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Porte d'une cellule dans un centre de détention, avril 2010 ©Darrin Zammit Lupi / Reuters
Porte d'une cellule dans un centre de détention, avril 2010 ©Darrin Zammit Lupi / Reuters

A Lomé, la prison tue

En l’espace de six mois, dix-neuf personnes sont décédées dans la prison civile de Lomé, au Togo. Une mortalité liée à des conditions d’incarcération désastreuses. Enquête.

Chaque jour, la prison civile de Lomé, la capitale du Togo, ferme ses portes à 17h. Plus aucun contact avec l’extérieur jusqu’au lendemain matin.

Gardiens, membres de l’administration pénitentiaire, familles et ONG sont priés de laisser les prisonniers entre eux. Est-ce à dire que si un prisonnier a besoin d’un médecin en urgence durant la nuit, personne n’intervient?

Sur place, un infirmier et une aide-soignante sont présents, mais ils n’effectuent pas de permanence les nuits et les week-ends. En cas de décès, il semblerait que le mort reste alors en cellule, parmi les autres prisonniers, jusqu’à l’ouverture des portes, le lendemain matin.

En l’espace de six mois —depuis janvier 2012— c’est justement quelques dix-neuf prisonniers décédés qu’ont comptabilisé les associations.

Pour le Franco-Togolais Kofi Yamgnane, président du parti SURSAUT-Togo, lui, n’hésite pas à parler de mouroir:

«En réalité, tous les matins à la première heure, on sort des dizaines de corps de cette enclave de non-droit

Faux pour l’administration pénitentiaire, qui affirme qu’elle a toujours eu un œil sur la siutation.

«Depuis 2009, on constate que le nombre de décès ne cesse d’augmenter. En 2009, 19 morts, en 2010, 33 morts, en 2011, 43 morts. Nous avons tiré la sonnette d’alarme», assure Gnambi Garba, directeur de l’Administration pénitentiaire et de la Réinsertion.

Comment comprendre cette forte mortalité dans la prison de Lomé?

Dormir en «position sardines»

Au total, le pénitencier compte quelques 1.937 prisonniers (dont environ 40 femmes) pour 666 places officielles.

Les prisonniers se répartissent dans les cellules, «parfois jusqu’à 80, dans une pièce d’environ 6m sur 4,5m», selon un document de l’association Union chrétienne des jeunes gens (UCJG) au Togo, datant de mai 2012.

Soit une surpopulation de 290%, selon les chiffres de l’administration pénitentiaire.

«La prison abrite ceux jugés à Kpalimé, à Kévé et à Lomé», souligne André Afanou, directeur exécutif du Collectif des Associations contre l’impunité au Togo (CACIT).

Sylvain Attoh-Messan, avocat et membre de la Commission nationale des droits de l’Homme (CNDH), confirme que les prisons sont surpeuplées:

«Les prisons ont parfois cinq ou dix fois plus de monde, c’est énorme. Les prisonniers ne peuvent pas dormir

De l’aveu des prisonniers rencontrés à la prison de Lomé, les cellules sont très mal aérées. Ce sont des salles fermées à clé et obscures, infectées de rats et de cafards. Ils y dorment à même le sol, «en position sardines», les uns contre les autres.

«Je suis mal à l’aise, car c’est difficile, les cellules sont surchargées», reconnaît le directeur Gnambi Garba.

Pour y faire face, une opération sanitaire est réalisée dans toutes les prisons du pays. Objectif: assainir le milieu carcéral notamment en vidant les égouts —en temps normal, ce sont les condamnés qui ont la charge des fosses septiques.

Repas sauce «miroir»

La cour de la prison est un lieu de vie commun, une fois les cellules ouvertes, où les gardiens ne s’aventurent que très rarement. Si certains prisonneirs reçoivent des plats de leurs familles, d’autres cuisinent, car l’administration ne fournit qu’un seul repas par jour: deux petites boules de pates de maïs cuit, avec une sauce.

«Ca n’a aucun goût, c’est plus de l’eau améliorée et pimentée», selon les prisonniers.

Pour Maître Attoh-Messan: «Même un chien ne pourrait pas manger cela, c’est d’une indécence absolue.»

Et pour cause, de 2006 à ce jour, le budget de l’alimentation est seulement passé de 300 millions en 2006 à 380 millions de francs CFA, selon les chiffres de l’administration pénitentiaire.

«Je me plains car les prévenus comme les condamnés subissent le même sort ce n’est pas normal» reconnaît Gnambi Garba. Mais il veut rassurer. A l'avenir, l'administration compte porter le nombre de repas à deux. Or, une alimentation inadaptée peut être source de maladies.

Du point de vue de la santé, les soucis sont nombreux. D’abord, il semblerait que les prisonniers n’aient pas un accès libre à l’infirmerie.

C’est du moins ce que dénonce l’association UCJG-Togo. Et selon les prisonniers, pour toute maladie, seul du paracétamol leur est administré.

«C’est faux, on a des médicaments pour les maladies courantes», se défend Gnambi Garba, le directeur de l’Administration pénitentiaire, même s’il reconnaît, là aussi un budget, trop maigre.

En cas de maladie grave, les prisonniers peuvent être évacués «au cabanon», bâtiment gardé par des militaires situé au Centre hospitalier universitaire Sylvanus Olympio (Sylvanus Olympio  est le premier président du Togo, entre 1961 et 1963).

A l’intérieur, plusieurs rangées de deux lits superposés avec des matelas en mousse, des moustiquaires pour certains, des ventilateurs, un téléviseur allumé.

Certains évoquent aussi des problèmes de corruption. Maître Sylvain Attoh-Messan confirme:

«Il y a des gens qui y purgent leur peine complète. J’ai entendu dire que des gens ont des passe-droits sur fond de corruption.»

Mais il nuance toutefois: «Les conditions sont détestables. On ne peut pas souhaiter cela à son pire ennemi.»

A la prison de Lomé, il existe aussi des cellules «VIP», où les prisonniers sont seuls, situés à l’étage: livre, télévision, espace. Mais, en globalité, les conditions de vie restent déplorables. Là encore, M. Garba reconnait mais tempère.

«La prison est loin d’être un mouroir mais les conditions sont difficiles

Pour lutter contre ces problèmes, les solutions ne manquent pourtant pas.

Des mesures ambitieuses

Récemment, le Conseil des ministres a surtout préconisé une augmentation des mises en liberté conditionnelle et des remises de peine, l’accélération des procédures judiciaires et la construction de nouvelles prisons.

«Ce sont des mesures encourageantes! On espère des applications rapides, si elles ne sont pas suivies d’effet, cela serait très dommageable», déclare l’avocat Attoh-Messan.

D’autres sont plus méfiants.

«J’attends les actes, car on est habitué aux promesses», explique un étudiant rencontré à l’université de Lomé.

A la prison de Lomé, il y a 65% de personnes en détention préventive pour seulement 35% de personnes condamnées, selon les chiffres de l’administration.

Il est vrai que le problème réside aussi dans les mentalités qu’il convient de changer. 

«J’ai été agressé une fois donc je n’ai aucune pitié pour eux, ils méritent leur sort», affirme Ambrosine, une autre étudiante.

De l’aveu même de l’avocat, «tant que la personne ne va pas en prison, elle n’est pas réellement punie».

De même, rares sont ceux qui sont libérés après les 48 heures de garde-à-vue, lorsqu’il y a un soupçon de preuves.

«Les policiers manquent de moyens pour faire des enquêtes efficaces, il arrive même que certains recourent à la torture», souligne André Afanou.

L’UCJG-Togo parle aussi de procès-verbaux signés après des bastonnades.

Autre pratique décriée, l’utilisation systématique du mandat de dépôt par les magistrats du parquet.

Côté accélération des procédures, en moyenne, il faut compter quatre mois pour la comparution devant les juges, un délai jugé trop long.

«Avec l’effort des juges, il est passé de sept à quatre mois», assure Gnambi Garba. 

Une avancée à mettre au compte de la modernisation de la justice togolaise, débutée en 2006-2007, avec une enveloppe de plusieurs milliards de francs CFA.

Elle a aussi permis de moderniser des infrastructures et la formation de gardiennes. Mais la précarité des juges entache leur indépendance. 

«Ils amènent leur ordinateur et imprimante pour travailler, et les accusés doivent leur donner de l’argent pour acheter l’encre et les feuilles», affirme André Afanou.

Pourtant, des solutions sont martelées par tous. Les moyens faibles sont pointés du doigt. L’avocat dénonce d’ailleurs un «budget squelettique».

Mais pour le directeur, les choses sont en marche:

«Nous menons des discussions et il y a une vision» affirme t-il.

Plus personne ne peut feindre d’ignorer les conditions des prisonniers. Selon le CACIT:

«Si rien n’est fait, l’Etat se rendrait complice de non-assistance à personne en danger

Christelle Mensah

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Christelle Mensah. Journaliste togolaise. Spécialiste de l'Afrique.

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