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Plage à Alger en août 2000. Les températures dépassaient les 40°C.  AFP
Plage à Alger en août 2000. Les températures dépassaient les 40°C. AFP

Les coupures d'électricité font disjoncter les Algériens

Les coupures d'électricité énervent et poussent les Algériens dans la rue. Comme si la flambée des prix ne suffisait pas!

Comme chaque été, la consommation d'électricité atteint des pics inégalés à cause de la chaleur, et des millions de climatiseurs se mettent en marche.

Résultat, des coupures d'électricité. Résultat du résultat, les plombs sautent et des émeutes éclatent.

50 ans d'indépendance et bientôt un mois. Un bilan désastreux selon l'opposition, satisfaisant, selon le régime, tout juste moyen, selon le reste de la population.

Mais l'une des grandes réussites de l'Algérie version socialiste, est l'électrification. 98% des foyers du territoire sont reliés au réseau électrique, un véritable exploit pour un pays de 2,3 millions de kilomètres carrés, dont 70% de déserts et des populations isolées et 20% de régions montagneuses difficiles d'accès. Ceci pour le quantitatif.

Pour le qualitatif, c'est une autre paire de câbles, «c'est comme pour l'école», compare un épicier ruiné par les coupures intempestives de courant.

«Tout le monde va à l'école mais où est la qualité de l'enseignement?»

Si les commerçants et industriels sont financièrement les plus touchés —l'Union générale des commerçants estime à 20 millions d'euros les pertes subies, pour l'instant sur les produits réfrigérés— les autres citoyens sont aussi accablés en cet été particulièrement chaud où les températures oscillent entre 40 et plus de 50 degrés dans le sud, là même où l'eau est pompée par des systèmes électriques.

15 wilayas (départements) ont pour l'instant déjà été traversées par de violentes émeutes, selon un cycle très célèbre en Algérie, coupures de routes, destructions, affrontements avec les forces de l'ordre et arrestations.

Dans un communiqué crypté et glacé au lendemain des premières manifestations de colère, la Sonelgaz, la compagnie nationale d'électricité et de gaz, expliquait:

«L’OS a enregistré un appel de puissance record avec 9.110 MW atteint à 13h45 et 9.463 MW à 22 heures.»

Si tout le monde a plus ou moins compris que la demande en électricité a dépassé l'offre, la majorité des Algériens ne sait toujours pas ce qu'est un OS (Opérateur du Système, la centrale des centrales, celle qui régule et distribue la précieuse électricité).

Le chaud et le froid

Taghit, petite oasis de la Saoura, dans l'immense désert de dunes du sud-ouest. C'est ce paisible petit village qui a déclenché les hostilités fin juin.

A la base, un problème de maintenance électrique qui a plongé l'oasis dans le noir, mais surtout dans la chaleur et la soif, l'eau étant directement liée à l'électricité.

Puis Kerzaz, toujours dans la même région, puis Biskra, grosse ville au pied du versant sud des Aurès, la tête dans le sable du Sahara, qui éclate quelques jours plus tard.

Puis d'autres villes à leur tour basculent dans l'émeute, au sud et au nord, au moment où l'on annonce la construction d'une nouvelle centrale électrique à Hassi Messaoud, la riche capitale du pétrole.

La chaleur et la consommation d'électricité n'ayant pas l'intention de baisser, d'autres émeutes sont à prévoir, notamment en ce ramadan qui met les nerfs de tout le monde à fleur de peau.

Réponse du gouvernement, qui n'a toujours pas été changé malgré les élections législatives de mai 2011, un SMS à la population, qu'il accuse de manquer de rigueur et de discipline:

«De 12h à 16h et de 20h à 23h, contribuez à sécuriser le réseau électrique: utilisez un seul climatiseur à 25°C. Evitez d’utiliser machine à laver et fer à repasser.»

Si le réseau, pourtant alimenté par des hydrocarbures (centrales au mazout et au gaz), est réellement saturé, il y a aussi des problèmes de pannes récurrentes, de maintenance et surtout un énigmatique blocage du ministère de l'énergie, qui refuse les projets de nouvelles centrales électriques.

Tout ceci alimente la rumeur d'une fermeture de la compagnie publique d'électricité pour donner le marché au privé.

D'autant qu'en avril 2012, le P-DG de la Sonelgaz a prévu d'investir 30 milliards de dollars d'ici 2020 pour accroître de 1.200 mégawatts par an l'électricité disponible.

Mais le fait est là: la population a augmenté (36 millions en janvier 2012) et s'équipe, il fait chaud et elle se climatise, elle consomme plus (10% d'énergie supplémentaires par an) et Sonelgaz est restée à la traîne.

«Ils se plaignent qu'on consomme trop, s'emporte une jeune médecin qui a soif de modernité. En fait, ils veulent qu'on vive comme avant, qu'on s'éclaire à la lune, fasse la cuisine sur le kanoun (brasero)et aille chercher de l'eau à pied à la fontaine.»

Un mot nouveau, le délestage

Depuis quelques années, les Algériens ont intégré les nombreuses coupures tournantes opérées par la Sonelgaz pour économiser de l'énergie.

Cette année pourtant, c'est la goutte qui a fait déborder le gaz. Pourquoi? Conjuguées à l'inflation qui a atteint des pics depuis le ramadan, au chômage, à la précarité, à la fermeture du débat et des espaces publics, au ratage du printemps algérien, aux fausses réformes, à l'inertie du gouvernement et la chaleur, dont certains affirment qu'elle est aussi l'œuvre du gouvernement, les coupures de courant ont fait disjoncter les Algériens, qui se mettent souvent en colère par ailleurs.

Dans tous les cas, ils auront appris un nouveau mot, le délestage, cette opération «socialiste» qui consiste à retirer de l'énergie à un quartier pour en donner à un autre.

Si l'on ne peut pas vraiment reprocher à la Sonelgaz tous ces fléaux, d'autant que l'électricité est subventionnée à 35%, la colère est bien là, aussi visible que les beaux quartiers qui eux, ne sont jamais touchés par les délestages, et la communication officielle est une fois de plus déficiente.

En 2011, quelque temps avant les chaleurs d'été, le P-DG de la Sonelgaz expliquait qu'il allait exporter de l'électricité vers d'autres pays. Comment exporter un produit, de surcroît de l'énergie, alors qu'il manque dans le pays? C'est tout le problème.

Réponse austère d'un chef de cabinet ministériel qui a requis l'anonymat:

«L'état subventionne l'électricité, pas les climatiseurs.»

Chawki Amari


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Pour aller plus loin : Blog Paroles d'Algériens

 

 

 

 

Chawki Amari

Journaliste et écrivain algérien, chroniqueur du quotidien El Watan. Il a publié de nombreux ouvrages, notamment Nationale 1.

Ses derniers articles: L'effroyable tragédie du FLN  Cinq parallèles entre le Mali et l'Afghanistan  Bigeard, le tortionnaire vu comme un résistant 

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