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Dessin Damien Glez, tous droits réservés.
Dessin Damien Glez, tous droits réservés.

Quand les barbus se poilent

Somalie… Mali… Les islamistes ont un humour bien à eux. Texte et dessin inédits de Damien Glez.

Depuis la fin du mois de juin, le président américain Barack Obama vaudrait dix chameaux. La mise à prix a été prononcée par le dirigeant shebab Fuad Mohamed Khalaf.

Les islamistes somaliens n’étant pas réputés pour leur sens de l’humour, on pourrait croire qu’il s’agit d’une cotation tout à fait sérieuse à la bourse des valeurs infidèles. C’est pourtant bien d'une blagounette que le pince-sans-rire Fuad nous a gratifiés.

En effet, à bien y regarder, la déclaration a tout d’une saillie dans la veine satirique qui consiste à pasticher un fait d’actualité, en y instillant une petite dose de culture historique.

Le fait d’actualité, c’est la nouvelle liste de sept responsables des shebabs somaliens recherchés par les Etats-Unis, avec promesse de primes de trente-trois millions de dollars en échange d’informations permettant notamment de capturer le fondateur d’Al Chabaab, Ahmed Abdi aou-Mohamed.

La référence historique, c’est la récompense de 100 chameaux promise, selon le Coran, à quiconque aurait capturé le prophète Mahomet au moment de sa fuite de La Mecque vers Médine. Humour d’initié.

«Le dollar est le chameau d’aujourd’hui», a estimé le désopilant Fuad Mohamed Khalaf, lui-même visé —comble de l’autodérision— par la mise à prix américaine.

Filant le canular jusqu’au risque de crampe de la mâchoire, le shebab a promis dix coqs et dix poules à «quiconque informera les combattants moujahidine du lieu où se cache Hillary Clinton».

Rechercher l’adresse d’une personne dont tout moteur de recherche sait qu’elle pointe au building Harry Truman, au 2201 C Street de Washington, ascenseur B, c’est déjà un trait d’esprit d’une grande finesse.

Comparer un secrétaire d’Etat américain de sexe féminin à une poule, c’est la cerise politiquement incorrecte sur un gâteau digne du cinéaste Sacha Baron Cohen, avec son film Le Dictateur. Vive le stand-up shebab qui n’a même pas besoin de rires enregistrés.

Il faut rire prudemment «avec Dieu»

Fuad Mohamed Khalaf serait-il un précurseur comique dans le monde musulman? En République islamique d’Iran, le règlement intérieur de la faculté de médecine de Chiraz (qui comporte sept fascicules de 23 chapitres) indique non seulement qu’il faut porter des manches de plus de vingt centimètres et des talons de moins de trois, mais également qu’il est interdit de plaisanter ou de rire à voix haute à la cafétéria ou dans les ascenseurs, sous peine de passage devant le conseil de discipline.

Si l’un de vos camarades de classe lorgne sur votre fiancée, chatouillez-le dans le couloir…

A la fin des années 80, le poète pashtoune Sayd Bahodine Majrouh tentait de briser le tabou en rassemblant différents contes et aphorismes soufis, recueil qui conduira, en 1995, à la publication, chez l’éditeur Albin Michel, d’un ouvrage intitulé Rire avec Dieu.

L’anthologie croustillante réunit des maîtres du XIe au XVe siècle et tente de donner un visage souriant de l'Islam. Il s’agit de rire prudemment «avec» Dieu et non «de» Dieu. Précaution insuffisante?

La veille de son soixantième anniversaire, en 1988, Majrouh est assassiné à sa résidence de Peshawar. “MDR” signifierait-il vraiment “mort de rire”? Et “LOL”: “Lot of Lapidation”?…

Nombre d’islamologues considèrent que plaisanter n’est pas interdit par le Coran, arguant que le Prophète, lui-même, rapporté par Tabarâny, aurait déclaré:

«Je plaisante, mais je ne dis que la vérité.»

L’humour toléré aurait donc ceci de commun avec l’alcool prohibé que c’est l’excès qui nuirait. Et que la “marrade” autorisée connaîtrait principalement les limites de la malveillance —chroniqueurs satiristes trop caustiques s’abstenir— et du mensonge. Mahomet, rapporté par Abou Daoud, aurait ainsi mis en garde les contrevenants:  

«Malheur à celui qui parle et ment pour faire rire les gens, malheur à lui, malheur et destruction à lui.»

L’Islam, pas mûr pour les canulars du 1er avril…

Après tout, comme l’indiquait l’humoriste français Pierre Desproges, «on peut rire de tout, mais pas avec tout le monde». L’hebdomadaire français Charlie Hebdo, en publiant «Charia Hebdo», et en se faisant incendier au propre comme au figuré, aurait-il eu tort d’ignorer l’enseignement de cet aîné?

Comme les douze dessinateurs danois qui provoquèrent un tollé à travers leurs caricatures irrévérencieuses dans le Jyllands-Posten, en septembre 2005? Comme, plus récemment, ce Tunisien condamné à sept ans et demi de prison pour avoir publié des caricatures du prophète?

La rigolade serait-elle bien question de prisme? L’humour des islamistes échapperait-il au commun des occidentalisés? Soyons prêts à le considérer un instant…

Le nom “en sardines” n’est-il pas déjà, en soi, un calembour pour des gens qui préfèrent la viande?

La destruction des sanctuaires de Tombouctou ne serait-elle, pour ces islamistes d'Ansar Dine, qu’une version du “jeu de massacre” qui, dans les fêtes foraines européennes, consiste à renverser des pyramides de boîtes de conserves? Rien de plus grave qu’une blague potache?

En brisant la porte sacrée de la mosquée de Sidi Yayia  —celle dont l’ouverture promettait un cauchemar—, les islamistes ne jouaient-ils pas à se faire peur comme à l’entrée d’un train fantôme? Et les civils qui pleuraient en observant la dévastation, larmoyaient-ils d’avoir trop ri?

La dispersion de mines anti-personnel aux abords de Gao ne constitue-t-elle qu’un jeu de piste comparable à la chasse aux œufs en chocolat dans les jardins des chères têtes blondes, de Namur, en Belgique, à Villiers-le-Bel,en région parisienne, le jour de Pâques?

La distribution d’une burqa à chaque femme n’aurait-elle pour seul objectif d’organiser une partie de «Devine qui je suis»? Après l’interdiction de la musique, encore plus spirituel se révèlera le jeu qui consiste à reconnaître le «Derrièr' mon grillage/Je fais ce qui me plaît, me plaît/Devinez, devinez, devinez qui je suis» de la Compagnie créole (à condition de ne pas se laisser aller, dans son élan, à chanter «J'embrasse qui je veux, je veux»).

Avec le port d’un niqâb avec rabat devant les yeux, on passe directement au jeu de Colin-maillard. Et y a-t-il plus efficace que la prohibition des rasoirs pour optimiser une partie de «Je te tiens, tu me tiens par la barbichette»?

Ne faut-il pas voir dans les lapidations et les amputations une pratique plus moderne que moyenâgeuse, dans la lignée trash de l’humour de «Jackass», l’émission de télévision américaine où se faire mal provoque l’hilarité générale de l’auditoire?

Il y a quelques années, une fatwa interdisait à la femme musulmane de pratiquer le vélo au pays des vélos —les Pays-Bas—, sous prétexte que la selle susciterait une excitation sexuelle inappropriée. Si ce n’est pas une blague, ça y ressemble.

Rire jaune, c’est toujours rire. Non ? 

Damien Glez

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Dessinateur burkinabé, il dirige le Journal du Jeudi, le plus connu des hebdomadaires satiriques d'Afrique de l'Ouest.

Ses derniers articles: L'Afrique oublie ses drames le temps des jeux  Treize produits halal à la douzaine  Chine, labo des faux médicaments en Afrique? 

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