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Un jeune juif en pleine prière lors du pèlerinage à la synagogue de Grhiba en Tunisie. © REUTERS/Anis Mili
Un jeune juif en pleine prière lors du pèlerinage à la synagogue de Grhiba en Tunisie. © REUTERS/Anis Mili

L'exode des juifs marocains, une histoire taboue qui sort de l'oubli

Pourquoi les juifs marocains ont été contraints dans les années 50 et 60 de retourner en masse vers Israël. Un documentaire lève le voile mais suscite une polémique sans fin.

Le 8 avril 2012, la diffusion sur la chaîne de télévision publique marocaine 2M de Tinghir-Jérusalem: les échos du Mellahun film documentaire du jeune réalisateur franco-marocain Kamal Hachkar, 35 ans, avait provoqué un tollé.

Depuis, l’intense polémique qu’il avait suscitée n’est pas prête de retomber.

Le film ressuscite l’histoire de l’exode massif des juifs marocains dans les années 50 et 60. C’est la première fois qu’un tel sujet est traité à l’écran au Maroc.

Une histoire occultée par le discours officiel à plus d’un titre.

Exil en «Terre promise»

Après la création d’Israël en 1948, Hassan II, alors prince héritier, avait alors conclu avec des émissaires de l’Etat hébreu un pacte secret organisant leur départ.

En 1967, la guerre des Six jours a accentué le mouvement. Israël avait, pour convaincre les juifs marocains à s’exiler en «terre promise», invoqué le risque, pour eux, de demeurer dans un pays faisant partie d’un monde arabe devenu plus que jamais hostile.

Sur cet épisode méconnu de l’histoire marocaine, la seule référence acceptée dans les manuels scolaires est celle de Mohammed V, père de Hassan II.

Selon l'historiographie officielle, le grand-père du monarque actuel avait refusé de livrer les juifs marocains durant la Seconde Guerre mondiale et accueilli ceux qui fuyaient le nazisme en Europe.

A la fin de la guerre, le Maroc comptait près de 250.000 juifs. Ils ne seraient aujourd’hui que 3.000.

Traître à sa patrie

A la diffusion du film, son Kamal réalisateur Hachkar avait été pris à partie par de nombreux médias marocains qui l’ont accusé d’être «un traitre à sa patrie et à tous les musulmans» et de faire «la propagande de l’occupant israélien dans les territoires palestiniens».

«Tinghir-Jérusalem donne à voir et à entendre la désillusion et la souffrance de ces juifs marocains face à l'injustice dont ils ont été victimes, eux aussi, de la part du projet sioniste. On comprend mal alors que des esprits chagrins se soient élevés, au Maroc, contre la diffusion de ce film et n'aient pas su ou voulu en apprécier les véritables qualités», estime pour sa part Ruth Grosrichard professeur de langue et civilisation arabes à Sciences-Po Paris.

Pour réaliser son projet, le cinéaste, qui enseigne aussi l’histoire en France, était revenu à Tinghir, le village berbère de son enfance niché dans l’Atlas, pour replonger dans les souvenirs douloureux de cette déchirure qu’a été l’exil de la communauté juive qui y vivait depuis des générations.

Et pour traverser le miroir de cette rupture, il s’envole pour Jérusalem à la rencontre de ces déracinés partis, pour la plupart, s’établir en Israël.

«Une séparation qui a pu avoir lieu au sein d’un même peuple, chose qui a donné lieu à deux parties, antagonistes et opposés politiquement. D’un côté, les Marocains musulmans, soutenant la Palestine, et de l’autre ces Marocains juifs qui ont dû quitter leur terre de force, pour aller vers d’autres contrées, vers la terre d’Israël» commente le site Artisthick.

Une amnésie forcée

Le documentaire se veut un témoignage sur la mémoire, sur le caractère multiculturel du Maroc où le judaïsme y est millénaire et consubstantiel à son identité.

Des centaines de marabouts hébraïques y sont encore sanctifiés chaque année par des pélerins juifs d’ascendance marocaine venant des quatre coins du monde.

Maguy Kakon, politicienne marocaine de confession juive s’est dite extrêmement fière que ce soit un Marocain musulman et non un juif qui ait réalisé ce film.

«Il est important de revoir le contenu des manuels scolaires, pour éviter que le Maroc ne sombre dans une amnésie de son histoire et pour rappeler aux plus jeunes Marocains que les juifs ont toujours été présents au Maroc et que le pays possède une identité plurielle» a-t-elle déclaré

Retranscrire cette histoire à l’écran n’a pas été du goût des conservateurs pétris d’«arabisme» et d’islamisme.

Le 2 juillet, sous la coupole du Parlement, le député Ahmed Boukhobza, du Parti de la justice et du développement (PJD), le parti islamiste qui dirige le gouvernement, s’en est pris violemment au film, l’accusant de faire «l’apologie du sionisme» et de vouloir par le biais d’une œuvre cinématographique de «normaliser les relations avec Israël».

«Ces gens sont hors sujet. Il se trouve que, aujourd’hui, la communauté des juifs de Tinghir vit en Israël. Si elle vivait en Papouasie, je me serais rendu en Papouasie! Où qu’ils soient, ces gens restent des Marocains», a lancé Kamal Hachkar à ses détracteurs.

«Malheureusement, il existe beaucoup de personnes au Maroc aujourd’hui, qui veulent simplement effacer toute une partie de notre histoire, ce qu'ils ne peuvent pas faire, d'autant plus que la Constitution est venue valider notre héritage hébraïque. Et lorsque ce passé national est évoqué, comme dans le documentaire de Hachkar, il ne leur reste qu’une seule arme pour ne pas l'entendre, c’est d'accuser l'auteur des propos d’être à la solde des sionistes» s’insurge l’éditorialiste d’Au Fait Maroc, accusant les critiques de l’œuvre de «négationnistes».

De l’antisémitisme inavoué

Mustapha Khalfi, ministre de la Communication, porte-parole du gouvernement et membre du PJD a été pressé de demander des explications à la direction de la chaîne 2M, avec qui sa formation politique a d’autres contentieux liés à sa ligne éditoriale.

Le PJD avait tenté de s’imiscer dans sa programmation, l’accusant de faire la part trop belle à des émissions francophones «acculturées à l’Occident et contraires à l’identité arabe et musulmane du pays».

 «C’est de l’antisémitisme inavoué. Il n’y a rien dans ce film qui fait l’apologie de l’Etat d’Israël. Il relate des faits historiques qu’une grande partie de la jeunesse marocaine ignore et qu’elle est en droit de se réapproprier», rétorque Kamal Hachkar au quotidien La Croix.

«Je suis un Marocain, fils du peuple, aux racines plurielles, judéo-berbères, musulmanes… Avec le printemps arabe, on voit l’émergence d’un islamisme politique obscurantiste. Cet islam, intolérant, ce n’est pas le mien, ce n’est pas non plus celui de nos grands parents, des habitants de Tinghir. Aujourd’hui, c’est un combat idéologique qui est en train de se mener», argumente le cinéaste qui ambitionne de réaliser un second opus du même sujet.    

Ali Amar

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Ali Amar. Journaliste marocain, il a dirigé la rédaction du Journal hebdomadaire. Auteur de "Mohammed VI, le grand malentendu". Calmann-Lévy, 2009. Ouvrage interdit au Maroc.

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