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Manifestation de gardes communaux à Alger le 9 juillet 2012. AFP/FAROUK BATICHE
Manifestation de gardes communaux à Alger le 9 juillet 2012. AFP/FAROUK BATICHE

Algérie: La dernière bataille des gardes communaux

Qui sont ces hommes en uniforme qui ont longtemps agi dans l'ombre contre le terrorisme islamiste et qui réclament de la reconnaissance? Rencontre avec Mounir Zekkour, 44 ans, garde communal algérien.

Mise à jour du 20 juillet: La marche des gardes communaux sur Alger le 19 juillet a été avortée. Des milliers de gardes ont été bloqués au niveau de la ville de Boufarik, située à 35 kilomètres d'Alger. 

«A la veille du ramadan, plus rien ne les arrêtera dans leur course à la dignité», peut-on lire sur El Watan   

***

En 1994, alors que le terrorisme frappe violemment l'Algérie, des milliers de citoyens sont appelés à prendre les armes pour lutter contre la sauvagerie meurtrière de l'islamisme armé.

En 1996, un décret exécutif porte création du corps de la garde communale, cadre dans lequel ces hommes vont être rassemblés pour lutter contre le terrorisme des années durant au près des officiers de la police, de la gendarmerie et de l'armée algériennes.

Depuis, le terrorisme a reculé dans le pays mais il reste encore 94.000 gardes communaux sur le terrain.

Ils refusent la dissolution de leur corps et réclament de meilleurs salaires et plus de reconnaissance.

Ils ont tenté une marche sur Alger le 9 juillet. Elle s'est soldée par de violents affrontements avec la police qui a tenu, coûte que coûte, à les empêcher d'atteindre le siège de la Présidence.

L'un d'entre eux, Said Lasfer, 57 ans, est décédé à la suite de ces blessures survenues lors de ces affrontements, selon le témoignage des gardes communaux. La police algérienne dément.

40 autres gardes communaux ont été arrêtés et poursuivis en justice pour «attroupement illicite». La colère gronde. Dix jours plus tard, lls tentent une nouvelle marche sur Alger le 19 juillet. 

Portrait. Mounir Zekkour, 44 ans, garde communal en poste à Bordj Bou Arreridj, au nord est du pays :

«Je marcherai sur Alger, j'irai à la présidence et jusqu'à la mort»

«Mes enfants m'appellent tonton. Ils savent que je suis leur père mais j'ai été tellement absent qu'ils me refusent ce statut. Comme leur grand père était plus présent, c'est lui qu'ils appellent papa».

Mounir lâche ses quelques mots sur un ton presque colérique puis se tait comme si tout avait été dit. Cheveux grisonnant, regard chargé de peine, peau ridée, il n'a pourtant franchi le seuil de la quarantaine que depuis peu. A 44 ans, il réalise aujourd'hui qu'il est passé à côté de sa vie de père pour rien.

«Ma fonction de garde communal m'a non seulement privé de mes enfants mais aussi de tous les petits plaisirs de la vie et tout ça pour me faire tabasser par des policiers quand je demande mon droit» confie-t-il.

Aujourd'hui, il ne porte pas son uniforme bleu, ni sa casquette de fonction. Il attend la grande marche sur Alger qui se prépare pour les enfiler. Il avoue qu'il est fatigué de «cette fonction ingrate, sans statut, sans reconnaissance», qu'il rejette presque. Raison pour laquelle plusieurs de ces 94.000 collègues ont décidé de déposer les armes. Mais lui, refuse.

«Je vis dans le sacrifice depuis 18 ans. Tout ce que je sais de la vie, c'est la lutte dans les maquis pour débarrasser l'Algérie du terrorisme. Il est hors de question que je dépose les armes!».

Il avait 26 ans lorsqu'il a pris les armes pour rejoindre les rangs de la garde communale, depuis il vit loin de chez lui dans un campement qui fait office de «caserne» à 30 km de son village de naissance à Bordj Bou Arreridj, au nord est du pays.

«La situation sécuritaire de l'époque m'y a obligé, il fallait que je m'arme pour protéger les miens, d'autant que mon propre père était menacé de mort par les terroristes de la région».

«Le terrorisme n'est pas fini en Algérie!»

Lorsque des notables de son village accompagnés d'officiers de la gendarmerie nationale l'ont approché pour lui proposer de prendre les armes, il était ouvrier de bâtiment et pensait à se marier pour fonder un foyer.

Il a renoncé à son travail même si le salaire qu'on lui proposait pour devenir garde communal était loin d'être motivant. 6.034 dinars à l'époque, soit 40 euros.

«Je me suis engagé dans la lutte antiterroriste avec conviction. Le jour même de mon mariage, le 21 septembre 1996, j'ai été réquisitionné pour une embuscade contre un groupe terroriste dans la région. Je n'ai eu que 15 minutes pour me préparer et quitter la fête. Nous sommes montés au maquis avec des gendarmes et nous avons arrêté 3 terroristes. L'opération a duré 4 jours», raconte-t-il.

Depuis, l'Algérie est sortie de sa décennie noire, des égorgements, des violences barbares et une charte pour la réconciliation nationale a été adoptée en 2005 signant la fin «officielle» du terrorisme dans le pays.

Les gardes communaux sont démobilisés. Mais les attentats se poursuivent et les groupes armés sévissent toujours dans plusieurs régions du pays.

Le président Bouteflika décide alors de réhabiliter les gardes communaux mais en les alignant trois années plus tard au grade d'agents administratifs. 

Une «absurdité et une injustice» qu'ils ont du mal à supporter. Ils multiplient depuis l'an dernier les actions de protestations. Mounir n'en a jamais raté une. Aujourd'hui, il gagne 25.000 dinars par mois, soit 150 euros et trouve que ce n'est pas assez cher payé pour les sacrifices que cet engagement lui a coûté.

«Nous avons perdu des frères de combats, renoncer à nos vies pour sauver l'Algérie du terrorisme sauvage», s'exclame-t-il encore.

«Le terrorisme n'est pas fini en Algérie et nous sommes les premiers à y faire face. Rien qu'hier, il y a eu un faux barrage à Bouira! Nous sommes les premiers à les contrer!».

«C'est nous qui protégions les gendarmes!»

Mounir en a gros sur le cœur, c'est visible. C'est toute sa vie qui semble se jouer. Il laissent couler ses mots spontanément:

«Nous marchions toujours en tête et les gendarmes s'en remettaient à nous parce que nous connaissions très bien la région. Nous étions chez nous contrairement à eux. Nous les protégions comme si vos vies valaient moins que les leurs».

Mounir semble troublé et a du mal à exprimer entièrement une idée sans passer à une autre. Il perd très vite haleine et parle de plus en plus fort.

«Vous ne pouvez pas imaginer tout ce que nous avons vu et subi  (...) Je suis rentré chez moi, en plâtre ou blessé, tant de fois!».

Son récit devient confus, l'émotion le gagne. Il plaque sa main droite violemment contre son visage comme pour retenir sa rage. Quelques secondes de silence puis dans une profonde gène :

«Nous avons tant donné pour ce pays, je ne comprends pas un tel mépris de la part des autorités». 

«J'ai perdu ma mère» finit-il par lâcher. «Ma mère...» 

Ses yeux rougissent puis laissent couler quelques larmes. Mounir ne les retient pas. Encore un silence lourd. Il sanglote presque. Sa voix tremble et ses gestes deviennent plus lents.

«Je n'ai pas assisté à l'enterrement de ma mère parce que j'assurais une mission de ratissage avec l'armée et aujourd'hui un fonctionnaire du ministère de l'Intérieur vient me dire que personne ne m'a rien demandé?! ».

Ses yeux rouges n'hésitent plus entre la rage et l’abattement. Du respect, de la considération, n'importe quelle forme de reconnaissance, c'est ce qu'il recherche. Oui, au moins ça.

Mais il n'y croit plus vraiment. Il sait qu'il n'est pas prêt de l'avoir. Mais il y a, comme une question d'honneur qui se pose. Il durcit l'expression de son visage et ravale son émotion:

«Je marcherai sur Alger, j'irai à la présidence et jusqu'à la mort pour faire entendre ma voix», lâche-t-il sur un ton saccadé, froid et plein de détermination.

Ses trois fils Zino, 14 ans, Redouane, 12 ans, et Kosai, 6 ans, savent que leur "père-tonton" traverse actuellement des moments difficiles mais ils ignorent tout des risques que comporte cette épreuve.

«Ils comprendront un jour. C'est aussi pour eux que je veux aller jusqu'au bout. Pour gagner leur considération», avoue Mounir.

Fella Bouredji

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Fella Bouredji

Critique littéraire et journaliste au quotidien algérien El Watan

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