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Réfugiés ivoiriens de l'ethnie Guéré à Duékoué, 21 avril 2003, REUTERS/Luc Gnago
Réfugiés ivoiriens de l'ethnie Guéré à Duékoué, 21 avril 2003, REUTERS/Luc Gnago

L'avenir de la Côte d'Ivoire se joue à Duékoué

A l’échelon local, la ville martyr de l’ouest ivoirien est une synthèse de tous les maux qui traversent la société dans son ensemble.

Le sang a encore coulé à Duékoué (des violences ont fait une douzaine de morts, le 20 juillet 2012). Cessera-t-il, un jour, de couler? Il y a bien longtemps que l’on se tue, à intervalles réguliers, dans cette ville ou dans ses environs.

Le monde extérieur n’a retenu que les massacres de la période de libération de la Côte d’Ivoire, en avril 2011, mais dans la nuit du 31 mai au 1er juin 2005, il y eut (déjà) les massacres de Guitrozon et petit Duékoué, des quartiers de cette ville, au cours desquels une quarantaine de personnes perdirent la vie.

Pourquoi tous ces crimes à Duékoué? Qu’y a-t-il de si particulier dans cette ville pour déchaîner, aussi souvent, de telles passions meurtrières?

Pourquoi tant de violence?

On peut avancer de nombreuses raisons, sans qu’elles soient suffisantes.

Il y a la cohabitation entre différentes communautés rendue difficile par les conflits sur les terres; conflits rendus plus complexes par des occupations anarchiques de forêts classées par des hommes armés venus, semble-t-il, du Burkina Faso.

Le choc entre des cultures différentes, des rapports à la terre parfois opposés, la présence dans la zone de milices souvent composées de Libériens pour qui la vie humaine n’a aucune valeur et la torture d’êtres humains est un jeu ou un passetemps.

La présence également de chasseurs traditionnels (dozo) qui ont une conception très particulière des droits de l’homme et aussi le refus d’une partie de la population, militants du parti de Laurent Gbagbo, de reconnaître la victoire du président Ouattara et partant, son autorité.

Tous ces éléments se retrouvent dans d’autres endroits de la Côte d’Ivoire, et surtout, dans l’ouest de notre pays.

Les conflits fonciers se retrouvent partout dans les régions forestières de l’ouest, les miliciens libériens écument toute notre frontière occidentale, et l’on retrouve les dozo un peu partout.

Duékoué concentre toutes les haines

Pourquoi donc est-ce à Duékoué qu’il y a autant de massacres à répétition? C’est, sans doute, parce que le mécanisme de la haine qui pousse au crime aveugle a été enclenché dans cette région et personne n’est encore arrivé à l’arrêter.

Comment y parvenir? C’est une question qui concerne toute la Côte d’Ivoire, car si nous laissons cette gangrène qu’est en train de devenir Duékoué progresser, c’est tout notre pays qui sera touché.

Cette petite ville concentre, à elle seule, toutes les haines que nous avons accumulées dans nos cœurs durant ces dernières décennies; la violence que nous avons semée, il y a une vingtaine d’années, et que nous sommes en train de récolter; l’impunité que nous avons érigée en mode de gouvernement; le rejet et le mépris de l’autre que nous avons élevés au rang de vertus.

Il est urgent de nous pencher sur Duékoué. Trouver les bonnes solutions dans cette localité, c’est désamorcer la plupart des bombes qui traînent encore dans notre pays et que nous risquons de voir exploser un jour.

Modèle réduit des problèmes et solutions de la Côte d’Ivoire

Ces bombes ont pour noms la question de la nationalité: qui est Ivoirien et qui ne l’est pas? Peut-on conserver le même code de la nationalité, cinquante-deux ans après notre indépendance, quand on connaît notre histoire? Le code foncier: à qui appartient la terre et qui a le droit de la cultiver? Qui peut transmettre le fruit de son travail à ses héritiers?

La question de notre jeunesse qui a été nourrie, pendant plus de dix ans, au lait de la paresse, de la malhonnêteté, de la tricherie, de l’adoration du dieu argent, de la violence, de l’impunité; notre Constitution qui consacre la catégorisation des Ivoiriens et donne trop de pouvoirs à l’exécutif.

Les tueries de Duékoué devraient nous amener à une réflexion globale sur notre pays et sur ce que nous voulons en faire.

Nous tentons de sortir d’une longue crise qui nous a conduits à nous entretuer. Si nous ne voulons pas voir les mêmes choses se répéter; si nous ne voulons pas que nos enfants revoient les mêmes horreurs que nous avons vues, il y a si peu de temps; si nous voulons vraiment que notre pays retrouve la paix et le chemin du développement, nous ne pouvons faire l’économie d’un débat national auquel on pourra donner tous les noms que l’on voudra, mais au cours duquel nous ne louvoierons pas avec la vérité.

Nous ne pouvons plus nous contenter de comptabiliser les tueries de Duékoué et chercher à les faire passer par pertes et profits. Sinon, c’est la Côte d’Ivoire tout entière qui périra.

Venance Konan (Fraternité Matin)

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Venance Konan. Ecrivain et journaliste ivoirien. Il a notamment publié le roman Les Prisonniers de la haine.

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