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Le président soudanais Omar hassan el-Béchir, mars 2012. © REUTERS/Saad Shalash
Le président soudanais Omar hassan el-Béchir, mars 2012. © REUTERS/Saad Shalash

Soudan: Omar el-Béchir dégage!

Le mouvement massif de protestation des Soudanais contre la dictature a besoin du soutien du reste du monde. Une révolution est en marche.

Mise à jour du 3 octobre 2012: Quatre Casques bleus de la mission de maintien de la paix conjointe ONU-Union africaine (Minuad) au Darfour, dans l'ouest du Soudan, ont été tués dans une embuscade, a annoncé le 3 octobre cette force.

L'attaque qui a fait aussi huit blessés, "s'est produite mardi à El-Geneina, capitale du Darfour-ouest", a précisé la mission, ajoutant que l'embuscade avait visé une patrouille nigériane, à deux kilomètres de quartier général de la mission de maintien de la paix.

***

Les dix dernières années ont été de véritables montagnes russes pour les Soudanais.

De la catastrophe humanitaire au Darfour à la campagne d’épuration ethnique contre le peuple nouba, en passant par les violents affrontements frontaliers qui ont accompagné la séparation avec le Soudan du Sud, ce pays a connu l’enfer.

Au moins 200.000 personnes ont perdu la vie et 2 millions ont été déplacées rien qu’au Darfour, selon des estimations basses de l'Onu.

Des centaines d’autres ont péri au cours des récents affrontements aux frontières entre les deux Soudan, et des milliers ont été chassées de chez elles.

Mais, aujourd’hui, il y a une lueur d’espoir. Les protestations quotidiennes contre le régime du président Omar el-Béchir gagnent en ampleur démographique et géographique, tout comme les appels à la grève et à la désobéissance civile.

C’est l'annonce, le 18 juin, par le gouvernement d’un nouveau cycle de mesures d’austérité, notamment des réductions extrêmement impopulaires des subventions pour le carburant, qui a mis le feu aux poudres.

Le ras-le-bol des populations

Les manifestations les plus spectaculaires ont, par exemple, eu lieu dans le quartier de al-Daim à Khartoum, où la police a fait usage d’une force extrême et de volumes indécents de gaz lacrymogène pour tenter de réprimer les manifestants.

Illustration de l’esprit rebelle qui s’est emparé des rues, les manifestants ont répliqué en brûlant un camion de police.

Maintenant que s’écroule la barrière de la peur, les Soudanais ont une chance de renverser el-Béchir et ses acolytes du National Congress Party (NCP)—et de bâtir un avenir meilleur pour leur pays.

Il est important de comprendre pourquoi les Soudanais risquent leur vie pour s’opposer à Béchir. Les histoires colportées par certains commentateurs sur les récents conflits du pays—«Arabes contre Africains» ou «musulmans contre chrétiens»— ne sont pas seulement inutiles, elles sont fausses.

Ces interprétations n’ont profité ni à la communauté internationale, ni aux divers citoyens du Soudan—notamment aux Arabes et Afro-arabes du Nord qui s’en sont sentis exclus, et qui subissent une violente oppression depuis des décennies.

John Garang, ancien leader du sud du Soudan, aujourd’hui décédé, a énormément contribué à rendre la situation telle qu'elle est actuellement: une lutte entre la population très disparate du Soudan et la détestable dictature d’Omar el-Béchir, qui utilise la religion et le tribalisme pour diviser et contrôler.

«Les Nordistes souffrent aussi», avait déclaré Garang dans un discours.

«C’est le problème du gouvernement de Khartoum.»

L'horreur de la dictature d'el-Béchir

La vérité est que, quelles que soient leurs origines, les Soudanais souffrent sous le joug d’el-Béchir. Prenons simplement l’exemple de Safia Ishaq, membre de Girifna, mouvement de jeunes de résistance pacifique.

En 2011, après la petite manifestation du 30 janvier menée par des étudiants inspirés par l’Egypte et la Tunisie, son activisme lui a valu d’être arrêtée et victime d'un  brutal viol collectif par trois officiers des Services nationaux de renseignements et de sécurité d’Omar Hassan el-Béchir (NISS), les acteurs bien financés et notoirement abusifs chargés de réprimer la dissidence et de protéger le parti au pouvoir.

Il n’est un secret pour personne que le régime islamiste de Béchir, qui s’est emparé du pouvoir lors d’un coup d’Etat militaire, le 30 juin 1989, et a accueilli Oussama Ben Laden, au début des années 1990, avant de ne le chasser que sous une cinglante pression internationale, a une longue liste d’échecs sanglants à son actif.

Mais pour un nombre croissant de citoyens de Khartoum sans adhésion idéologique particulière, la goutte qui a fait déborder le vase est sans doute l’aggravation de la situation économique, qui pourrait mettre un terme à sa mainmise sur le pouvoir.

Les récentes coupes budgétaires d’austérité ont été particulièrement douloureuses dans un pays qui souffre déjà d’une inflation tournant autour de 30% et qui a perdu plus de 70% de ses revenus pétroliers depuis l’indépendance du Soudan du Sud.

Les récentes manifestations qui se sont déroulées dans la capitale soudanaise sont d’une autre nature que celles menées par les étudiants. Elles étaient dispersées de façon stratégique —des groupes de taille relativement petite se sont formés dans tout Khartoum, éparpillant et épuisant les ressources des forces de sécurité.

Les réseaux sociaux en alerte

Des manifestations appelant à la fin du régime ont éclaté dans des campus ainsi qu’à Wad Nubawi, al-Sajjana, Bahri, Jabra, al-Kalaakla et Um Badda, entre autres quartiers et zones de la capitale.

Contrairement aux manifestations précédentes, celles-ci n’étaient pas seulement organisées par des étudiants mais aussi par des gens plus âgés, et par des femmes et des mères de famille soudanaises.

Il y a également eu des manifestations coordonnées dans d’autres villes et régions de tout le Soudan comme Kosti, Sinnar et les régions nord du pays.

Comme dans les pays voisins, les médias sociaux et le journalisme citoyen sur le terrain ont joué un rôle crucial pour faire passer des vidéos, des photos et des articles au reste du monde.

Sous le hashtag #SudanRevolts, les citoyens du Net soudanais antigouvernementaux et pro-démocratie ont organisé sur Twitter les informations qui sortaient du pays sous contrôle, tout en repoussant les trolls du «jihad électronique» du régime.

Manœuvre d’autant plus essentielle que les rares médias indépendants disponibles au Soudan sont de petite taille et victimes d’une lourde répression.

A l’instar de celui du président égyptien déchu, Hosni Moubarak, lors de ses derniers jours, le régime de Béchir est en train de se rendre compte du pouvoir subversif du cyberespace.

Les activistes soudanais et les journalistes étrangers dans le pays font état de rumeurs très répandues, selon lesquelles l’Internet pourrait être fermé à Khartoum, ou en tout cas considérablement ralenti. Pour l’instant, les informations actualisées continuent de sortir en permanence du pays.

Jusqu’à présent, la réaction du gouvernement, de ses voyous armés et du service de renseignement et de sécurité, le NISS, a été d’une brutalité prévisible.

 En plus des gaz lacrymogènes et des balles en caoutchouc, les étudiants activistes ont rapporté avoir été attaqués par des «milices» progouvernementales qui s’acharnaient à dissoudre les manifestations. La violence va probablement s’intensifier.

Et pourtant, malgré les arrestations massives de manifestants, parmi lesquels l’éminent activiste Usamah Mohammed Ali, les manifestations se poursuivent et gagnent en intensité.

Le monde cherche depuis longtemps une solution à la catastrophe humanitaire apparemment interminable du Soudan. La victoire des  manifestants représenterait un pas dans la bonne direction.

Un autre leadership est possible

Avec la chute et l’éviction de Béchir et de son parti, le NCP, la porte du changement s’ouvrira à Khartoum —et un nouveau gouvernement plus responsable pourrait conduire à de meilleures politiques vis-à-vis du Soudan du Sud et du Darfour.

Un meilleur leadership pourrait apporter le genre de paix qui assurera enfin le développement économique dans les deux Soudan —alimenté par leurs abondantes réserves pétrolières— et ouvrira également ses portes aux gouvernements étrangers et aux compagnies pétrolières internationales cherchant à investir et à grandir.

Il faut bien comprendre que le gouvernement à Khartoum n’est pas monolithique mais plutôt un conglomérat de divers groupes d’intérêts: l’armée, la sécurité de l’Etat, le parti au pouvoir, les hommes d’affaires de l’élite, les alliances tribales, les Frères musulmans soudanais et, ces derniers temps, les groupes salafistes.

Certains groupes de ce système, tout particulièrement le monde des affaires, sont de plus en plus frustrés par l’incompétence du NCP et l’ahurissant niveau de corruption ambiant, et comprennent à quel point il est urgent de mettre en place une meilleure gestion.

Certains appels au changement viennent même ouvertement de l’intérieur du NCP, ce qui laisse deviner des tensions à l’intérieur du parti.

Avec l’intensité croissante de la rébellion populaire et l’apparente mobilisation des partis politiques d’opposition établis, la chance de Béchir est en train de tourner.

L’apparence d’un potentiel nouveau Soudan ne peut être que floue bien sûr; mais étant donné leur passif avec les islamistes, qui sous certains côtés se rapproche de la lugubre expérience des Iraniens, la plupart des citoyens soudanais n’aspirent pas à une islamisation plus intensive mais souhaitent de meilleures conditions économiques, de la transparence et que des comptes leur soient rendus.

Bien que cette bataille sera au final livrée et remportée par les Soudanais, la communauté internationale a un important rôle à  jouer.

Les groupes de défense du Soudan basés aux Etats-Unis peuvent inciter les médias à davantage couvrir la situation afin que les manifestants sur le terrain sachent que le monde les regarde.

Sous pression, espérons que la chaîne qatarie Al Jazeera Arabic, très regardée au Soudan, se sentira obligée de rendre compte des manifestations de façon plus adéquate, ce qui pourrait modifier de façon conséquente la dynamique psychologique à Khartoum.

En ce qui concerne le gouvernement des Etats-Unis,  l’émissaire des Nations unies, Susan Rice, peut jouer un rôle constructif en poussant l’organisation mondiale à prêter davantage d’attention à la crise en cours.

Et si le Soudan se dote de nouveaux dirigeants et que le nouveau gouvernement reconnaît ses obligations locales et internationales de base, Washington et Khartoum ne s’en porteront que mieux si Washington lâche un peu le bâton pour la carotte —c’est-à-dire lève les sanctions économiques et normalise les relations entre les deux pays.

Le rôle clé de la Chine

Pékin, proche allié de Khartoum, ferait bien de comprendre que son intérêt à long terme réside davantage du côté du peuple soudanais que du gouvernement de Béchir, qui a contribué à dilapider les milliards de dollars d’investissements chinois dans le pétrole soudanais —pétrole qui s’est d’ailleurs tari à cause de l’impasse entre Khartoum et Juba.

Au final pourtant, le peuple soudanais ne peut pas compter sur les gouvernements.

Tandis que les habitants du pays sont de plus en plus nombreux à descendre dans la rue, ceux d’entre nous qui n’y sont pas, faisons notre possible pour témoigner et exposer les injustices.

Montrons notre solidarité avec les manifestants dans leur combat contre Béchir, un homme recherché par la Cour pénale internationale pour crimes contre son propre peuple.

La rue soudanaise a montré clairement sa détermination. Le moment crucial est venu, à la lumière de l’intensification des manifestations et de la répression.

Il n’y a pas un moment à perdre: la communauté internationale doit jouer son rôle et aider le Soudan à construire un avenir meilleur.

Amir Ahmad Nasr (Foreign Policy)

Traduit par Bérengère Viennot

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