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Cérémonie de remise du prix Guinée équatoriale à l'Unesco, Paris, France, 17/07/2012, REUTERS/Charles Platiau
Cérémonie de remise du prix Guinée équatoriale à l'Unesco, Paris, France, 17/07/2012, REUTERS/Charles Platiau

Pourquoi l'Unesco risque la compromission avec Obiang

En décernant un prix associé à un dirigeant controversé, l’organisation onusienne pour l'éducation, la science et la culture se discrédite elle-même.

Les fonctionnaires et les personnalités qui interviennent au niveau de l’organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco) ont-ils vraiment à cœur de défendre les principes qui ont longtemps prévalu à la naissance et à l’évolution de l’organisation?

En tout cas, après bien des controverses, le «prix Unesco-Guinée équatoriale pour la recherche en sciences de la vie» a été remis le 17 juillet au siège de Paris. Le président équato-guinéen, lui, dépité, a prétexté un voyage en Chine, et s’est fait remplacer par son vice-président et son ministre des Affaires étrangères.

Donateur dans le collimateur de la justice

D’une valeur de trois millions de dollars, le prix date de 2008. Son initiateur n’est autre que le président de Guinée équatoriale. Teodoro Obiang Nguema qui s’est heurté à beaucoup d’obstacles, a dû accepter que le prix ne porte plus son nom, comme prévu à l’origine, mais seulement celui de son pays.

Pourtant, la presse et de nombreuses ONG ont toujours mis en évidence le passif en matière de corruption et de droits de l’Homme du chef de l’Etat équato-guinéen. Teodoro Obiang Nguema dirige son pays d’une main de fer depuis 1979. Lui et son clan ont fait main basse sur les énormes ressources de ce petit pays peu peuplé.

Mais les temps changent, et le contexte aujourd’hui leur est défavorable. A preuve, en Europe et en Amérique du Nord, la justice est aux trousses de l’un des leurs. En effet, après un an et demi d’enquête, des juges français ont lancé, le 13 juillet dernier, un mandat d’arrêt contre le fils du président équato-guinéen.

Teodorin Obiang Nguema est en effet soupçonné de détournement de fonds publics et de blanchiment d’argent. Mais, convoqué deux fois par la Justice, jamais il ne s’est rendu au Palais de justice. Pour ses avocats, il bénéficie d’une immunité diplomatique et n’avait donc pas à se rendre à la convocation.

Mais, le fils du président Nguema aura bien le sommeil trouble car les autorités américaines le pourchassent aussi pour corruption et blanchiment d’argent. Deux plaintes ont même été déposées à cet effet aux Etats-Unis.

Une attribution controversée

Probable que le clan Nguema cherche à se faire réhabiliter. Le «prix Unesco-Guinée équatoriale pour la recherche en sciences de la vie» en est peut-être l’un des instruments. Mais jamais la polémique ne cessera autour de ce prix.

Par exemple, le prix Nobel de la paix sud-africain Desmond Tutu s’était mobilisé contre sa remise. Il en est de même d’Irina Bokova, la directrice générale de l’Unesco. Le 13 juillet encore, la France, par le canal de son ministère des Affaires étrangères, rappelait que les pays de l’Union européenne s’étaient opposés à l’attribution de ce prix. Paris n’a donc pas voulu se faire représenter à la cérémonie de remise.

Bien qu’opposée, la directrice générale de l’Unesco était tenue d’organiser la remise de la distinction, après son adoption en mars dernier par le Conseil exécutif: 33 voix pour, et 18 contre. Essentiellement grâce aux votes des pays africains et arabes, mais aussi du Brésil et de la Russie. La majorité requise était de 26 voix.

Faute de consensus, la remise du prix international avait dû être suspendue en 2010. Cette dernière attribution n’a pas de sens.

D’autant que son principal promoteur, le président Obiang Nguema, ne milite pas pour la préservation de la vie d’autrui. Ce prix à polémique pose problème parce que le nom qu’il porte rappellera toujours celui de son donateur, qui répugne à changer. Des années durant, il n’a presque jamais rien cédé aux critiques. Le président Nguema ne semble pas vouloir s’efforcer d’être un petit peu plus tolérant, juste et équitable.

Une vraie prime à la mégalomanie

C’est pourquoi l’Unesco ne doit servir ni de faire valoir, ni de canal d’évacuation des eaux sales. Si l’on ne peut refuser à autrui le droit de chercher à redorer son blason terni, il est toutefois difficile de faire confiance au président Nguéma: il changera difficilement. Aussi ne faut-il pas laisser croire que sans les sous gracieusement offerts par «Papa Nguema», l’Unesco fermerait presqu’immédiatement ses portes?

Le prix Guinée équatoriale est une vraie prime à la mégalomanie. Mal inspiré, Obiang Nguema aura été aussi malhabile dans ses manières. Le lobbying orchestré pour faire admettre le prix aura certainement été coûteux pour le peuple équato-guinéen qui, faut-il le rappeler, croupit toujours dans la misère, en dépit de l’immensité des richesses du pays.

Nguema n’a pas apporté de changements fondamentaux dans la gestion politique et économique de son pays. Les énormes richesses nationales profitent toujours au seul clan Nguema. Les opposants et la société civile souffrent toujours le martyre dans ce pays. A l’Unesco, on ne doit pas oublier le chapelet de morts, d’exilés et autres suppliciés que le clan Nguema a totalisés tout au long de son règne, lequel est encore loin d’être terminé.

Difficile en tout cas de faire confiance à un homme qui, du reste, cherche à positionner son fils comme son successeur. Sans doute pour demeurer impuni. L’Unesco doit demeurer le chien de garde des mœurs au plan international. Dernier rempart des valeurs morales universelles, l’organisation ne doit pas tout se permettre, au nom de la recherche de financement. L’organisation aurait donc pu se passer de ce prix.

Se mettre à distance du clan Obiang ou se compromettre

Comment comprendre autrement qu’on accepte aussi gentiment un prix en provenance de l’un des pires chefs d'Etat que l’Afrique ait connus? Croit-on donc pouvoir camoufler ses hauts faits sous diverses appellations? En tout cas, l’Unesco a intérêt à rebrousser chemin, prendre de la distance vis-à-vis du clan Nguema, se faire respecter et faire prévaloir ses principes.

Sinon, ce serait encourager l’ignominie et l’impunité sur le continent. S’ils ne veulent point donner le sentiment d’avoir perdu le nord, les dirigeants actuels de l’Unesco doivent cesser de lui faire une promotion. Rien vraiment ne saurait justifier leur complaisance vis-à-vis d’une clique de gens dont les abus et exactions sont suffisamment documentés par la presse et les défenseurs des droits humains.

Ce prix qui porte le nom d’un pays rappellera toujours celui de son donateur: un président qui tente de faire oublier tout ce qu’il a sur la conscience. Sans conteste, il contribuera à faire baisser le niveau des autres prix, et à compromettre davantage l’Unesco, ses valeurs et ses idéaux.

Aussi, pour avoir une bonne image, une seule option: la bonne gouvernance. Encore faut-il que les dirigeants des pays africains le comprennent, et l’intègrent surtout dans leurs pratiques quotidiennes. Tout un défi. Pour l’heure, c’est l’Unesco qui montre que l’argent n’a pas d’odeur.

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