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Le Premier ministre de transition en conférence de presse, Abidjan, 26/05/2012, REUTERS/Thierry Gouegnon
Le Premier ministre de transition en conférence de presse, Abidjan, 26/05/2012, REUTERS/Thierry Gouegnon

Tribune: Monsieur le Premier ministre du Mali, on en a marre de la Cédéao

Dans une lettre ouverte au Premier ministre Cheick Modibo Diarra, l'écrivain malien Doumbi Fakoly appelle à un sursaut d'orgueil national en vue de régler les problèmes du Mali.

«Monsieur le Premier ministre,

Cette lettre ouverte est l’écho des sans voix qui désespèrent de vous voir à l’œuvre; l’œuvre salvatrice et restauratrice de notre dignité sérieusement mise à mal par votre gestion frileuse des événements douloureux qui frappent notre pays.

Monsieur le Premier ministre, le Mali s’interroge...

Jamais dans l’histoire de l’humanité, un État souverain n’a subi, de la part d’une organisation sous-régionale à caractère essentiellement économique et social, les affronts que la Cédéao (Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest) inflige à notre pays.

Même un élève de 10ème de l’école sinistrée d’ATT (Amadou Toumani Touré, ancien président du Mali, ndlr) peut comprendre aisément, que par son intrusion étouffante dans la politique intérieure et dans les relations internationales du Mali cette organisation sort de son rôle.

Le Mercosur, organisation sud-américaine similaire, vient de donner l’exemple de ce que la Cédéao devrait se contenter de faire. Condamnant, comme la Cédéao, toute rupture de l’ordre constitutionnel, elle a seulement exclu le Paraguay dont le président a été destitué par le parlement de son pays.

Le Mercosur n’a envisagé aucune intervention militaire et les sanctions économiques qu’elle brandit n’ont aucune chance de passer, dénoncées qu’elles sont par d’autres pays membres, dont le Brésil et l’Argentine.

La gestion et la prévention des conflits, dont la Cédéao est également en charge, dans son espace géographique, reconnaissent-elles à son syndicat de chefs d’État la prérogative de placer notre pays sous sa tutelle? Sûrement pas.

Cependant, la Cédéao s’accorde le droit d’imposer au Mali le président et le gouvernement qui doivent le diriger, la durée et les conditions d’exercice de leurs mandants.

La Cédéao conjugue au temps et au mode de son bon vouloir, le terme médiation qui doit faire appel à l’intervention d’un acteur neutre en vue de rapprocher les positions antagoniques de deux ou plusieurs parties.

Hier, elle s’est substituée aux partis politiques et à la société civile du pays pour négocier seule à seul avec le CNDRE (Conseil national pour la restauration de la démocratie et le redressement de l'Etat, ex-junte au pouvoir).

Aujourd’hui, elle ajoute une couche supplémentaire à notre humiliation en convoquant à Ouagadougou les autorités légales, les partis politiques et la société civile malienne pour leur donner des directives en vue de la formation d’un gouvernement inclusif, défaisant, sans état d’âme, la précédente équipe dont elle a pourtant cautionné la composition.

En effet, elle vous a autorisé à ignorer totalement les recommandations du point d de l’article 6 de l’Accord Cadre qui prévoit l’implication de toutes les parties prenantes dans l’élaboration d’une feuille de route pour la transition. Vous avez formé votre gouvernement seulement avec, d’une part, le CNRDRE, qui vous a imposé ses hommes aux trois ministères de son choix et, d’autre part, la Cédéao qui vous a pris en tenaille entre les deux siens aux ministères de l’Information et des Affaires Étrangères.

Le choix des autres membres du gouvernement, laissé à votre discrétion, a été pour vous une affaire de famille et de proches. En acceptant de vous plier à cet autre diktat qui oblige toutes les forces vives du pays à se transporter à Ouagadougou, vous subissez une nouvelle mesure vexatoire puisque vous vous conformez à l’esprit de ce même Accord Cadre, que la Cédéao vient de sortir de la poubelle aux fins de dépoussiérage sous la pression de la Communauté internationale.

À quoi les pleins pouvoirs que vous détenez vous servent-ils?

En êtes-vous réellement investi? Monsieur le Premier ministre, le Mali s’interroge.

Sur la scène internationale, la Cédéao occupe ostensiblement la place des autorités légales de notre pays par ses prises de contact isolées avec l’ONU, la France, les partenaires techniques et financiers dans la perspectives d’une intervention armée de ses troupes sur notre sol. Pour ne pas avoir associé nos militaires dans la préparation de son dossier, elle a montré ses lacunes mises à nu par le Conseil de Sécurité de l’Onu qui conditionne son accord éventuel à la présentation d’un dossier mieux élaboré comprenant notamment la nature et les modalités de l’intervention.

Pire, la Cédéao reçoit, dans la même capitale burkinabè, et rencontre en territoire occupé, à Kidal notamment, les envahisseurs pour traiter avec eux de ce dont vous ignorez tout.
Et la Cédéao s’accroche encore et toujours à son désir insultant, récemment renouvelé par le chef des armées ivoiriennes, de consolider et de sécuriser les institutions de la transition par ses propres troupes? Les villes d’Abidjan, de Lagos, d’Abuja, de Freetown, de Cotonou, de Ouagadougou, ... sont-elles plus sécurisées que Bamako? Certainement pas!

Le langage méprisant de ce syndicat de chefs d’État est d’une telle clarté que même le citoyen lambda le comprend aisément. Pour les trois chefs de guerre de cette organisation en campagne guerrière contre le Mali, Alassane Ouattara, Blaise Compaoré et Yayi Boni, notre armée nationale ne serait pas digne de son nom; n’ayant pas été capable, avec sa pléthore de 51 généraux de refouler ou tout au moins de stopper des envahisseurs, elle serait inapte à accomplir la mission de sécurisation de nos institutions.

Du fait de votre gestion sans relief des affaires du pays, vous donnez la nette impression de chercher à gagner du temps; votre véritable intention n’étant pas d’équiper l’armée malienne mais, plutôt, de préparer l’arrivée des troupes de la Cédéao.

Que faites-vous de notre armée?

Auriez-vous, vous aussi, une aussi piètre opinion de notre armée nationale pour la juger inapte à l’accomplissement de sa mission?

Mais avez-vous idée des énormes dégâts collatéraux imputables à l’Ecomog (Economic Community of West African States Cease-fire Monitoring Group, ndlr), force armée de la Cédéao, partout où elle passe?

La Cédéao a fait intervenir l’Ecomog, son bras armé, au Liberia en 1990 et en Sierra Leone en 1997. Voici ce que Gorée Institute dit de ces conflits:

«Dans les cas du Libéria et de la Sierra Leone, certaines atrocités commises sur les civils innocents, ont rangé ces conflits parmi les plus brutaux de l’histoire contemporaine.»

Et la responsabilité de l’Ecomog ne souffre pas l’ombre d’un doute; à ce point que l'Onu a estimé qu’en Sierra Leone, cette force d’intervention africaine a été «une des factions combattantes.» Au Mali, où les soldats de cette armée n’ont aucun parent proche ou lointain, aucun intérêt propre à notre pays à défendre, quelle fibre patriotique les empêchera de commettre les mêmes atrocités? Par ailleurs, il est de notoriété publique que l’armée ivoirienne ne voulant pas intégrer en son sein les rebelles qui ont contribué à porter Alassane Ouattara au pouvoir, ce dernier cherche à les recycler quelques part.

Devant ce danger qui ne devrait échapper à aucune personne ni à aucune structure bien informées, ce qui doit être le cas pour votre équipe, vous continuez de garder le silence.
Pourtant, dans votre première adresse à la nation, vous avez inscrit la libération du nord du pays en tête de la liste de vos priorités.

Au camp militaire de Ségou où vous vous êtes rendu le 1er juin 2012, vous avez renouvelé cette promesse en termes martiaux rassurants.

Vous avez fait renaître l’espoir au sein de notre armée convaincue de recevoir rapidement les armes nécessaires afin d’accomplir son devoir de libérer elle-même notre pays.

Mais, récemment, vous avez fortement nuancé vos propos et douché fraîchement l’enthousiasme de nos forces armées. Vous avez déclaré haut et fort que vous n’avez ni peur ni honte de négocier, sous-entendu même en position de faiblesse, car les assaillants sont nos frères.

Il est temps de s'affranchir de la Cédéao

Avant d’essayer de nous faire partager cette allégation, avez-vous seulement vérifié leurs extraits de naissance et/ou leurs pièces d’identité, sachant que les uns sont nés en Libye, les autres y ont grandi et que tous ont servi sous le drapeau libyen?

Tirant profit de votre attentisme inqualifiable et inacceptable, les envahisseurs ont le temps et les moyens de conforter leur domination et, en toute impunité, de violer les filles et les femmes, de profaner et de saccager les lieux sacrés de nos compatriotes du nord.

Il est grand temps, monsieur le Premier ministre, de prouver que vous détenez véritablement les pleins pouvoir en vous soustrayant définitivement de l’influence hautement négative de la Cédéao, qui jette la honte sur notre pays.

À l’arrogance et au mépris de cette perfide organisation à votre endroit et à l’endroit du pays, l’honneur vous commande de lui intimer l’ordre de se mêler de ce qui la regarde.

Monsieur le Premier ministre, le Mali s’interroge.

Dans votre intervention à la télévision du 02 avril 2012 à 13 heures, soit deux jours après le contre coup d’État avorté du 30 mars 2012, vous avez avoué votre intention première d’avoir voulu attendre le retour définitif du calme avant de vous adresser à la nation; comme si les événements n’avaient pas le moindre caractère alarmant. D’ailleurs vous ne les avez pas condamnés énergiquement et vous n’avez pas pris l’engagement ferme que leurs auteurs, en particulier leurs complices locaux, seront démasqués et poursuivis en justice.

En revanche, vous n’avez pas différé votre apparition à l’ORTM après l’agression déplorable du 21 mai 2012 sur le Président par intérim. Le soir même, vous avez pris à témoin l’opinion publique nationale et internationale sur votre ferme volonté de faire identifier et traduire devant la justice les responsables de cet acte répréhensible.

La vie d’un chef d’État est-elle plus précieuse que celle d’un(e) autre de ses compatriotes et au-delà que celles des dizaines de victimes du contre coup d’État avorté? L’agression, si blâmable soit-elle sur un chef d’État, est-elle plus condamnable que celle perpétrée contre une nation tout entière à travers un contre putsch?

Monsieur le Premier ministre, le Mali vous observe.»

Doumbi-Fakoly, écrivain (Journaldumali.com)

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