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Youssef Nabil Natacha sleeping, Avec l'aimable autorisation de l'Institut du monde arabe, Paris.
Youssef Nabil Natacha sleeping, Avec l'aimable autorisation de l'Institut du monde arabe, Paris.

Lever le voile sur le nu musulman

Une exposition lève le voile sur le nu dans le monde arabo-musulman. Audacieux et rafraîchissant, à l’heure où la vague islamiste déferle sur l’Afrique du Nord.

Il fallait oser. A l’heure où les islamistes, plus ou moins modérés, prennent le pouvoir par la voie des urnes dans la majeure partie de l’Afrique du Nord, l’Institut du monde arabe (IMA), à Paris, a fait preuve d’une audace inhabituelle.

L’exposition Le corps découvert veut faire mentir tous les clichés qui collent au monde musulman. Surtout en ces temps troublés, où les partisans de l’application de la charia ont succédé aux révolutionnaires de 2011.

Du 27 mars au 26 août, près de deux cents œuvres d’artistes venus du Maghreb, d’Egypte mais aussi du Liban, sont présentées au public parisien.

Loin des interdits sociaux et de la censure que ces artistes peuvent rencontrer dans leurs pays. Les œuvres exposées constituent l’une des facettes les plus dynamiques de l’art contemporain.

Petit tour d’artistes, précurseurs dans un monde arabo-musulman en pleine mutation, qui refusent de se laisser bâillonner par les «fous d’Allah».

Adel Abidin, l’avocat défenseur des femmes

Adel Abidin, un Irakien exilé en Scandinavie, signe une des œuvres les plus fortes,  une des plus dérangeantes aussi. Dans une vidéo, une femme nue, à la peau diaphane, aux cheveux de feu tombant en cascade, sert de filet de ping-pong à deux hommes engagés dans un tournoi très disputé.

Adel Abidin "Ping pong" (Clip) (2009) from El-Sphere on Vimeo.

Ils jouent dans un garage ou un entrepôt à peine éclairé, devant trois juges impassibles, qui regardent sans un mot ce match singulier.

La femme-filet, une main sur la poitrine, l’autre sur le pubis laisse échapper un petit cri de douleur chaque fois que la balle de ping-pong frappe son corps, qui se recouvre progressivement de stigmates dans la plus grande indifférence des deux joueurs.

Est-ce une métaphore du peuple irakien emporté dans la tourmente de la guerre, et plus particulièrement de la femme, victime d’une guerre de mâles?  

L’œuvre représente-t-elle la compétition capitaliste, avec au centre le butin féminin remis au vainqueur? Ou encore est-ce le symbole de la violence conjugale? De l’humiliation subie au quotidien par de nombreuses femmes?

L’artiste laisse sur son site Internet toutes les interprétations possibles, ne donne pas la clé de son œuvre. Elle en est d’autant plus forte.

Laila Muraywid, la sculptrice interdite aux mineurs

Mais dans l’exposition de l’IMA, les femmes ne sont pas seulement victimes, elles prennent la parole, exposent leurs tourments,  comme Laila Muraywid, née en Syrie qui présente un «doux cercueil de chair», où le corps féminin semble déchiqueté par le souffle d’une bombe.

Elle dénonce ainsi l’utilisation de la femme comme objet sexuel, notamment en temps de guerre, avec leur longue litanie de viols, tant de la part des vaincus que des vainqueurs. Cette sculpture est présentée dans une salle réservée aux adultes.

Fatima Mazmouz, la sensualité de la femme enceinte

La Marocaine Fatima Mazmouz déshabille pour sa part une femme enceinte, engagée dans une sensuelle danse du ventre. 

Une manière de dire que la maternité n’est pas dépourvue de sensualité, loin s’en faut. Et que cette période de la vie d’une femme ne doit pas être taboue.

Fatima Mazmouz explore d’ailleurs dans toute son œuvre les multiples identités de la femme musulmane.

La Tunisienne Meriem Bouderbala a de son côté quitté Paris pour revenir en Tunisie à un moment charnière de l’histoire, juste après les attentats du 11 septembre 2001.

Et là, c’est le choc, le sentiment d’être opprimée, étouffée par une société encore à bien des égards conservatrice.

Elle commence alors à se prendre en photo, seule dans un studio, avec un retardateur. De légers voiles laissent deviner ses courbes sensuelles. Elle semble vouloir s’en échapper.

Ses photos très esthétiques ont déjà été exposées dans le monde entier et notamment au Maghreb.

Meriem Bouderbala, en lutte contre les conservatismes

A travers elles, Meriem Bouderbala s’interroge sur le corps de la femme musulmane, fuyant un pesant conservatisme religieux, moral ou simplement sociétal.

Ces images constituent des actes de résistance, brisent tous les tabous.


Diptyk TV Meriem Bouderbala par diptyk

Mais la bataille contre les «fous d’Allah» est loin d’être gagnée. Début juin 2012, des œuvres ont été saccagées, des artistes menacés, lors du Printemps de arts, la plus importante manifestation d’arts plastiques en Tunisie.

Les faits ne se sont pas déroulés dans un village reculé mais au palais Abdellia, une banlieue chic de Tunis. Et Meriem Bouderbala était la commissaire de l’exposition, qui fut la cible de salafistes très remontés.

Drôle d’image pour la «Tunisie nouvelle », tant vantée par les nouvelles autorités constituées d’islamistes, arrivées au pouvoir après avoir remporté les élections de fin 2011. Qu’elle semble loin la Révolution du 14 janvier 2011 contre Ben Ali et ses rêves fous de liberté!

Eviter un hiver islamiste

Après avoir initié le printemps arabe, cette «Tunisie nouvelle» ne doit pas glisser dans l’ «hiver islamiste». La liberté d’expression doit être protégée, car sans elle il n’y a pas de démocratie.

Et la «démocratie islamiste», comme la «démocratie chrétienne», n’existe pas. Il n’y a qu’une démocratie, où les libertés, les droits de chacun et notamment des minorités, sont respectés.

Dans une tribune, «Autodafé», publiée par la presse tunisienne, l’écrivain franco-tunisien Abdelwahab Meddeb n’hésite pas à comparer les «salafistes qui s’attaquent au monde des arts et de la culture» aux militants nazis en 1933 en Allemagne.

Pour lui, le raid des salafistes contre les artistes «ravive le funeste souvenir du National-Socialisme». Et de rappeler «l’irrésistible avènement de la dictature» nazie «qui a commencé par l’attaque contre la culture et les arts». Car, comme le disait l’écrivain allemand Heinrich Heine, «là où on brûle les livres, on finira par brûler les hommes».

La «Tunisie nouvelle» est désormais sous haute surveillance. Dans tous les régimes autoritaires, les artistes, ces vigiles de la démocratie, sont toujours les premiers à être menacés par les ennemis de la liberté. Pour éviter que l’histoire se répète, il faut organiser la résistance.

Adrien Hart

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Adrien Hart

Adrien Hart est journaliste, spécialiste de l'Afrique.

Ses derniers articles: L'Afrique qui marche est anglophone  Le Sénégal a du pain sur la planche  Mali: Paris et Washington, pas d'accord 

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