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Moustapha buvant le thé devant chez lui, caserne de Bab al-Azizia © Mathieu Galtier, tous droits réservés
Moustapha buvant le thé devant chez lui, caserne de Bab al-Azizia © Mathieu Galtier, tous droits réservés

Libye: A Tripoli, avec les squatteurs de Bab al-Azizia

Une cinquantaine de familles pauvres squattent les quelques bâtiments encore habitables de l’ancien quartier général de Kadhafi à Tripoli. Elles oscillent entre espoir et résignation.

Au soleil couchant, Moustapha déguste son thé au pas sa porte. Scène on ne peut plus banale de la vie tripolitaine. Sauf que. Sauf que Mustapha est assis sur un micro-onde et que sa maison ne se révèle être qu’un simple poste de garde avec des meurtrières horizontales en guise de fenêtre.

Quant au paysage, ce n’est pas les flots bleus de la Méditerranée que le Libyen de 57 ans contemple mais le spectacle mortifère d’immeubles éventrés par les bombes, de fortifications explosées, de gravats qui jonchent le sol, voir même d’un tank calciné. Bienvenue à Bab al-Azizia («La splendide porte»).

L’ancien quartier général de Kadhafi, également lieu de sa résidence principale, occupe environ 6 km² au sud de Tripoli. Ce camp retranché aux trois enceintes de fortification a été pris par les insurgés en août 2011 aidés par les bombardements de l’OTAN. Une cinquantaine de familles pauvres ont profité de l’aubaine pour squatter les bâtiments de Bab al-Azizia, réservés jusqu’ici au «berger des Syrtes» et à ses proches.

«Je connaissais cet endroit avant Khadafi»

Moustapha tient à rétablir la vérité historique du lieu :

«Je connaissais cet endroit avant Khadafi. Là (il désigne deux bâtiments bruns en ruine), c’était deux écoles, par exemple. Il y avait aussi des arbres et quarante ou cinquante maisons. Le lieu appartenait aux Libyens. Il lui appartient de nouveau.»

Les autres «locataires» ne sont pas aussi lyriques que l’ancien major de l’armée. Aziza Kasah est arrivée il y a trois mois avec ses trois filles et ses deux garçons. Avant, elle avait bien une maison achetée 12 000 dinars libyen (environ 7500 euros), «mais après la révolution, un homme est venu avec des papiers disant que la maison lui appartenait. Il nous a mis dehors.»

Aziza entourée de trois de ses enfants © Mathieu Galtier, tous droits réservés

Abandonnée par son mari, la mère, amputée de la jambe gauche à cause du diabète, n’a eu d’autre choix que de s’installer dans une ancienne maison de gardien et vivre de l’aumône.

«Je ne paie pas de loyer, j’ai l’eau et l’électricité. Les gens viennent me donner de l’argent pour vivre. Il y a deux semaines, quelqu’un est venu avec un fauteuil roulant tout neuf.»

«J’ai honte d’habiter ici, je n’invite pas mes amies»

Dès l’automne dernier, les révolutionnaires qui avaient participé à la chute du QG du colonel ou même les anciens partisans de Kadhafi qui connaissaient les lieux ont averti les familles les plus pauvres de Tripoli de l’occasion à saisir. Pas de loyer, un raccordement sauvage et à l’électricité et l’eau courante. Une seule règle: les premiers arrivés sont les premiers servis.

Nouria pense avoir récupéré une ancienne cellule de prison. Au vu de la disposition des lieux, il semblerait plutôt qu’elle et ses trois enfants occupent un ancien garage. Quoiqu’il en soit, leur nouvelle demeure n’a pas de toilettes, et seuls moellons posés à la va-vite créent des pièces séparées pour un semblant d’intimité. Regrette-t-elle son ancienne vie?

«C’est bien car on ne paie de loyer. C’est pour ça qu’on est parti: plus d’argent pour payer le propriétaire. Mais franchement, je regrette Kadhafi. Il me donnait de l’argent. Je travaillais à la pharmacie de l’hôpital.

Nouria avec deux de ses enfants © Mathieu Galtier, tous droits réservés

Je gagnais 300 dinars libyens par mois (env. 187,50 euros). Kadhafi me donnait 200 dinars de plus (env. 125 euros). Maintenant, je n’ai plus de travail et plus d’argent. Et puis, j’ai honte d’habiter ici, je n’invite pas mes amies.»

«J’aurai enfin ma propre chambre»

Amer Jamar appartient à la «bourgeoisie» de Bab al-Azizia. Le jeune professeur s’est installé il y a neuf mois. Il a récupéré une belle demeure, probablement le logement d’un militaire de haut rang. Deux cuisines, trois salles de bain, quatre chambres, Amer est ravi de faire la visite:

«Quand j’ai vu la maison, je me suis dit: "Oh mon Dieu, c’est immense! Je veux vivre ici, j’aurai enfin ma propre chambre! C’est vrai que les autres sont jaloux."»

Il a repeint la maison pendant cinq jours pour effacer les traces noires de suie dues au pillage. De nombreuses pièces restent encore à aménager mais l’argent manque. Sa mère refuse de quitter la maison. Au moment de la prise de Bab al-Azizia, les Tripolitains se sont rués sur tout ce qui pouvait être récupéré: vêtements, meubles, câbles électriques, fusibles, etc.

«Nous n’avons plus de porte. Il y a des jeunes qui ont des armes et qui se droguent, ce n’est pas bien. Alors je ne sors pas, même pour faire les courses.»

Bab al-Azizia est effectivement le repaire des jeunes désœuvrés. Mais eux, contrairement aux nouveaux habitants, osent s’aventurer, au centre du camp, dans la maison de Kadhafi. L’habitation, totalement anéantie, sent encore le feu qui a ravagé les lieux, même dix mois après.

Rien ne substiste de l'ancienne maison de Kadhafi © Mathieu Galtier, tous droits réservés

Les murs encore debout servent de toiles pour les graffitis, les entrées des tunnels font d’excellentes caches et la pénombre du lieu facilite les commerces illégaux: l’endroit rêvé pour trafiquants en tout genre. Des cadavres de canettes de bière au sol confirment la mauvaise réputation du lieu (l’alcool est interdit en Libye).

«Ils n’ont pas le droit de vivre ici»

Les autorités se montrent impuissantes. «Depuis le début, on dit aux gens de partir car Bab al-Azizia est un endroit dangereux. Ils n’ont pas le droit de vivre ici. Mais on ne va pas les expulser de force», déplore Mohamed Adnan, membre du conseil local de Tripoli.

Il assure qu’à terme l’ancien QG deviendra un lieu public. Quel type de lieu public? Quand les travaux commenceront? «On ne sait pas pour l’instant.»

Galère d’argent, enfants à charge, l’histoire d’Afet ne diffère pas des autres. Il espère, néanmoins, qu’après les élections générales prévues le 7 juillet, la situation s’améliorera. Au fond, il n’en sait rien. Afet à 42 ans. Il est né l’année de la prise de pouvoir du «frisé» (surnom moqueur de Kadhafi donné par les Libyens).

L’après Khadafi, l’après Bab Al-Azizia, il ne sait pas. Alors, en attendant, il arrose son jardin, un coin d’herbe sauvage qui pousse dans ce décor de gravats, «parce que je suis libre de le faire.» C’est toujours ça de gagné.

Mathieu Galtier

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Mathieu Galtier

Mathieu Galtier, journaliste français installé au Sud Soudan.

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