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Vendeurs de rue devant la Tour Eiffel à Paris, 19 août 1998, REUTERS/Charles Platiau
Vendeurs de rue devant la Tour Eiffel à Paris, 19 août 1998, REUTERS/Charles Platiau

Mais qui sont les «Bana-Bana» de Paris?

Ils font partie du décor de la Tour Eiffel. La présence des vendeurs de rue sénégalais autour du réputé monument parisien est remise en question depuis un an. Reportage.

En cette journée estivale, les abords de la Tour Eiffel, véritable tour de Babel linguistique, grouillent de monde.

Le spectacle est rehaussé par une séance photo d'un jeune couple de mariés chinois venu immortaliser son union au milieu du pont Alexandre III donnant sur le célèbre monument.

L'œil averti d’un habitué des lieux remarque une absence à cette carte postale: les vendeurs à la sauvette, principalement des Sénégalais, qui écoulent souvent discrètement des effigies de ce qu'ils appellent «wègne gui» (le fer, en wolof, Ndlr): la Tour Eiffel.

Renseignement pris, leur absence s’explique par le durcissement des contrôles de la police française, depuis l'été 2011 à l’occasion du 10e anniversaire des attentats du 11 septembre 2001.

D’une pierre, la police envisage de faire deux coups en «luttant durablement» contre la présence des marchands ambulants sénégalais, indiens, pakistanais, qualifiée de «nuisible» par les autres commerces «légaux.»

Le rêve déçu d’un eldorado parisien

Forcés d’émigrer, les marchands sénégalais sont disséminés à la frontière entre le VIIe et XVe arrondissement de Paris (centre et sud-ouest), tout au long du musée du Quai Branly (consécré aux civilisation d'Afrique, d'Asie, d'Océanie et des Amériques).

Au détour d'une rue, ils sont postés à côté des feux de signalisation en train de proposer leurs marchandises aux touristes.

«Les prix varient entre 1 euro les trois plus petits modèles de reproduction de la Tour Eiffel et 10 voir 15 euros pour les plus grands», précise un jeune Sénégalais qui préfère garder l'anonymat tout en tenant à préciser qu'il est de Louga (ville située à plus de 200 km de Dakar, elle est réputée par son fort taux d’émigrés).

«Mais les prix ne sont pas fixes, on ne crache pas sur une bonne affaire, surtout en ce moment (de crise, NDLR)» poursuit-il.

Le jeune homme est à Paris depuis 15 mois après avoir passé un an à Gênes, en Italie. Il a dû se résoudre à s’en aller, car les conséquences de la crise financière puis économique se ressentaient directement sur ses affaires.

«Mais à Paris, ce n'est pas ce à quoi je m'attendais, nous sommes coursés toute la journée par les policiers.»

En revanche, le jeune homme de 22 ans ne regrette pas d'avoir quitté le commerce qu'il tenait dans sa région natale.

Une sirène de police interrompt ses explications et provoque chez lui l’effet d’un top départ. Le jeune Sénégalais entame un sprint digne des Jeux olympiques, sous les yeux éberlués de touristes dont Mercedes Maja Povsi, jeune trentenaire Slovène.

«Je trouve ça injuste, s'emporte t-elle. Cette exigence d'avoir des papiers pour pouvoir voyager voir vivre n’importe où n'est pas ce que je préfère dans les relations internationales, notamment entre l'Afrique et le reste du monde.

Mes copines et moi (elle est accompagnée par une demi-douzaine de jeunes femmes), nous faisons un petit tour d’Europe. Et pour cela nous n'avons eu besoin d'aucun visa pour nous déplacer en France et je pense que c'est le cas, en général, quand nous allons en Afrique. Alors que l'inverse n'est pas toujours possible, la preuve...»

Les gains de la discorde

Juste après le magistral bâtiment aux grandes baies vitrées de la Maison de la Culture du Japon, se trouve le magasin «Souvenirs de Paris», indexé par beaucoup nos interlocuteurs sénégalais comme la source de leurs récents problèmes.

Sur plusieurs dizaines de mètres carrés, le magasin commercialise des tee-shirts estampillés «I love Paris», des objets, des ballons, des cartes postales avec des reproductions symboliques de la capitale française.

«Les vendeurs à la sauvette nous causent un manque à gagner énorme», nous glisse un employé avant de prendre la précaution d'avertir, au téléphone, son patron de notre présence.

Il nous signifie, juste après, qu'il n'est pas autorisé à nous parler avant toutefois d’ajouter:

«Nous payons des impôts et nous sommes en règle avec la législation française, ce qui n'est pas leur cas (les vendeurs sénégalais). Une étude montre qu'ils gagnent 300 euros par jour. C'est trop facile.»

Des propos que réfutent avec la dernière énergie Modou Fall, un vendeur rencontré à l'intérieur de la station métro de Bir-Hakeim, l'une des principales dessertes de la Tour Eiffel.

Il est debout devant son étal, à même posée au sol, où émergent des copies de la tour Eiffel de couleurs et de tailles différentes.

L’étal est fait d’une ingénieuse combinaison de tissus et de cartons reliés par une fine corde.

Ce qui favorise, en cas de descente de policiers, le rangement et le transport de toute la marchandise dans un laps de temps très court.

Le jeune homme de 24 ans a malicieusement installé son maigre emballage à la jonction entre les deux directions de la ligne 6 du métro.

«Ça permet d'augmenter mes chances de vente, tout le monde passe par là», explique-t-il. A Paris depuis 2004, il n’est pas encore «reparti voir la famille au Sénégal par défaut de papiers.» Une situation qui «n'est pas des plus aisées

En plus d’éviter les contrôles de police et de ceux qu'il appelle les «tatounènes» (personnes nues, dans le jargon wolof pour nommer les policiers en civil), le jeune homme indique devoir se battre pour gagner sa vie. 

«Il m'arrive de ne vendre aucune effigie de la Tour Eiffel en cinq heures passées ici. J’ai une famille d’une dizaine de personnes à nourrir au pays. J'ai été en garde à vue suivies de réquisition de ma marchandise et de mon argent tellement de fois que je ne les compte plus», se désole-t-il entre deux marchandages avec des touristes italiens et américains.

Souvenirs dramatiques

Nous sommes rejoints par Lamine Diop, 41 ans, à qui le jeune homme cède respectivement, par droit d’aînesse, «la place tant enviée», pour aller installer ses affaires dans un coin moins «exposé commercialement» aux touristes déposés par le métro.

En France depuis 1995, Lamine Diop, dit n'avoir vécu qu'à Paris.

«J’ai des papiers… mais obtenus au Portugal. Ce qui fait que je suis moins en danger que les jeunes frères. Les policiers ont durci les contrôles et nous ne pouvons plus nous approcher ni du champ de Mars encore moins de la Tour Eiffel», constate t-il.

Personnellement, j'étais poursuivi à maintes reprises par les policiers. Une fois, j'ai dû me résoudre à traverser les rames du métro, afin de gagner l'autre côté des quais pour ne pas être arrêté (C’est dans de pareilles conditions qu'un jeune vendeur, Lamine Ndour, a trouvé la mort l’été 2011). Ça peut arriver à n’importe qui d’entre nous», continue d’expliquer le quadragénaire Sénégalais.

De l’approvisionnement de sa marchandise, qu’il sort de son gros sac à dos, il garde un mutisme juste violé par une allusion lointaine à la Chine.

Un laconisme gênant que vient rompre, sans convocation, la question du retour au pays.

«En Europe, nos conditions de vie et de travail sont difficiles, j'ai les mains qui enflent en hiver à cause du froid dès que je fais plus d'une heure à l'extérieur, soupire le jeune Modou Fall.

Mais je préfère ces difficultés, en plus de l'éloignement et la solitude, au chômage ou aux maigres ressources obtenues au Sénégal. Nous sommes juste à la recherche d'une vie meilleure pour nous et nos familles.»  

Moussa Diop

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Moussa Diop

Journaliste sénégalais diplômé de l'Institut Français de Presse. Il est correspondant permanent du quotidien sénégalais Le Soleil à Paris.

Ses derniers articles: Alexis Peskine ou l'art de l'identité plurielle  Le combat pour la nationalité des Sénégalaises  Les noirs ne sont pas des oiseaux de malheur 

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