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Masse compacte autour de la Kaaba, by Tab59 via Flickr CC.
Masse compacte autour de la Kaaba, by Tab59 via Flickr CC.

«Omar», le feuilleton qui vient bousculer le ramadan

Comment créer une polémique dans le monde musulman? Prenez le Prophète ou l’un de ses compagnons joués par des acteurs, réalisez un feuilleton et lancez le produit à la télévision durant le mois du jeûne.

Pour cette année, le buzz de l’été, c’est le feuilleton Omar. Pas l’acteur Omar Sy, qui a ému la France  avec le film Intouchables (en attendant le remake aux Etats-Unis), mais l’autre: le troisième calife selon la mythologie des fondations de l’Islam.

Omar Ibn El khattab, héritier de l’empire naissant de 634 au 7 novembre 644, date de son assassinat. La raison? Un feuilleton arabe diffusé en ce mois de jeûne dans quelques pays arabes, dont l’Algérie.

Le feuilleton a réactivé, à son tour, et pour la nouvelle saison chaude, une vieille polémique née avec le premier islamiste qui regarda la télévision et ne sut pas quoi faire, ni que penser, ni que répondre à la première question quand il croqua la pomme de la télécommande: peut-on filmer un prophète ou un compagnon du Prophète?

Le rapport de l’Islam et de l’islamisme avec l’image et l’icône est des plus troubles: Allah est invisible, absolument mais aussi ses messagers, son monde, ses compagnons et tout le Sahara.

En terre d’Islam, l’anthropomorphisme est l’infraction majeure et dessiner équivaut à concurrencer Dieu dans son métier connu: créer.

Allah est absolument autre, incomparable et sans correspondance dans notre monde.

Du coup, toute représentation d’Allah est interdite, païenne, chrétienne, juive, mazdéenne, n’est pas musulmane et ouvre droit à l’idolatrie.

A-t-on le droit de dessiner Allah?

Cette désincarnation absolue s’étendra par la suite au prophète Mahomet lui-même: on ne peut pas le représenter, le dessiner, l’incarner, en jouer le personnage. En philosophie, cela s’appelle l’aniconisme.

Comment donc filmer le prophète Mahomet? Ce fut la plus grosse virtuosité du réalisateur américano-syrien Mustapha El Akkad, auteur du film mythique El rissal, le Messager, qui retrace la vie de Mahomet: un film dont le premier rôle n’est joué par personne!

El Akkad, qui sera assassiné le 11 novembre 2005 par un kamikaze à Amman, sera confronté, le premier, à cette polémique sans solution en Islamistan: comment filmer l’invisible?

Comment représenter l’interdit? Le film, produit en 1976 et financé par des Koweitiens et par des fonds saoudiens et marocains, provoquera la colère des conservateurs et sera interdit dans quelques pays musulmans.

Il y a donc trente-six ans déjà. El Akkad avait fait déménager ses décors jusqu’en Libye pour ce film.

Car l’interdit n’est pas uniquement le sexe, le nu, le pornographique et le violent, comme dans le reste du monde, mais aussi le sacré, le sacralisé et le Dieu invisible.

Où commence le sacré et où finit-il?

A l’époque, il y a près de quarante ans, El Akkad fut confronté à ce problème et à la même violence des oulémas et théologiens qui ont crié au scandale et à l’hérésie.

El Akkad incarna donc le Prophète comme on incarne un trou noir cosmique, indirectement: on ressent le personnage, les caméras filment les visages qui le regardent mais pas le visage du Prophète lui-même. On appelle cela «la caméra subjective».

Omar Ibn al-Khatab n'est cependant «pas le premier feuilleton à susciter une telle controverse puisque l´Egypte avait interdit la diffusion de L'Emigré de Youssef Chahine en 1994 (qui raconte la vie du Prophète Youssef), en pleine montée de l´intégrisme religieux dans les pays arabes.»

Le tribunal des référés du Caire avait, à l´époque, été saisi suite à la plainte d'un avocat islamiste, affirmant que le film «personnifiait le Prophète, enfreignant ainsi une fatwa officielle datant de 1983».

Pour la petite histoire, Youssef Chahine, devant le soutien de la communauté internationale, avait fait annuler la décision de justice du Caire.

750.000 spectateurs ont alors regardé le film en Egypte et le réalisateur a obtenu un prix honorifique lors du 50e anniversaire du Festival de Cannes, en 1997.

Rappelons que la représentation d'un prophète est limitée à une caméra subjective, comme dans le film El rissal de Mustapha Akkad, où le prophète Mahomet et ses compagnons, Abou Bakr, Ali et Omar, n´apparaissent pas à l´écran.

Une exigence d'Al Azhar pour délivrer son quitus, note un journaliste du Quotidien d’Oran qui fait cas de la polémique qui s’étend en Algérie, depuis une semaine.

Des imams ayant même appelé au boycott de la série, dans des mosquées d’Alger.

La recette de la caméra subjective servira par la suite aux autres réalisateurs, dans le monde sunnite qui investissent le créneau juteux de la série religieuse.

Car, dans le monde chiite, l’image n’est pas interdite: on y peint le Prophète, ses compagnons et le feu ardent depuis des siècles.

Comment faire du cinéma sans images?

Du coup, le cinéma religieux en Islamistan, va connaître deux destins: des interdits en cycle dans le monde sunnite et une bonne santé dans le monde chiite.

Malgré les interdits des théologiens sunnites, l’Iran arrivera à conquérir des audimats très importants dans le monde arabe, avec ses épopées coûteuses comme celle de Youssef  alias Joseph, ou Meriem alias Marie, la mère de Jésus.

Dans le monde chiite, on ne peint pas Allah mais seulement son feu, mais on y retrouve aussi des portraits de Ali le «père» originel du chiisme et les images de ses deux fils Hassan et Hussein.

Malgré l’empire des théologiens dans le monde arabe, le succès commercial sera franc et poussera les réalisateurs à creuser la brèche dans le monde sunnite qui veut faire du cinéma, sans images.

Le marché du feuilleton religieux est immense en Islamistan, donc. Encore plus, durant le mois du ramadan avec ses audimats exceptionnels.

La tendance est à la hausse depuis des décennies, c'est-à-dire depuis les premières séries en carton-pâte et fausses barbes grossières des années 80.

Une ou deux générations islamistes en construiront leurs représentations du monde et surtout leurs mythologies sur «l’âge d’or» supposé du califat et des origines de l’Islam.

On n’a pas encore mesuré l’impact de cette mythologie cinématographique sur l’imaginaire de islamistes, jusqu’à aujourd’hui, leurs habits et rites.

Sauf qu’avec le temps est venue la concurrence et donc l’obligation de l’audace et de l’infraction chez les réalisateurs. Jusqu’à atteindre le stade de la question ultime: comment filmer au moins les compagnons du Prophète?

Selon le panthéon, il y a donc Allah que l’on ne peut se figurer, puis le Prophète dont on peut lire les descriptions physiques dans les grands canons de la tradition, puis les premiers compagnons, peu à peu sacralisés et interdits d’image.

Au nom de quoi? On ne sait pas. Selon l’Islam, les compagnons du Prophète ne sont pas des prophètes, donc on peut se les représenter et en jouer le personnage, mais dans les faits, c’est haram, l’illicite, alias le contraire de halal, le licite.

La vérité est qu’il s’agit d’une mécanique ascendante: plus on remonte vers le Prophète, plus cet «interdit» en devient un et plus on est obligé de devenir invisible.

Omar est le 3e calife, donc il est trop près du centre de la non-représentation.

Donc, selon des théologiens, on peut le filmer, et selon d’autres, non.

Le réalisateur du feuilleton Omar qui fait polémique cette année, a pris soins de faire précéder la série d’un avertissement de théologiens de référence qui ont donné leur quitus au tournage.

Mais il s’agit d’un groupe et pas de tous les oulémas de l’Islamistan. Il y a autant d’islam que d’islamismes, autant d’oulémas que de régions, autant d’argent et de pétrole.

Interprétations à géométrie variable

En Arabie saoudite, le feuilleton est interdit, en Algérie il est diffusé. La paix donc? Non: une chaîne privée en Algérie, Echourouk TV, pas encore agréée mais déjà opérationnelle fait campagne, sur fond de religion et de fatwas, contre le feuilleton.

On aura compris qu’il s’agit de lutte d’audimats entre elle et la chaîne publique algérienne qui diffuse la série.

Ailleurs aussi: derrière les polémiques sur les feuilletons religieux, il y a de l’argent, des idéologies, des parts de marchés, des annonceurs et des audimats.

C’est un peu le marché de la viande halal au pays de la France, mais version «image et son».

On y investit même d’énormes budgets, sur l’échelle «arabe».

Pour la série Omar, les chiffres sont là: selon les créateurs de cette superproduction, «il s'agit de la plus grande production arabe, avec 30.000 acteurs et techniciens de 10 pays, ses 31 épisodes ayant été tournés en 300 jours».

D’autres chiffres sur ce feuilleton? Oui:

«7.500 chevaux, 3.800 chameaux, une centaine d'éléphants, 14.200 mètres de textile pour la confection des habits, fabrication de 755 chaussures, 1.970 sabres, 1.970 boucliers, 4.000 flèches, 1.700 javelots, 137 statues.» 

Le succès du feuilleton tient aussi à d’autres raisons que son marketing par fatwas et contre-fatwas: il répond à un désir. Le titre de la série est d’ailleurs étonnament pompeux: «Omar, La Vérité».

Omar reste aussi dans l’imaginaire de l’Islamistan comme l’homme des grandes décisions, celui qui fonda le calendrier de l’Hégire, qui conquit la Perse, I’Irak, la Syrie. C’est donc l’homme des conquêtes et des victoires.

Omar est donc l’homme attendu, l’homme rêvé, le calife que l’on souhaite pour sa fille et son avenir et pour ce monde arabe sans «Père» et sans raisons.

Il est un peu le fantasme politique collectif de l’Islamistan qui s’accorde à vouloir conquérir le monde, mais ne trouve pas son chef charismatique ni dans Ben Laden (trop assassin), ni dans al-Qaida (trop terroriste), ni dans le calife d’Egypte, Morsi (trop faible), ni dans le roi d’Arabie saoudite (trop peu convaincant).

Kamel Daoud

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Kamel Daoud

Kamel Daoud est chroniqueur au Quotidien d’Oran, reporter, écrivain, auteur du recueil de nouvelles Le minotaure 504 (éditions Nadine Wespieser).

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