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Pour Fares, cette élection signe le début du retour à Tawargha
Pour Fares, cette élection signe le début du retour à Tawargha

Libye: Les Tawargha votent en rêvant de retour

Réputés pro-kadhafistes, les habitants de Tawergha sont considérés comme les principaux tortionnaires (viols, pillages) des habitants de Misrata durant le siège de leur ville en août 2011. En représailles, les quelques 47.000 Tawergha ont été chassés de chez eux. Ils vivent aujourd'hui essentiellement à Tripoli et Benghazi. C'est là qu'ils ont voté le 7 juillet, rêvant d'un hypothétique retour.

Mise à jour du 18 juillet: Les libéraux ont remporté une quarantaine de sièges sur les 80 que compte la nouvelle assemblée nationale. Les islamistes, eux, n’auraient capté que 17 sièges, selon les résultats annoncés par la Commission électorale le 17 juillet.

Les libéraux sont menés par l'ancien Premier ministre du Conseil national de transition (CNT, au pouvoir), Mahmoud Jibril.

Mais ces derniers ne sont pas assurés d’avoir la majorité. L’enjeu porte désormais sur les 120 autres sièges (sur 200), «attribués par scrutin uninominal», rapporte l’AFP. C’est-à-dire que ces deux coalitions devront tenter de séduire les 120 membres du congrès général. Cette institution  remplacera le CNT jusqu’à l’adoption d’une nouvelle Constitution.

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Farès est l'un des premiers à se présenter, samedi, dans le bureau de vote réservé aux hommes, dans le camp Tawergha de Fallah, au sud de Tripoli. «C'est un grand jour. Après ce vote, j'irai vivre à nouveau chez moi, à Tawergha», s'empresse-t-il d'annoncer sitôt son bulletin dans l'urne.

C'est peut-être aller un peu vite en besogne. Les Libyens votent pour élire les 200 députés de la future assemblée constituante, dont les principales tâches seront de nommer un comité chargé de rédiger la constitution et d'élire un nouveau gouvernement.

Le retour des déplacés de Tawergha n'est pas une priorité. Surtout que ces quelques 47.000 Libyens disséminés dans le pays sont considérés comme "à part". Ils n'ont le choix qu'entre quatre candidats qui se disputent l'unique siège réservé aux Tawergha.

Mais les 215 familles, installées dans un chantier de construction de Fallah, y croient: voter c'est faire un pas vers Tawergha. Muftah ne supporte plus sa vie à Tripoli.

«Nous vivons dans des préfabriqués. Les toits sont en tôle. Il n'y pas d'air conditionné. Il fait trop chaud.»

Il vit à quatre, avec ses frères, dans une pièce conçue originellement pour un ouvrier. Les portes d'entrée des chambres donnent sur un unique long couloir, saturé de l'odeur de pain emiétté qui trempe dans le lait. La nourriture vient essentiellement des organisations internationales ou de la charité de quelques voisins.

«Avec Misrata, nous ne serons jamais proche»

Les 215 familles du camp de Fallah vivent en promiscuité, dans des préfabriqués et ont recours au système D ou au don pour vivre, Photo Mathieu Galtier

«Même si on doit creuser un trou pour vivre en attendant que nos maisons soient habitables, nous voulons rentrer. Et puis, Inch'Allah, nous serons amis avec les habitants de Misrata», explique, déterminé, Wanis, 53 ans.

Salamyia, deux fois plus jeune, refuse de vivre dans l'illusion: «Avec les habitants de Misrata, nous ne serons jamais proches.» Pourquoi? Elle montre sa peau, foncée. Historiquement, les Tawergha sont les descendants d'esclaves africains. Leur peau, plus mate, suscite la méfiance de certains Libyens.

«Nous sommes obligés de voter. Nous avons besoin d'un gouvernement pour trouver une solution à notre problème. Aujourd'hui, il s'agit de donner de l'espoir», résume Ahmed (le prénom a été modifié), un des leaders Tawergha du camp de Fellah.

Ahmed refuse que son identité soit publiée «parce que j'en ai marre que les journalistes racontent que les Tawergha sont des violeurs et des tueurs. C'est faux!» Le ton est donné.

Aujourd'hui, Ahmed espère que le nouveau gouvernement issu des urnes lancera une enquête sur ce qui s'est passé, prouvera l'«innocence» des siens et rétablira la justice. En clair, leur permettra de faire revivre la ville fantôme qu'est devenue Tawergha.

Sauf que les habitants de Misrata considèrent maintenant que cette terre leur appartient, ils l'ont d'ailleurs rebaptisée «Nouvelle Misrata».

Tawergha: victime, bourreau, les deux?

Silhouette élancée et chemisette impeccablement repassée, Ahmed accepte cependant de faire visiter «son» camp. Enfin, surtout une pièce qui fait office de musée, de lieu de mémoire des Tawergha. Là, des photos sont accrochées sur des panneaux où l'on peut voir des hommes blessés, des combattants aux côtés des rebelles. Quitte à ré-écrire en partie l'histoire, le message est clair: les Tawergha ne sont pas des pro-kadhafistes, ce peuple est une victime de la révolution, pas un bourreau.

Victime, bourreau, les deux? La justice et les manuels d'histoire trancheront. Ce qui est sûr, c'est que leur statut de déplacés ne risque pas de se régler rapidement. Depuis le 11 août 2011, date de la prise de la ville de Tawergha par les rebelles de Misrata, les quelques 47.000 habitants de la ville côtière stationnent dans des camps à Tripoli, Joufra, Sirte ou encore Benghazi.

«La solution passera par un processus de réconciliation et en parallèle par des mesures d'enquête et de justice sur les crimes allégués. C'est une question extrêmement sensible», annonce Emmanuel Gignac, chef de mission à Tripoli pour le Haut-commissariat aux réfugiés (HCR). 

Le gouvernement a mis en place des «comités de réconciliation», sans grand résultat concret jusqu'à présent.

Le conseil local des Tawergha à Tripoli dénonce régulièrement des détentions et des attaques arbitraires contre leur communauté.  Pour illustrer ce propos, Omer, 70 ans, comme tant d'autres, garde une date en mémoire: le 6 février 2012. Ce jour-là, une quinzaine d'hommes, originaires de Misrata, font irruption vers 10 heures dans l'académie navale de Jansour, dans la banlieue ouest de Tripoli.

Dans ce bâtiment squattent environ 2.000 Tawarghas. Sept seront exécutés. Depuis, l'entrée de l'Académie est mieux surveillée. Pas les autres centres. Les déplacés vivent sous la hantise d'une nouvelle vendetta. D'autres ont fait le choix de partir, plus à l'Est, vers Benghazi, suite aux harcèlements et persécutions, car la sécurité y est plus grande selon le bouche-à-oreille.

Une oisiveté forcée

Abdal Omar : avec ses amis, ils passe ses journée à l'ombre du camp en rêvant de Tawargha, Photo Mathieu Galtier

La vie s'organise pourtant tant bien que mal dans le camp de Fallah. Régulièrement, des voitures pénètrent dans l'ancien chantier. Les riches propriétaires viennent chercher de la main-d'œuvre bon marché pour effectuer des petits travaux chez eux. Mais seuls les jeunes hommes ont accès à ce marché de l'emploi parallèle.

Les autres membres de la communauté s'occupent comme ils peuvent. Fin juin, l'ONG Mercy Corps a installé des machines à coudre dans l'un des préfabriqués pour permettre aux femmes de créer des vêtements pour les revendre. Des Tawerghas volontaires, comme Ahmed, donnent des cours aux enfants. Les vieux, eux, s'installent à l'ombre et attendent.

Abdel Deboum Omar a la soixantaine bien sonnée. Avec ses amis, ils ressassent le paradis perdu :

«C'est grave ce qui s'est passé. Ce qu'ont fait la France et l'Otan, c'est grave [l'organisation internationale a aidé les habitants de Misrata à se libérer du siège des troupes Kadhafistes]. J'avais une terre, une maison. Maintenant, je n'ai rien. J'attends à l'ombre, c'est tout.»

Mathieu Galtier

 

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Mathieu Galtier, journaliste français installé au Sud Soudan.

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