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Burkina: comment les jihadistes étendent leur emprise

"Ce sont des +no man's land+, des zones d'insécurité totale. Ce n'est plus burkinabè mais c'est dans le Burkina", résume à Fada N'Gourma (Est) Guy-Michel Boulouv, journaliste aux Échos de l'Est: des parties du Nord et de l'Est du Burkina sont désormais sinon contrôlées, du moins constamment harcelées par les jihadistes.

Jadis touristiques, ces zones de ce pays pauvre ont été désertées par les autorités locales et sont désormais classées "rouge" par les chancelleries occidentales en raison des attaques récurrentes et des risque d'enlèvement.  

Un exemple récent montre la faillite totale des forces de sécurité, incapables de tenir le terrain et qui le paient chèrement en vies humaines. 

Fin octobre, un éboulement s'est produit dans une mine d'or à Kabonga (Est). Bilan? Inconnu car les services de secours et forces de sécurité ne se sont pas rendus sur les lieux, la zone étant contrôlée par les jihadistes. 

Les attaques islamistes ont fait 229 morts depuis 2015, selon le bilan officiel annoncé fin septembre par le ministre des Affaires étrangères Alpha Barry aux Nations unies.

Les attaques sont essentiellement attribuées à Ansaroul Islam et au Groupe de Soutien à l'Islam et aux Musulmans (GSIM) mais d'autres groupuscules pourraient aussi être actifs, selon une source sécuritaire qui estime les combattants "à moins de 500".

D'après les témoignages et les services sécuritaires, les jihadistes viennent du Niger et du Mali mais aussi du Burkina, contrairement à une rumeur répandue à Ouagagoudou, où l'on a tendance à accuser les étrangers.

Les jihadistes étendent petit à petit leur territoire, faisant fuir les représentants de l'administration mais aussi certains habitants de petites localités (40.000 déplacés internes).

- idéologie et pragmatisme économique -

Toutefois, d'autres adhèrent à la cause des jihadistes par idéologie mais aussi par pragmatisme économique (pas de taxe ou contrôle, petits boulots, possibilité de braconner...) 

Selon des témoignages, la stratégie dans le Nord comme dans l'Est est similaire. Des prédicateurs, parfois locaux, parfois itinérants, ont préparé le terrain, distillant depuis des années des prêches louant un "vrai islam" opposé à un "faux islam" pratiqué par les populations locales et notamment les chefferies traditionnelles, souvent nanties par rapport au reste de la population. 

Ils dénigrent aussi "l'État mossi" (ethnie majoritaire concentrée à Ouagadougou), soulignant la faiblesse des infrastructures et des investissements dans ces zones non électrifiées, bénéficiant rarement d'eau et où les populations survivent parfois plus qu'elles ne vivent. Le discours trouve de l'écho et les jihadistes des sympathisants et collaborateurs.

"Force est de reconnaître qu'aujourd'hui l'objectif des +terroristes+ au sens propre, c'est-à-dire de +terroriser+, est atteint. Le Nord a été délaissé par les dirigeants. La voie Ouahigouya-Djibo est impraticable depuis 30 ans. Il n'y aucune activité. La population est délaissée", souligne à Ouahigouya (nord) Ly Boukary, membre du Balai citoyen, ONG qui milite pour la  démocratie et la bonne gouvernance.

 "Les jeunes n'ont pas de travail. C'est facile, selon lui, de les corrompre en proposant 20 ou 25.000 (30-40 euros) alors que tu peux rester assis et ne pas avoir 100 francs (CFA, 15 centimes)."

Les jihadistes jouent à fond sur cette corde, affirmant que la pauvreté est créée par Ouagadougou et l'Occident qui "pille les richesses", explique une source locale.

A partir de 2015, date de la chute du régime Blaise Compaoré qui entretenait notoirement des relations avec ces groupes, les jihadistes sont passés à des actions militaires.

Dans le Nord, les va-et-vient autour de frontières poreuses leur ont permis une relative impunité, mais dans l'Est leur implantation aurait été favorisée par des relais locaux, radicalisés par les prêches ou membres de familles éloignées, selon une source sécuritaire. La transhumance des éleveurs peuls, habitués à voyager dans ces régions pastorales et entretenant des amitiés locales, a aussi été un vecteur, selon cette source. 

Les jihadistes visent principalement les forces de sécurité mais aussi les fonctionnaires et les chefs locaux s'opposant à leurs idées.

Parmi les fonctionnaires, les enseignants sont particulièrement visés. Pour les jihadistes, l'éducation ne doit pas être laïque et en français mais islamique et en arabe: ils n'hésitent pas à mitrailler les écoles et à menacer ouvertement les enseignants.

Conséquence, tous les professeurs des zones à risques ont quitté leur poste et plusieurs centaines d'écoles sont fermées dans le Nord et l'Est, selon les syndicats.

- 'mieux avec les coupeurs de routes' -

En chassant l'instituteur, les jihadistes font d'une pierre deux coups. "Il n'y a que l'enseignant et la santé qui représentent la réalité de l'État dans certains petits villages", souligne à Fada N'Gourma Yssa Kintiga, professeur du syndicat F Synter.

Les jihadistes "sont passés dans les mosquées pour dire qu'ils n'en voulaient pas à la population civile, qu'ils s'en prenaient aux forces de l'ordre et autorités", explique encore M. Kintiga.

Les faits contredisent les promesses des jihadistes: de nombreux civils, y compris au moins un imam, ont été tués et les populations vivent dans la peur. 

"Avant, avec les coupeurs de route, on se débrouillait mieux mais avec les jihadistes là c'est grave", explique Amadou Nassouri, acheteur de viande à Fada dont le commerce périclite. Il sillonnait jadis la région pour acheter des bêtes mais "aujourd'hui, il y a des zones où on ne va plus. Avec le problème de jihadisme, ça ne va plus. Il n'y a plus la même ambiance", ni la même affluence "dans les marchés". 

"Aujourd'hui, j'ai du mal à nourrir ma famille", assure Amadou qui vivait avant confortablement avec 200 à 300.000 F CFA (300 à 450 euros). 

Symbole de cette influence jihadiste grandissante, la municipalité de Fada a fait fermer "pour motifs sécuritaires", cinq grands bars-maquis "où il y avait de l'ambiance", souligne Pascal Anin, gérant du Calypso, devant les portes de son établissement où la poussière s'accumule sur des chaises empilées. Une soixantaine de personnes ont ainsi perdu leur gagne-pain, dit-il.

Même situation à Ouahigouya. L'hôtel Amitié, prévu pour les touristes occidentaux, vieillit faute de clients. Et les guides, comme Issa Sankaré, qui emmenaient les touristes jusqu'aux falaises de Bandiagara au Mali tout proche ou sur des tombes locales vivotent avec des activités de mécanicien. "Tout est gâté. Le tourisme même local est mort. On souffre beaucoup depuis 2015", explique-t-il. 

La route vers le Mali est désormais la proie des jihadistes et les villages le long de la frontière vivent dans la peur, selon un habitant, réfugié à Ouahigouya, paralysant toute activité autre qu'agricole.

"Ils ne sont pas forcément là en permanence mais on sent qu'ils sont là", affirme-t-il, dénonçant "une spirale qui va dans le mauvais sens: plus on laisse faire, plus ils avancent, plus ils avancent, moins on peut agir..."

jihadistes

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