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Des combattants libyens à Zintan, avril 2011 © Borni Hichem/ AFP
Des combattants libyens à Zintan, avril 2011 © Borni Hichem/ AFP

Libye: une guerre des clans dans le Far West

Mi-juin, les tribus libyennes des Zintans et Machachias se sont affrontées. Résultat: 105 morts et des dizaines de blessés. Au-delà du conflit tribal, c'est la situation sécuritaire du pays qui est pointée du doigt.

Situé dans le Djebel Nefoussa, à l'ouest de la Libye, le village Ryayna est coupé en deux.

A l'est, la vie a repris. A l'ouest, les habitations sont désertes.

Pendant la guerre, «ceux de l'ouest ont reçu des armes et de l'argent d'hommes de Kadhafi», raconte Khalifa Ali Khalifa, un habitant de Ryayna.

Une djellaba vert kaki, ce Libyen de 59 ans est assis devant une petite épicerie de la place du village avec d'autres hommes vêtus d'une ample étole blanche et de calotte écrue en guise de couvre-chef.

«On a reçu des armes pour se défendre», rétorque Ali Mohammed. Djellaba corail, une fine monture de lunettes sur le nez, ce villageois ne peut pas rentrer chez lui.

Depuis près d'un an, il est «réfugié» dans l'autre partie du village, où il loue un appartement. Lui vit normalement à l'ouest, qui surplombe la ville de Zintan. Mais «les habitants de Zintan m'interdisent de rentrer».

L'ombre de Kadhafi plane toujours

A une dizaine de kilomètres de Zintan, le village de Aouinia est désert. Une peinture noire sur un écriteau blanc indique «Zone militaire. Défense d'entrée». Le village, qui aurait été créé par la famille Kadhafi, a été évacué en juin 2011.  

«C'est à cause de la guerre entre les révolutionnaires et les brigades de Kadhafi. L'armée de Kadhafi a utilisé le village pour se cacher», raconte Mohamed el-Houma, 30 ans.

Vêtu d'un tee-shirt blanc, il est depuis réfugié dans cette école peinte de vert (couleur de la Jamahariyah de l'ancien dictateur libyen, tué le 20 octobre 2011), située à Chguiga, ville de 25.000 âmes.

Lui fait partie de la tribu des Machachias, accusée d'avoir soutenu Mouammar Kadhafi lors de la révolution du 17 février. 

«Dans la tribu, il y en avait effectivement qui étaient du côté de Kadhafi. Mais c'étaient des voleurs, des désobéissants que nous ne contrôlions pas.»

Assis en tailleur, une djellaba blanche surmontée d'un veston noir et or, Ibrahim Ali Abu Chaala est le porte-parole de la Commission de gestion de crise de Chguiga, «capitale des Machachias».

Cette commission a été créée le 12 juin, alors que les affrontements commençaient entre les Zintans et les Machachias. En cinq jours, 105 personnes ont été tuées et des dizaines d'autres blessées sur fond de tensions pro et anti-Kadhafi.

«Mais le problème n'est pas là. C'est plutôt la terre. Depuis les années 1915 et 1920, la frontière entre les deux tribus est disputée. Et Kadhafi a joué avec cette tension», poursuit Ibrahim Ali Abu Chaala qui est candidat indépendant à l'élection du Congrès national du 7 juillet.

Pour cet homme qui prône «l'unité du pays et la sécurité», il ne fait aucune doute que «les Zintans veulent [les] éradiquer. C'est une vieille rancune».

A l'origine des rivalités foncières

«On ne veut pas quitter notre village. On n'a rien d'autre. C'est notre terre. Celle de nos ancêtres.»

Meriem Belgassem montre le trou béant dans son toit. Dans la cour, derrière sa maison, des gravas jonchent le sol. Une partie de cette habitation où vivent une quinzaine de personnes, a été détruite par un obus envoyé par des Zintans mi-juin.

Salah, 30 ans, était le fils de Meriem. Il est mort alors qu'il «défendait sa famille». Cette femme marquée par le temps l'a retrouvé «à un kilomètre de la maison, les mains ligotées et exécuté avec deux balles. Malgré leurs armes, ils n'ont pas réussi à entrer dans le village. C'est pour cela qu'ils ont utilisé les gaz», le 16 juin.

Les gaz qu'évoquent Meriem font débat en Libye. Alors que la ministre de la Santé, Fatima Hamroush, déclarait lors d'une conférence de presse organisée à Zintan, vendredi 29 juin, qu'«aucun gaz nerveux n'avait été utilisé». Les habitants de Chguiga dénoncent «un gouvernement du côté de Zintan».

Quant aux armes, les Machachias les avaient remises à la tribu de Zintan en septembre, comme l'affirme Ibrahim Ali Abu Chaala:

«Mais des milices venaient et tuaient des personnes, c'est pour cela qu'on en a racheté.»

Kalachnikov, Dochka... il énumère une liste d'armes, mais assure que sa tribu «possède 10% de ce que les Zintans ont.

«Nous on résiste. Il n'y a pas de police, pas d'armée pour nous protéger».

Tous prêts à rouvrir le feu

«Nous ne pouvons pas vivre avec les Machachias à côté. Ils ont tué des gens. Le nom de leur tribu vient de machi qui veut dire marcher. Ils étaient des nomades et se sont installés ici. S'ils ne partent pas d'eux-mêmes, ils goûteront aux balles.»

Couché sur son lit d'hôpital à Zintan, Messaoud se dit victime d'une fusillade à Tripoli. Jeudi 28 juin, alors que ce jeune homme de 27 ans rentrait chez lui, en voiture, à Hay el-Aquar, un quartier situé non loin de l'aéroport international de la capitale libyenne, des hommes auraient ouvert le feu vers 19h. Résultat: cinq balles dans la jambe gauche.

«J'ai fui Tripoli parce que je ne suis pas en sécurité là-bas.»

Pour ce fonctionnaire qui a repris les armes en juin, il ne fait aucun doute que «ce sont des Machachias» qui en sont à l'origine.

A Zintan, l'étranger est suspect, et ses questions «dangereuses». C'est ici, dans cette ville située à 170 km de Tripoli et à une centaine de kilomètres de Chguiga, que serait détenu Seif al Islam, le fils de Mouammar Kadhafi, depuis novembre 2011.

C'est aussi ici que les quatre avocats de la Cour pénale internationale ont été libérés le 2 juillet.  

«Nous sommes en danger. Cette tribu [les Machachias, Ndlr] était contre la révolution. Ils pensent toujours que Kadhafi est vivant et qu'il va revenir […] Chaque fois que les élections approchent (initialement prévue le 19 juin, elles ont été repoussées au 7 juillet, Ndlr), les attaques dans le pays se multiplient: l'aéroport de Tripoli, Koufra...», énumère Mokhtar el Akhdar, le chef de la brigade de Zintan.

Le visage émacié, les joues creuses sillonnées par le temps, Mokhtar el Akhdar s'allume une cigarette fine. Ses prunelles brunes, qui allient force et douceur, cherchent constamment le regard de ses interlocuteurs.

«C'est dans le regard des gens que je sais si je peux faire confiance ou pas», murmure cet ancien guide touristique reconverti en chef de guerre.

Son bras gauche est en écharpe, mais il ne dévoilera pas comment il a été blessé mais avoue: 

«C'est nous qui avons attaqué parce que les Machachias ne nous ont pas livré les personnes recherchées.»

Tentatives de conciliation

Une liste de huit personnes de la tribu des Machachias aurait été transmise au gouvernement. Huit personnes que les Zintans accusent d'avoir tué quatre membres de leur tribu depuis novembre.

«Ils mettent en place des checkpoints et tuent des Zintans sur présentation de leur carte d'identité», poursuit cet homme dont le noirceur du chèche contraste avec le blanc immaculé de sa djellaba.

C'est ce qui s'est passé le 11 juin, juste avant que les combats n'éclatent. Mais le 10, les Zintans avaient ouvert le feu sur les Machachias accusé d'avoir tiré sur un camion leur appartenant.

Alors que le chef du conseil local, Mohamed Wakwak assure qu'il n'y a «pas de problèmes de sécurité» à Zintan. Quand le soleil se couche, des voitures surmontées de canons et d'anti-missiles, n'appartenant pas à l'armée, prennent la direction de la sortie de la ville.

«Où est la sécurité? Je ne pense pas que le gouvernement soit compétent en quoi que ce soit. Nous sommes obligés d'aller au combat. Qui va protéger la révolution, sinon?», interroge Mokhtar el-Akhdar, 52 ans.

«Au nom de la révolution», il estime «avoir le droit» de déterminer quand les habitants de Aouinia et Riyaynia pourront rentrer chez eux.  

«Je ne peux pas avoir ces tribus comme voisins!»

Face à la presse, il prône la réconciliation.

«Mais il faut que justice soit faite. Les criminels doivent être jugés. Je veux pouvoir dormir sur mes deux oreilles.»

Julie Schneider

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Julie Schneider

Julie Schneider est une journaliste française.

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