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Nkosazana Dlamini-Zuma lors du sommet de l'Union africaine, Addis Abeba, 15 juillet 2012 © SIMON MAINA/AFP
Nkosazana Dlamini-Zuma lors du sommet de l'Union africaine, Addis Abeba, 15 juillet 2012 © SIMON MAINA/AFP

Union africaine: Qui est Nkosazana Dlamini-Zuma?

La nouvelle présidente de la Commission de l’Union africaine a la poigne et l’expérience requises pour ses nouvelles fonctions. Mais sauvera-t-elle l’UA de ses démons? Il est permis d’en douter, quand on passe au crible son bilan.

Mise à jour du 15 octobre 2012: L'ancienne ministre sud africaine de l'Intérieur Nkosazana Dlamini-Zuma prend ses fonctions aujourd'hui à la tête de l’Union Africaine après avoir remporté une difficile élection contre le président sortant, le Gabonais Jean Ping.

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Nkosazana Dlamini-Zuma aurait pu être présidente de l’Afrique du Sud, si un combat de titans n’avait pas opposé son ex-mari Jacob Zuma à l'ancien président Thabo Mbeki.

Ce dernier l’avait, en effet, poussée en vue de sa succession, après avoir limogé en 2005 Jacob Zuma, poursuivi pour corruption, de la vice-présidence de la République.

Thabo Mbeki, retors, ne s’y serait pas pris autrement s’il avait voulu humilier son rival: il avait aussitôt proposé à Nkosazana Dlamini-Zuma de prendre la place de son ex. Alors ministre des Affaires étrangères, elle avait décliné l’offre, après avoir consulté ses enfants —quatre des vingt descendants directs que l’on connaît à Jacob Zuma.

Jacob Zuma, alors en pleine ascension, avait ensuite mobilisé une partie de l’ANC contre Mbeki, finalement évincé de la présidence du parti, lors d’une conférence du Congrès national africain (ANC), fin 2007, à Polokwane.

Lors de la même conférence, la très peu populaire Nkosazana Dlamini-Zuma avait payé pour son appartenance au camp Mbeki et ses ambitions de présidentiable.

Alors qu’elle briguait la vice-présidence du parti, potentiel tremplin pour se hisser un jour à la présidence, elle n’avait été réélue par la base qu’à la 35e position (au lieu de la 3e en 2002), au sein des instances exécutives nationales du parti.

Une étroite complicité avec son ex-mari

Malgré toutes ces péripéties, Nkosazana Dlamini-Zuma a toujours gardé de bonnes relations avec son ancien mari, zoulou comme elle. Elle a été sa seconde femme en 1982, dans le cadre d’un mariage polygamique.

Après un divorce prononcé en 1997, elle a conservé le patronyme de son ex, comme Winnie Madikizela-Mandela, la seule femme plus puissante qu’elle en Afrique du Sud. Elle a aussi été de tous les gouvernements de l’ANC, depuis 1994, y compris dans celui de son ex-mari.

Cette bonne entente pourrait relever d’une question de pure politique. Nkosazana a partagé de lourds secrets avec Jacob Zuma, responsable des renseignements de l’ANC, pendant leurs quinze années de vie commune.

Par ailleurs, cette «dame de fer» n’a pas vraiment dépendu de lui pour s’imposer dans les structures du parti.

Plus qualifiée que lui, qui n’a pas terminé l’école primaire, elle a décroché en 1985 un diplôme de médecine spécialisée en maladies tropicales infantiles.

Une apparatchik de l'ANC

Elle a aussi été l’une des responsables du Congrès des étudiants sud-africains (Cosas), un syndicat noir très actif dans la lutte contre l’apartheid, qui militait notamment pour que les jeunes noirs aient le droit de faire des études de médecine.

Dès 1992, elle a participé sur les questions de «genre et d’équité» aux négociations constitutionnelles entre l’ANC et le Parti national (NP) de Frederik de Klerk, le dernier président de l’apartheid.

Elle a d’abord été ministre de la Santé sous Nelson Mandela (1994-1999). Une nomination qui l’a surprise, alors qu’elle se préparait à l’époque à un destin plus modeste de ministre de la Santé dans sa province du Kwazulu-Natal.

A ce poste gouvernemental, elle a fait interdire les publicités pour le tabac et la cigarette dans les lieux publics. Elle s’est aussi distinguée par son autoritarisme, se mettant à dos les personnels de santé et l’industrie pharmaceutique, non consultés sur certains projets de loi.

Elle a œuvré en faveur des pauvres, avec des soins gratuits pour les moins de 6 ans —une mesure souhaitée par Nelson Mandela— et l’importation de médicaments génériques moins chers.

Sans pour autant réussir à réformer en profondeur le système de santé, qui s’est délité à vive allure, dès les premières années de pouvoir de l’ANC, les hôpitaux publics manquant de tout —infirmiers, lits, seringues.

Des bilans ministériels en demi-teinte

Un scandale a marqué son passage à la Santé, avec la commande par son ministère d’une comédie musicale à l’acteur zoulou Bongeni Nguema, auteur de Sarafina!, visant à lutter contre le sida.

Prix du spectacle, payé par le contribuable mais jamais monté: 14,5 millions de rands (environ 1,45 million d’euros). Très sensible à la critique, Dlamini-Zuma a souvent paru sur la défensive, prête à limoger quiconque élevait la voix autour d’elle plutôt que d’admettre ses erreurs.

Mais elle ne s’est pas autant discréditée au ministère de la Santé que celle qui lui a succédé, Manto Tshabalala-Msimang, surnommée «madame betterave», pour avoir conseillé aux malades du sida une cure de gingembre, d’ail et de betteraves, se refusant à distribuer des antirétroviraux à grande échelle.

Au contraire: Nkosazana Dlamini-Zuma, à son nouveau poste des Affaires étrangères (1999-2009), a été l’une des rares, dans l’entourage de Mbeki, à lui dire en face que ses positions sur le sida minaient l’image de l’Afrique du Sud à l’étranger.

Aux Affaires étrangères, elle a confirmé sa réputation de ministre usant le plus de directeurs généraux et prenant le plus de décisions unilatérales —sans perdre de vue ses propres intérêts.

Lors de l’éviction de Thabo Mbeki de l’ANC, en septembre 2008, elle a d’abord déclaré son intention de démissionner en même temps que dix ministres prêts à se montrer solidaires avec le président.

Mais elle n’en a rien fait, s’arrangeant pour conserver son poste dans le gouvernement intérimaire mené par Kgalema Motlanthe, jusqu’aux élections de 2009.

A son actif, aux Affaires étrangères, figure la négociation d’un accord de paix en RDC —signé à Sun City en 2002— et la nomination de nombreuses femmes à des postes d’ambassadeur. Et c’est à peu près tout.

Certains des 30.500 hommes de l’armée sud-africaine ont été déployés dans le cadre de l’Union africaine (UA) au Burundi et en RDC, mais aucun ne participe à l’importante mission de l’Union africaine déployée en Somalie (Amisom).

Ses prochains défis à la Commission africaine

Adepte de la «diplomatie tranquille» de Thabo Mbeki au Zimbabwe, l’inertie de Dlamini-Zuma sur ce dossier a coûté aux Zimbabwéens le maintien au pouvoir d’un dictateur contesté jusque dans les rangs de l’ANC, mais aussi à l’Afrique du Sud un afflux permanent de millions de réfugiés zimbawéens.

Après l’accession de Jacob Zuma à la présidence en 2009, la voilà nommée au ministère de l’Intérieur et chargée de remettre de l’ordre dans l’une des administrations les plus inefficaces et corrompues du pays.

Un poste qu’elle va quitter sans avoir obtenu de résultats mirobolants, pour la présidence de la Commission de l’Union africaine (UA).

Elle a été poussée dans son nouveau job par Jacob Zuma, soucieux de gagner en pouvoir sur le continent et dans le système des Nations unies, mais aussi d’éloigner son ex-femme, qui pourrait lui faire de l’ombre alors qu’il va briguer un second mandat en vue des élections de 2014.

Elle-même n’a pas affiché de grand enthousiasme au début de la campagne menée en sa faveur pour l’UA. Elle a surtout parlé de «développement» ces derniers mois, évitant d’aborder les vraies questions de l’UA d’après Kadhafi: crise de leadership, caisses vides, évolution des relations avec l’Occident et l’Orient, à commencer par la Chine.

La Chine est un pays «ami» de l’Afrique du Sud, où Pékin a réalisé ses plus gros investissements au sud du Sahara (5,5 milliards de dollars déboursés par la Banque industrielle et commerciale de Chine pour acheter en octobre 2007 une part de 20% de la Standard Bank sud-africaine).

La Chine figure aussi avec l’Afrique du Sud au sein du groupe Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud (Brics), des pays émergents qui revendiquent une réforme des institutions internationales.

Mali, RDC, Soudan… Les dossiers brûlants ne manquent pas pour les débuts de Nkosazana Dlamini-Zuma à Addis-Abeba.

A 63 ans, elle a certes l’expérience et la poigne que nécessite son nouveau poste. Mais il faut espérer qu’elle sache ne pas écouter son ex-mari, pas très doué pour la politique étrangère.

Pour mémoire, Jacob Zuma avait d’abord sympathisé avec Laurent Gbagbo, lors de la crise post-électorale ivoirienne. Puis, il a fait volte-face, en raison de contrats nucléaires civils passés avec la France.

De même, sur la Libye, Pretoria avait d’abord voté pour la résolution de l’ONU donnant les coudées franches à une intervention étrangère, puis s’était opposée aux frappes de l’OTAN.

Nkosazana Dlamini-Zuma pourrait aussi jouer comme un énième facteur de division dans une Union passablement désunie et désargentée.

L’Afrique du Sud, grande puissance économique et anglophone, ravit pour la première fois un poste traditionnellement octroyé à un petit pays francophone, pour ne pas faire de jaloux chez les plus grands contributeurs à l’UA (Nigeria, Afrique du Sud et Kenya, notamment).

Ce faisant, l’Afrique du Sud n’a pas jugé utile de discuter de sa propre transgression d’une des règles non-écrites de l’UA, en poussant sa candidate, vaille que vaille, à la succession du Gabonais Jean Ping.

D’autre part, la plus grande transparence ne règne pas, loin s’en faut, sur les arguments et les méthodes qui ont valu à Dlamini-Zuma le soutien de pays d’Afrique centrale et occidentale, au delà de ses alliés traditionnels d’Afrique australe.

Un changement d'époque dans la diplomatie africaine

Le politologue sud-africain William Gumede qualifie Dlamini-Zuma de personnalité «dure» et rappelle qu’elle incarne, à elle seule, tout un changement d’époque dans la diplomatie africaine.

Car elle a été, on l’oublie parfois, l'une des premières femmes ministre des Affaires étrangères en Afrique, après Ekila Liyonda au Zaïre en 1987 et Gaositwe Chiepe au Botswana en 1985 et avant la Rwandaise Louise Mushikiwabo, nommée en 2009.

Un autre analyste sud-africain, Richard Calland, écrivait de l’ex-femme de Zuma dans son ouvrage Anatomy of South Africa: Who Holds Power? (Zebra, 2006, Johannesburg):

«Elle est dotée d’une abondante intelligence, mais se montre à peu près aussi diplomate que le proverbial éléphant dans un magasin de porcelaine

En janvier, lors d’un premier vote qui avait privé le Gabonais Jean Ping d’une reconduction sans histoires à la présidence de la commission de l’UA, elle n’avait pas hésité à danser de joie avec sa délégation —un trait de la culture politique de l’ANC qui avait passé pour de l’arrogance, choquant le reste de l’assemblée panafricaine.

Sabine Cessou

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Sabine Cessou

Sabine Cessou est une journaliste indépendante, grand reporter pour L'Autre Afrique (1997-98), correspondante de Libération à Johannesburg (1998-2003) puis reporter Afrique au service étranger de Libération (2010-11).

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