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La sprinteuse Murielle Ahouré, à Paris. ©Stéphanie Trouillard, tous droits réservés.
La sprinteuse Murielle Ahouré, à Paris. ©Stéphanie Trouillard, tous droits réservés.

Murielle Ahouré, l'Ivoirienne qui veut courir plus vite que son ombre

La championne ivoirienne du sprint entend confirmer sa position de révélation de l'athlétisme mondial, lors des Jeux olympiques de Londres.

Mise à jour du 9 août 2012: 

L'Ivoirienne Murielle Ahouré a terminé 6e de la finale du 200m en 22"57. La course a été remportée par l'Américaine Allyson Felix. 
Murielle Ahouré repart sans médaille de ses premiers Jeux Olympiques.

*****

Couloir n°5 sur la piste du Stade de France. Boucles d'oreilles, chaîne en or autour du cou et rouge à lèvres éclatant, Murielle Ahouré a comme d’habitude soigné son apparence.

Mais l’Ivoirienne n’a pas fait le voyage pour faire de la figuration. Malgré une coiffure stylée et un maquillage appuyé, son visage est fermé. La sprinteuse est dans sa bulle. Le départ du 200 mètres féminin du meeting Areva de Paris est donné. Les pieds de Murielle décollent des starting-blocks.

Au 100 mètres, l’athlète a déjà distancé toutes ses adversaires. Elle remporte facilement la course en 22 secondes et 55 tierces, devant les Américaines Bianca Knight et Charonda Williams.

Cette épreuve du 200 mètres n’est pourtant pas sa spécialité.

«Mon premier amour est le 100 mètres, donc je cours les 200 mètres uniquement pour améliorer ma forme et pour être encore plus forte sur le sprint», commente-elle, après cette nouvelle victoire qui lui permet de conserver la tête de la Ligue de diamant.

Depuis le début de l’année, la sportive domine avec insolence les pistes des plus grands stades. A 25 ans, elle est le grand espoir de l’athlétisme ivoirien.

Une enfance loin de l’Afrique

La veille de cette course parisienne, dans un grand hôtel de la capitale française, la sprinteuse apprend à vivre avec sa nouvelle notoriété. Photos pour des fans, dédicaces, interviews avec des médias du monde entier, elle a du mal à traverser tranquillement le hall.

«Avant, quand je courais, j’étais inconnue. C’était beaucoup plus facile de juste aller à un meeting et juste courir. Maintenant, il y a toute une nation et l’Afrique derrière moi. C’est beaucoup de pression, mais c’est aussi positif. Cela me renforce. La pression, c’est plutôt moi qui me la met et pas les autres», constate avec un grand sourire la championne, débarquée, il y a seulement quelques heures, des Etats-Unis.

Malgré la fatigue et le décalage horaire, la sportive ne cache pas sa joie d’être à Paris, une ville où elle a passé toute son enfance.

Née en 1987 à Abidjan, elle est envoyée en France par ses parents, alors qu’elle n’a que deux ans. Jusqu’à l’adolescence, elle est élevée dans l’Hexagone par sa tante et sa grand-mère française.

«Il y a beaucoup de souvenirs ici. En arrivant à l’hôtel, je suis allée marcher vers la tour Eiffel. J’habitais juste à côté», raconte-t-elle, visiblement émue.

Murielle ne fait pas partie de n’importe quelle famille ivoirienne. Elle est la fille adoptive du général Mathias Doué, avec qui sa mère s’est remariée.

Mathias Doué est l'ex-chef d'état-major des Forces armées nationales de Côte d'Ivoire (sous Laurent Gbagbo), aujourd'hui muées en Forces républicaines de Côte d'Ivoire (FRCI).

Cet officier faisait partie du groupe qui avait renversé le président Henri Konan Bédié lors du coup d’Etat de 1999. En raison de la position de son beau-père et de la crise politique qui touche à l’époque son pays natal, la jeune fille est éloignée de la Côte d’Ivoire.

Ses parents décident, par la suite, de l’envoyer aux Etats-Unis, chez un oncle installé en Virginie.

«Je ne parlais même pas l’anglais, c’était dur au début, car j’avais vraiment honte de parler devant les gens», se souvient-elle dans un français teinté d’accent américain.

Pour mieux s’intégrer à sa nouvelle vie, sa directrice d’école lui conseille alors de faire partie d’une équipe de sports:

«Je me suis dit que j’étais quand-même rapide. En France, pendant la récréation, je courais contre les garçons. C’était juste un talent naturel, une force.»

 L’Africaine se prend de passion pour l’athlétisme. En 2004, devant son téléviseur, elle est admirative face aux exploits des plus grands championnes américaines aux Jeux d’Athènes:

«J’ai vu Lauryn Williams gagner sa médaille d’argent (sur 100 mètres, Ndlr). Elle n’avait que 19 ans, c’était vraiment incroyable. Je me suis dit qu’il fallait que je sois olympienne et que je représente mon pays.»

Un parcours américain

Pour mettre toutes les chances de son côté, elle s’inscrit à la même université que son idole, celle de Miami. Murielle poursuit ses études de l’autre côté de l’Atlantique, car en Côte d’Ivoire, la situation est devenue dangereuse pour sa famille.

En 2004, le général Doué est limogé par le président Laurent Gbagbo. Il fait les frais de l’échec de l’assaut militaire contre les forces rebelles regroupées dans le nord du pays.

Le beau-père de l’athlète doit, lui aussi, prendre le chemin de l’exil. A des milliers de kilomètres de ces violences, la sprinteuse est bien loin des considérations politiques. Elle préfère se concentrer sur sa discipline. Elle commence à se faire un nom dans les compétitions universitaires américaines.

En 2009, elle crée la surprise en réalisant la cinquième meilleure performance mondiale de l’année et en battant le record de Lauryn Williams sur 60 mètres en 7 secondes et 17 tierces.

Malgré ses performances prometteuses, l’athlète doute et décide de prendre des mesures radicales en vue des Jeux de Londres.

«J’ai déménagé. J’ai recommencé à zéro. J’ai changé d’entraîneur et d’environnement. J’ai laissé toutes les distractions de Miami et je suis allée à Houston, où il n’y a rien du tout!», explique la sportive dans un grand éclat de rire, d’une voix encore un peu enfantine.

Désormais épaulée au Texas par le coach jamaïcain Allen Powell, Murielle travaille avec acharnement pour réaliser son rêve olympique. Levée à 4H30 du matin, couchée avant 20heures, elle s’impose un régime stricte:

«Je mange très propre, beaucoup de légumes, pas trop de sucreries. Je ne bois pas de soda

Mais, encore une fois, son histoire personnelle la rattrape et perturbe sa préparation. En situation irrégulière aux Etats-Unis, elle ne peut pas participer à des épreuves en dehors du pays.

Intéressée par son énorme potentiel, la fédération ivoirienne d’athlétisme prend les choses en main et en appelle au président Alassane Ouattara, qui l'aide à faire régulariser sa situation.

En mars 2012, l’Ivoirienne participe à sa première grande compétition au championnat du monde en salle à Istanbul, en Turquie. Pour son baptême international, elle décroche l’argent sur le 60 mètres.

 

De retour en Côte d’Ivoire où les tensions se sont apaisées, la vice-championne du monde est reçue en audience par le président Ouattara et accueillie comme une star pour fêter sa médaille.

Un moment intense pour celle qui a vécu presque toute sa vie loin des siens.

«C’était dingue! Tout le monde m’attendait à l’aéroport! C’était fabuleux!», décrit-elle, les yeux pétillants.  

 

 

Vers une première médaille olympique ivoirienne?

Murielle a pourtant failli ne jamais défendre les couleurs de son pays. Pendant longtemps, elle a hésité à demander la nationalité française et à rejoindre l’équipe tricolore.

«Avant de choisir, je me suis assise et j’ai pris une feuille de papier. J’ai écrit France et Côte d’Ivoire et j’ai mis les plus et les moins. Je me suis rendue compte que courir pour la Côte d’Ivoire, c’était courir pour l’honneur. Quand on dit le nom de notre pays, soit tu penses aux Elephants (l’équipe ivoirienne de football, Ndlr) et à Didier Drogba ou à la guerre. J’ai voulu apporter une autre façon de penser, surtout pour les filles et la jeunesse. Juste pour pouvoir raconter mon histoire et dire aux enfants que tu peux tout faire dans ta vie», assume-t-elle avec beaucoup de fierté.

Consciente de son impact médiatique, Murielle veut désormais apporter sa contribution à l’athlétisme ivoirien:

«Mon rêve, c’est de créer un centre où je peux entraîner la jeunesse comme ils le font aux Etats-Unis ou en France. Je sais qu’il y a tellement de talents en Côte d’Ivoire, cela se voit avec les jeunes footballeurs. Ils ont suivi Drogba. C’est ce que je veux faire aussi, je veux être un modèle pour les jeunes Africains

Mais pour devenir la nouvelle idole de toute une nation, la sprinteuse doit relever le plus grand défi de sa jeune carrière: décrocher une médaille d'or, lors des jeux olympiques de Londres.

Elle espère surclasser dans la légende Gabriel Tiacoh, l’unique médaillé olympique ivoirien de l’histoire. Le spécialiste du 400 mètres avait remporté la médaille d'argent en 1984 aux Jeux de Los Angeles.

Pour augmenter ses chances, Murielle sera au départ du 100 mètres et du 200 mètres.

«Je suis confiante, mon entraînement se passe bien. Il faut juste que je reste calme et sereine. C’est tout ce que je dois faire», conclue-t-elle, en toute décontraction, mais avec une énorme soif de victoire.

Au regard de ses derniers résultats, la voie de l’Olympe lui est grande ouverte. La flèche ivoirienne sera l’une des grandes attractions sur la piste londonienne.

Stéphanie Trouillard

 

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Stéphanie Trouillard

Stéphanie Trouillard. Journaliste française spécialiste du Maghreb et du Canada.

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