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Salim Hatubou © D.R.
Salim Hatubou © D.R.

Marseille, l'autre capitale des Comores

Du Vieux-Port de Marseille, les ressortissants comoriens contribuent à la richesse culturelle de cette ville, mais aussi au développement de leur pays.

Avec 50.000 habitants à Moroni et autant à Mamoudzou, les capitales et chef-lieu respectifs des Comores et de Mayotte ne sont ni l'une ni l'autre la cité comorienne la plus peuplée au monde.

La véritable «capitale» mondiale des Comoriens, tout au moins si l'on se réfère à la démographie, est à des milliers de kilomètres de l'océan Indien, sur les rives de la Méditerranée. A Marseille.

Parmi les plus de 800.000 habitants de la deuxième ville de France, les natifs et originaires des Comores représentent environ 10% de la population.

Comment vivent-ils, comment sont-ils perçus, comment eux-mêmes se fondent-ils —ou pas— dans l'immensité européenne?

Premiers débarquements sur le Vieux-Port

«Des Comoriens se sont installés dans toutes les grandes villes portuaires françaises, commente le chanteur Ahamada Smis, des anciens combattants, des navigateurs, on en retrouve dans tous les ports, en particulier à Dunkerque et à Marseille, de toutes ces grandes villes portuaires, Marseille était la ville la plus chaleureuse, si bien que, peu à peu, les familles sont venues.»

Chanteur et historien, slameur, poète, proche du hip hop, Ahamada Smis pourrait être, dans d'autres cultures, ce qu'on appelle un griot.

Son dernier album, il l'a appelé tout simplement Origines et à travers ses textes il se penche sur l'histoire de ses îles.

«Le projet Origines remonte à 1999, explique-t-il. Je voulais écrire un texte sur les Comores mais je me suis dit, "tu ne connais pas ta culture", alors je suis allé voir des anciens, j'ai fait des recherches, j'ai étudié les quelques travaux d'historien qui existent, qui ont retranscrit l'oralité dans des livres. Je voulais faire un album qui raconte la richesse de l'histoire des Comores.»

Le travail de mémoire semble bel et bien nécessaire pour toute une génération de Comoriens français et de Français comoriens, quadragénaires, nouveaux parents, dont la relation avec les origines précisément, est de plus en plus distendue.

La mémoire s'effiloche d'autant plus que «l'oralité, ici comme là-bas, disparaît», ajoute Salim Hatubou, autre Marseillais, écrivain et conteur, qui a, lui aussi, choisi de travailler sur la mémoire des Comores et des Comoriens.

«Heureusement, sourit-il, l'université de Tokyo a envoyé deux anthropologues, à Marseille et à Paris, qui parlent swahili et étudient le conte comorien dans la diaspora...»

Plus sérieusement, Salim Hatubou ajoute:

«J'ai eu la chance d'avoir une grand-mère qui était conteuse dans son village et de vacances en vacances, j'ai tout appris d'elle, quand je suis venu en France à l'âge de 10 ans, je me suis senti en exil, si bien que je me suis raccroché aux contes de ma grand-mère, que j'ai commencé à retranscrire, avant de me lancer dans un travail de collecte autour des contes et des épopées. J'ai eu la chance aussi, d'avoir une mère qui était venue de Zanzibar avec des tonnes de livres, aussi bien en anglais, en français qu'en swahili.»

Mais pour un Ahamada Smis et un Salim Hatubou, qui tentent de conserver la mémoire, pour un Saïd M'Roumbaba, alias Soprano, devenu star nationale grâce à la musique rap, combien de Comoriens restent à l'ombre de leur communauté, comme invisibles pour les Marseillais qu'ils côtoient pourtant tous les jours...

Ahamada Smis © D.R.

A Marseille, tous les cuistots sont Comoriens...

Cette quasi-vérité, tous les Marseillais s'en sont aperçu. Que l'on déjeune dans une pizzeria populaire ou que l'on soupe dans un resto chic-branché, il est rare que derrière les fourneaux il n'y ait pas un maître-queux originaire des Comores.

Ou tout au moins un adjoint, un second, quand ce n'est pas toute la brigade... Ahamada Smis a une explication, toute simple, de cette installation derrière les fourneaux des travailleurs comoriens à Marseille:

«Les premiers immigrés comoriens, dans les années 60-70, étaient des navigateurs, ils travaillaient sur des bateaux, et ils ont pu accéder à des petits boulots, femmes de ménage, plongeurs, gardiennage...»

Ceux qui faisaient la plonge ont eu, petit à petit, accès au reste de la cuisine, la solidarité jouant ils ont fait venir des neveux ou des cousins, et voilà maintenant que les Comoriens sont installés dans tous les restaurants marseillais.

«Mais la génération suivante a fait des études, poursuit Ahamada Smis, ils sont diplômés, et beaucoup ont de vrais postes.»

Pour autant, les Comoriens restent discrets, pour les autres habitants de la ville, c'est une «communauté» plutôt homogène, qui fait peu de bruit et qu'on laisse tranquille...

«A Marseille, dit encore Ahamada Smis, nous sommes 10% de la population. Mais nous sommes invisibles, parce que notre culture s'épanouit au sein de notre communauté, tous les week-ends, à travers des manifestations diverses, des concerts, la musique toirab, et on ne pense pas que cela puisse intéresser d'autres personnes. Beaucoup travaillent toute la semaine à Marseille. Mais le week-end, ils restent au sein de la communauté. Surtout les filles, ajoute-t-il, les garçons vivant aujourd'hui davantage à cheval sur deux mondes. Mais même si on peut aller loin dans la culture occidentale on garde toujours un lien avec la communauté.»

L'éducation comorienne, qui serait sans doute jugée assez stricte par bien des Occidentaux, même sil elle est liée à un islam assez doux, que l'on a appelé «l'islam vanille», est une des raisons pour lesquelles les Marseillo-Comoriens sont si discrets, si calmes et si dignes dans la douleur, comme l'ont démontré deux événements tragiques, le meurtre d'Ibrahim Ali en 1995 et le crash du vol 626 de la compagnie Yemenia en 2009.

«Nos parents, se remémore Salim Hatubou, disaient: on n'est pas chez nous, il faut faire profil bas, ils sont déjà bien gentils de nous avoir accueillis.»

Mais il ajoute:

«On arrive maintenant à la troisième génération et les choses ont changé, on peut se dire maintenant "on est là, on est Français, on est Marseillais, on fait de la politique, de l'économie, on a des élus, des cadres".»

L'argent gagné en France fait vivre les îles

«Nous sommes toujours Comoriens, et le crash de 2009 a rappelé à toute une génération que les mauvaises décisions politiques qui pouvaient être prises là-bas avaient des répercussions ici.Nous sommes toujours liés.»

Suffisamment liés pour que des radios locales associatives, comme Radio Gazelle et Radio Galère, aient des émissions tous les week-ends qui parlent des Comores.

«C'est très politisé, sourit largement Salim Hatubou, car le Comorien est tombé dans la politique quand il était petit... quand il y a des élections là-bas, les politiques viennent faire des  meetings ici...»

La Télévision nationale comorienne (ORTC) est aussi accessible sur les bouquets-satellite. Le site 00269.net donne toutes les infos des Comores au monde entier (en français). Et les chanteurs et rappeurs de là-bas (comme Cheikh MC) sont, ici, des stars dans la communauté. 

Ce tableau représente une population marseillo-comorienne à cheval entre deux mondes, de manière assez pragmatique, vivant aussi bien dans l'univers occidental cartésien que dans un monde où il faut passer par le «grand mariage», pour accéder à un statut social.

Avec un point commun, l'argent, gagné en France et qui fait vivre les îles:

«La diaspora est devenue le premier bailleur de fonds des Comores, constate Salim Hatubou, parlant notamment de Mayotte et de la Grande Comore, les Comores sont sous perfusion de la diaspora...»

Patrick Coulomb

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