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Le port de Zanzibar, juillet 2012 © REUTERS/Thomas Mukoya
Le port de Zanzibar, juillet 2012 © REUTERS/Thomas Mukoya

Tanzanie: Pourquoi les ferries font naufrage à Zanzibar

En moins d'un an, deux naufrages de ferry ont endeuillé Zanzibar en causant au moins 350 morts. Après le Spice Islander, c'est le MV Skagit qui a sombré au large des côtes tanzaniennes, le 18 juillet 2012. Décryptage de ce mal qui frappe l'archipel.

Mise à jour du 24 juillet: Le bilan du naufrage d'un ferry au large de l'archipel tanzanien semi-autonome de Zanzibar mercredi s'est alourdi à 78 morts, 66 personnes étant en outre toujours portées disparues, ont annoncé hier les autorités locales. Par ailleurs, à la suite de la catastrophe, le ministre des Transports maritimes, Hamad Masoud Hamad, a démissionné.

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L'angoisse d'une foule agitée fend la chaleur tropicale de Zanzibar. Sur les quais du port de Stone Town, capitale de l'archipel semi-autonome tanzanien, une foule de milliers de personnes s'assemble.

L'écho du naufrage du MV Skagit, un ferry qui assure la liaison entre l'île et le continent, s'est répandu dans les rues de Zanzibar City, la vieille ville.

Sur le port de cette cité de l'archipel de Zanzibar, classée patrimoine mondial de l'Unesco, les visages en larmes avaient tous un oncle, une cousine, ou un ami sur le navire.

L'accident du Spice Islander du 10 septembre 2011 dont la Tanzanie avait pleuré les 203 morts, ressurgit dans tous les esprits.

Dimanche 22 juillet, à l'issue du deuil national de trois jours décrété par le président tanzanien Jakaya Kikwete en hommage aux victimes du naufrage du MV Skagit, le bilan quasi-définitif de la catastrophe est lourd.

Les autorités ont annoncé avoir repêché 73 corps, dont ceux de plusieurs touristes occidentaux, les équipes de secours recherchant toujours ceux de 72 disparus.

«Il n'y a plus d'espoir de retrouver de survivants», affirme alors le porte-parole de la police locale, Mohamed Mhina. Certains corps, repêchés dans la matinée du 22 juillet, par un ferry effectuant la liaison, attendent d'être reconnus.

Incertitude sur le nombre de passagers

Sur les flots, les équipes de secours naviguent dans le flou. Le nombre exact de passagers ayant embarqué sur le ferry n'est pas connu avec certitude.

Le MV Skagit transportait officiellement 251 personnes selon la fiche d'enregistrement, mais les bateaux assurant la liaison entre Stone Town et Dar-es-Saalam, la capitale économique du pays, sont très souvent surchargés.

En réalité, ce sont 290 individus qui étaient sur le pont du MV Skagit, le 18 juillet, selon la police locale.

Un mal connu, déjà à l'origine du naufrage du Spice Islander qui, la nuit de son accident avait embarqué près de 200 passagers de plus que la limite maximale autorisée. Sans parler du fret transporté sur le bateau.

Conséquence, le navire, victime de son surpoids, avait chaviré. Les témoignages des survivants du MV Skagit apportent la preuve que ce ferry a été frappé du même mal. 

«Il y avait d'énormes vagues mais le bateau était également surchargé de passagers et de marchandises», a affirmé un rescapé, Adbu Mwema, chauffeur de taxi, après son repêchage par une équipe de secouristes.

Enos Masemba, 32 ans, raconte lui sur son lit d'hôpital que «lorsque le bateau est arrivé en haute mer, il s'est mis à tanguer sans arrêt», avant de chavirer, «quelqu'un a réussi à briser une vitre et nous avons sauté à l'eau».

Les auteurs de ces lignes, qui avaient embarqué sur le Spice Islander quelques mois avant son naufrage, peuvent d'ailleurs témoigner de la facilité avec laquelle il est possible d'acheter des billets au noir, sans donner son nom, notamment à Dar-es-Saalam, pour effectuer la traversée.

Vétusté des matériels

La première explication évoquée par les autorités est celle du mauvais temps. Selon le porte-parole de la police de l'archipel, Mohamed Mhina, «il y avait de grosses vagues et un vent très fort qui soufflait à une allure de 120 km/heure», le mercredi 18 juillet.

Le MV Skagit était-il en état d'affronter une mer agitée? Selon le Daily News, un journal tanzanien, le bateau aurait été considéré comme instable lors d'une traversée entre Stone Town et l'île de Pemba (au nord de l'archipel), mais il aurait conservé son permis de naviguer entre Dar es Salaam et Zanzibar.

Toujours d'après le Daily News, le MV Skagit, fabriqué en 1989 à Seattle (USA) avait été récemment rénové à Mombasa, au Kenya, pour augmenter sa hauteur, afin de résister aux grosses vagues.

Le ferry, propriété de la société Seagull Sea Transport, était enregistré auprès de l'Autorité maritime de Zanzibar (ZMA) et son certificat de navigabilité, valable un an, avait été délivré le 24 août 2011, selon la ZMA.

Le ministère des Transports de l'Etat de Washington (WSDOT), dans le nord-ouest des Etats-Unis, indique sur son site Internet avoir vendu, début 2011, le MV Skagit et un de ses autres ferries, le MV Kalama, à une entreprise canadienne qui devait les acheminer par cargo en Tanzanie et les affecter à la liaison entre le continent et Zanzibar.

Selon le WSDOT, la loi locale exigeait que ces deux navires soient mis hors service en 2006. Ils n'avaient été laissés à quai qu'en septembre 2009, attendant d'être vendus.

Flou sur la météo

D'un autre âge, le MV Skagit, comme le Spice Islander quelques mois plus tôt, ont été mis à rude épreuve. Comme l’ont rapporté de nombreux habitants de l’île, ces bateaux étaient souvent surchargés, et les inspections de sécurité très rares.

Le président tanzanien, Jakaye Kikwete a ordonné une enquête afin de connaître les causes de l’accident. Le manager de la compagnie Seagull Sea, Omar Hassan Mnkahonje, a été arrêté le 19 juillet en soirée, «pour aider les enquêteurs», selon un des responsables de la police à Dar es Salaam.

Le Civic United Front (CUF), principal parti d'opposition tanzanien, s'est lui chargé de soulever d'autres facteurs à l'origine de ce tragique naufrage. En premier lieu, les communications auraient été insuffisantes entre les prévisions météo et les autorités portuaires.

«Il est important que des liaisons soient correctes entre les deux», a déclaré Ibrahim Lipumba, le leader du CUF, lors d'une conférence de presse à Dar es Salaam, au siège du parti. Et de poursuivre:

«Il l'est tout autant d'embarquer des outils développés pour gérer la navigation. Comme cela, s’il y a soudainement un problème, l'aide peut arriver à temps.»

Carence de secours efficaces

Le leader de l'opposition accuse les autorités chargées de la navigation de ne pas avoir réagi lorsqu'il est apparu que le bateau naviguait dans une mer turbulente. Ibrahim Lipumba a également mis en cause le manque de moyens des équipes de secouristes.

«Les secouristes devraient être formés avec des techniques modernes et des instruments contemporains afin d'évacuer les victimes à temps.»

Pour Mohammed Hajji, l'un des rescapés, de nombreuses vies auraient pu être sauvées si les opérations de sauvetage avaient commencé plus tôt.

Le jour du naufrage, les forces de sécurité et de défense du gouvernement ont été forcées d'arrêter rapidement les recherches à cause de la nuit, tombée dès 18 h 30.

Symbole des carences des équipes de secours de l'Etat, c'est à l'heure actuelle un luxueux hôtel du nord de l'île, riche en matériel de plongée, qui permet aux autorités de mener des opérations de secours correctes.

Une aide précieuse qui devrait permettre d'atteindre le navire qui repose à plus de 25 mètres de fond dans l'Océan Indien.

Durement frappé par ce double drame, les autorités tanzaniennes se devront, à double titre, de prendre des mesures fortes pour sécuriser les liaisons de ferries entre Zanzibar et le continent.

Le premier enjeu est de sauvegarder l'image paradisiaque de l'archipel auprès des touristes du monde entier, qui sont chaque année plus nombreux à venir bronzer sur les plages de sable fin de l'île.

Le second, est de ne pas pénaliser le trafic des ferries avec la Tanzanie, principal lien économique entre Zanzibar et l'Afrique continentale.

Camille Belsoeur et Bruno Poussard

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Journalistes français.

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