au quotidien de Port-au-Prince Le Nouvelliste

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