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Mappemonde, by Groume via Flickr CC.
Mappemonde, by Groume via Flickr CC.

Comment les Algériens voient le reste du monde

En Algérie, le monde n’est pas toujours perçu tel qu’il est représenté sur la planisphère. Les mutations sociales et technologiques ont modifié la vision du monde des Algériens.

Sur Internet, circule une carte. Elle ressemble, mis à part sa dose d’humour, aux anciennes cartes dites en T, ou carte en TO (TO pour Terrarum Orbis du Moyen-Âge européen).

A l’époque, le reste du monde des «savants» était dessiné, surtout, par les imaginaires religieux et les rares détails fantasmés par les anciens philosophes, géographes et astrologues: Ptolémée, Aristote ou Avicenne.

Sur l’encyclopédie on explique le sigle TO: le monde était divisé en une croix, avec en dessus l’Asie, à gauche L’Europe, à droite l’Afrique et, au centre, Jérusalem.

Les Algériens étant un peuple comme un autre, habitant eux aussi, par effet de nombrilisme anthropologique, le centre du monde, ils ont donc une carte. Elle est sur le Net depuis peu et représente vraiment le reste du monde vu par les Algériens.

Qu’y lit-ton? D’abord l’humour, mais pas seulement. Les continents sont cartographiés à partir d’une culture populaire algérienne qu’ont confectionné des souvenirs collectifs et des visions simplistes récoltées sur la télévision.

L’imago mundi algérien fait rire. Car, quand on est Algérien, l’on y découvre, malgré sa culture générale, ses voyages et ses lectures, que c’est ainsi que l’on «voit» le monde. L’imago mundi est la véritable représentation d’inconscient d’un peuple, selon la définition.

Le colon européen du XVIIe siècle y dessinait des terra incognita à s’approprier, le religieux du Moyen-Âge ses instincts sous forme de bestiaires invraisemblables.

Au sud donc, les «K’haliches», alias les «noirs». L’Algérien est raciste, on le sait tous, entre-nous Algériens. L’Afrique est un continent qui se trouve dans le dos de l’Algérien. Il n’en fait pas partie.

Etonnant de lire, par exemple, dans les journaux algériens l’expression «Des Africains ont été arrêtés hier dans le quartier de… »

En 2009, le régime d’Abdelaziz Bouteflika a tenté de rééditer un épisode de sa gloire d’antan: le festival panafricain, qui avait déjà été abrité par Alger fin des années 60.

Quand le pays était la Mecque des révolutionnaires

A l’époque, l’Algérie était la Mecque des révolutionnaires, Houari Boumediene (deuxième président de l’Algérie indépendante) un chantre des non-alignés, les décolonisations avaient du prestige et l’Algérie aussi, avec ses élites progressistes d’autrefois.

Le festival avait été une réussite. Mais quarante ans plus tard, les Algériens n’étaient plus progressistes, ni africanistes et encore moins non-alignés.

Du coup, ils ont regardé avec étonnement, puis ricanement, les défilés des «K’haliche» dans les rues d’Alger. De l’immense dépense, ils ne retiendront que cette femme noire aux seins nus qui heurta leur sensibilité islamiste montante.  

L'Afrique est encore un continent, mais l'africanité est une culture morte ou momifiée. Le festival culturel panafricain de 2009 avait davantage ressemblé à une nostalgie de jeunesse bouteflikienne qu'à une perspective culturelle pour tous les pays participants.

Ainsi, peut-on parler de l'africanité de l'Afrique du Nord, par exemple? Presque pas. L'Afrique du Nord est d'abord le nord et presque pas l'Afrique. Peut-on parler de panarabisme africain? Presque pas: le Maghreb a toujours été le Maghreb du Machrek. C'est-à-dire une géographie secondaire du panarabisme dont les capitales se trouvent au Moyen-Orient.

Peut-on parler de l'UMP, l'Union pour la Méditerranée? Sûrement pas. La rive sud de la mer Blanche n'est pas un continent qui commence, mais un comptoir commercial qui promet.

Pire encore: les Algériens sont moins arabes que les Arabes du Machrek, mois africains que les Africains à peau noire, pas du tout blancs pour être admis dans l'Union européenne, tellement peu maghrébins pour fonder le Maghreb et si racistes que même les Algériens noirs du Sahara subissent des contrôles de papier au faciès, lorsqu'ils se promènent à Alger au-delà de 19 heures.

Pour les Algériens, l'Afrique noire est une zone grise

L’Afrique est donc cette zone grise des noirs. En Algérie, le noir est invisible, exclu, pourchassé, clandestin et méprisé. Moins s’il se convertit à l’Islam cependant.

Donc le monde du Sud ce sont les noirs, en vrac, sans distinction de nations. Car, cela ne s’enseigne pas dans les écoles et les livres de religion. Le monde au Sud est noir et c’est tout.

Avec juste une «retouche»: Al Majaâ, la famine, nom de la Corne de l’Afrique sur cette carte, à cause des journaux télévisés et des images sur le Net.

A gauche? C’est Kadhafi. Les Algériens ne savent rien de la Libye qui fait partie de l’Union du Maghreb arabe. Aucune image, culture, titres de chanson, chanteurs, écrivains, joueur de foot.

L’immense portrait de Kadhafi et ses frasques ont fini par représenter le pays en entier et l’escamoter derrière l’ex-clown. A droite sur cette carte justement? Le Maroc. Les frontières fermées en 1994 et les souvenirs flous de la guerre des Sables (guerre frontalière qui a opposé le Maroc et l’Algérie, en 1963, à Tindouf et Béchar) de Hassan II ont fini par inculquer aux Algériens l’idée que c’est un pays adverse.

Sur la carte, c’est écrit: «Ils nous détestent», à la place du nom générique du Maroc. Du coup, un peu plus bas, c’est le Polisario. Les Algériens en connaissent le nom et c’est tout.

C’est une affaire du régime, il la traite comme une cause nationale et personnelle dans sa télé et oblige les journaux à dire de même.

Donc, les Algériens connaissent le nom de ce pays mais rien de plus, ni pourquoi ils soutiennent cette «cause». Ni par qui il est habité, ni s’il existe vraiment, ni ce que l’on peut y visiter, rencontrer, manger. Rien de rien.

A l’est? C’est indiqué sur la carte avec le nom «été». La Tunisie, les Algériens la désignent comme une saison, «été», car c’est le pays de leurs vacances low coast.

La révolution du jasmin? Bourguiba? Ben Ali?

«Cela se passe à Al Jazeera», «ce n’est pas notre affaire», «ils vont voir ce qui va leur advenir».

Ce sont les réponses des Algériens à la question tunisienne. Un peu plus à l’est, se trouve le dernier pays d’Afrique connu des Algériens: l’Egypte. Pays de feuilletons, des islamistes, d’El Azhar et ses fatwas… etc.

Les Algériens ne retiennent plus de ce pays que l’épisode du match de qualification pour le mondial en 2010. Explosions de joie, de xénophobie, de violences, de détestations. Du coup, le nom de l’Egypte sur la carte: «Fort alihoum». Traduire: plus forts qu’eux. Dit avec un ton de vantardise et de bravade méditerranéen.

Ceci pour l’Afrique. Et pour l’Europe? C’est un pays de gazon, de paix, de chance, de femmes semi-nues, d’endroits fertiles… etc. Du coup, l’Europe est située par les Algériens en… Australie.

En Algérie, on voit l'Occident à travers la France

On ne sait rien des aborigènes, mais tout de l’Australie. Pourquoi si loin? Pour dire qu’il est difficile d’y aller et que le visa est y rare et parce qu’on fantasme mieux quand c’est loin que quand c’est trop près.

«Babor l’Australie» (Le navire Australie) est une chanson algérienne, exprimant l’envie de partir, de refaire le coup de Christophe Colomb, le risque, la mer, l’aventure inaugurale. L’Australie est un fantasme de l’Amérique version algérienne.

Et qui remplace l’Europe donc en Europe? Le plus vaste pays qui fait face aux Algériens qui n’y vivent pas: la France. La France, sur la carte recouvre presque toute l’Europe.

C’est le seul Occident dont on comprend la langue et qui nous a «violés», volés et fait rêver. La France, c’est le pays du colon selon le manuel, du cousin selon Skype et le but de la mer et de la vie.

«Votre drame est de voir l’Occident à travers la France», a un jour résumé un diplomate espagnol à l’auteur de ces lignes.

Les Algériens, comme leur régime, voient la France partout en Europe et toute l’Europe est la France.

L’imago mundi est aussi une affaire de traumatisme de l’Histoire et de reliquat de guerres et de paix. A coté de cette France gigantesque, il y a des îlots.

Manchester United à la place de l’Angleterre à cause du foot. Puis Majorque, désignée sous le nom de «Harraga», immigrés clandestins, car se trouvant sur la trajectoire des petits boat-people des dissidents de «l’ennuistan algérien».

La ville de Marseille, quant à elle, est appellée «la wilaya 49». Comprendre: la préfecture 49. L’Algérie en compte quarante-huit, selon son découpage territorial. Marseille est annexée par sa forte communauté algérienne et donc affublée du numéro 49.

En haut de la vaste France sur cette carte de l’imaginaire, se trouve un autre pays un peu flou: l’Allemagne. Sous le nom de «On les a battus en 82».

Date du match Algérie-Allemagne en Espagne, Coupe du monde 82 avec le score historique de 2 à 1. L’inconscient collectif garde la date et les noms des joueurs. Ceci pour l’Europe.

L’Amérique et ses deux continents? A peine. D’abord le pays «froid», alias le Canada dit «El Berd». Les Algériens qui y vivent parlent aux autres Algériens qui n’y vivent pas des immenses froids et des distances.

Rien d’autre n’est visible du Canada en Algérie. En bas, les USA? C’est le pays «des étonnants», ou étonnements. El M’daheche, en langue algérienne.

Comprendre, le pays des disproportions, des excès, des choses invraisemblables, alias le pays des géants la mythologie d’autrefois. Plus bas? L’Amérique centrale, encore plus invisible. Elle est désignée avec le nom d’un feuilleton soap people et telenovela mexicain: Cassandra.

A une certaine époque, la télé du régime en importait en vrac et les Algériens les dévoraient avec passion.

Le reste de l’Amérique du Sud est divisé en deux: un, le Pérou, dont le nom est connu des Algériens pour des raisons inconnues et en deux, l’autre vaste pays de la carte, désigné sous le nom de «Maradona», le joueur de foot magique qui imposa donc son nom comme prénom de  l’Argentine pour les cartographes algériens.

Aucune différence entre les Japonais et les Chinois

Que reste-t-il sur cette carte? Le pôle nord, dit «pôle nord» et le pôle sud, dit «pôle nord du sud», dans une sorte de clin d’œil au manque de culture géographie des Algériens, quand il s’agit d’endroits vides et froids.

Puis, vient l’est, immense, fantastique, inconnu. Il commence au Moyen-Orient avec ses problèmes : Israël est dit «Pays des maudits par Allah», puis l’Arabie saoudite dite «Pays des musulmans».

L’Arabie saoudite est le pays sans maladie, celui d’Allah et du Prophète Mahomet. Il n’a pas besoin d’avoir le nom d’une nation car c’est la terre de Dieu et de la Vérité.

Plus à l’est, en haut, c’est la Russie: dite pays «où on achète les armes». Peut-être à cause de quelques films de James Bond, l’ancien ou de «Lord of War», film dont le cynisme a été admiré en Algérie.

C’est tout ce que les Algériens retiennent de la Russie: un comptoir d’armes. Aucune trace du bloc Est, du communisme, du mur, de Staline et de l’amitié d’autrefois.

Juste le pays des armes à cause de ce que disent les journaux sur les Mig (avions militaires soviétiques, puis russes). En descendant plus bas, c’est l’autre empire: Ch’nawa. Alias les Chinois.

Nombreux, désignés dans le Coran comme le peuple de «Gog et Magog», les envahisseurs bibliques. Envahisseurs silencieux. Les Chinois sont visibles en Algérie, mal vus, mais discrètement, tolérés car nécessaires.

Presque comme les immigrés algériens en Occident. A coté de l’empire se trouve un îlot qui s’appelle, selon l’imago mundi, al-Qaida, nom de l’Afghanistan-Pakistan.

Puis le pays de Janitou. C’est l’Inde. La raison? Il faut être Algérien pour se souvenir de ce film hindou qui a tant fait pleurer les mères: l’histoire d’un orphelin handicapé qui cherche les siens, diffusée dans les années 70. Janitou est le nom de tous les hindous possibles.

Reste donc à la fin l’extrême-est. Là ou finit la terre, la mer, la vie et les traces de pas, un seul pays: «le pays des vrais Chinois ». Le Japon.

Car les Algériens ne font pas de différence entre Chinois et Japonais. Les deux ont les yeux bridés, jouent aux arts martiaux, sont trop calmes et mangent du riz sans rien dire.

C’est donc la carte du monde selon la vision des Algériens assis, ceux qui regardent la télé jusqu’à la mort, n’ont pas de visa ni d’euro, ne peuvent pas voyager, cultivent la géographie du sacré comme étant définitive et écoutent un peu les rumeurs du monde à travers les grilles de leur condition sédentaire.

Un mélange de ce qui se dit à l’école, à la télé, dans les cafés et la tête. Cette imago mundi se retrouve partout, cependant. Même dans les discours d’analyses élaborées ou dans les discours officiels et les prêches religieux.  

Kamel Daoud

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Kamel Daoud est chroniqueur au Quotidien d’Oran, reporter, écrivain, auteur du recueil de nouvelles Le minotaure 504 (éditions Nadine Wespieser).

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