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Omar el-Béchir reçoit Mouammar Kaddafi et Hosni Moubarak, Khartoum, 21 décembre 2010. REUTERS/Mohamed Nureldin Abdallah
Omar el-Béchir reçoit Mouammar Kaddafi et Hosni Moubarak, Khartoum, 21 décembre 2010. REUTERS/Mohamed Nureldin Abdallah

Soudan: comment dégager Omar el-Béchir?

La révolte qui gronde depuis le 16 juin à Khartoum n’est pas nouvelle. La répression non plus. Elle est d’autant plus dure que le régime d’Omar el-Béchir se trouve fragilisé.

«Hourriya» (liberté), crie-t-on depuis le 16 juin dans les rues de Khartoum… Les manifestations se multiplient, en raison de la hausse des prix des carburants et des denrées alimentaires.

Le gouvernement de Khartoum est étranglé financièrement par la décision du Soudan du Sud, indépendant depuis un an, de suspendre ses livraisons de pétrole au Nord. Du coup, le Soudan a perdu 75% de ses recettes pétrolières.

Faute d’avoir su négocier avec Juba pour un partage de la rente pétrolière, le Soudan paye les conséquences de son recours à la manière forte, à coups de bombes, pour régler le différend… Les caisses sont tellement vides que les autorités ont supprimé le 18 juin les subventions au carburant, avec effet immédiat sur les prix à la pompe.

Un million de manifestants

Les étudiantes ont été les premières à manifester à Khartoum contre la hausse des prix (30,4% en mai), s’attirant des coups de matraque jusque dans leurs dortoirs. Un étudiant, selon une vidéo qui fait le tour d’Internet, a été fouetté en public pour avoir participé à une manifestation. Les journaux indépendants sont régulièrement confisqués et empêchés de paraître. Le principal parti d’opposition, Oumma, n’a plus le droit d’organiser des rassemblements devant son siège.

Mais la répression ne fait qu’augmenter la colère populaire. Les cortèges ne sont pas très imposants, en nombre de personnes – pas plus de 20.000 manifestants au total selon le journal The Independent. Mais les manifestations se propagent déjà dans les villes secondaires de l’Est, el-Obeid et Gedaref, où 200 manifestants ont été dispersés sur la place du marché avec du gaz lacrymogène.

Le ras-le-bol, face à un chef de l’Etat dénoncé dans la rue comme un «dictateur», n’a plus peur de s’exprimer. La matraque et le fouet auront-ils raison de la révolte, une fois de plus? Une nouvelle Syrie ne risque-t-elle pas de se produire? Un appel à une manifestation monstre pour le samedi 30 juin, jour de l’anniversaire du coup d’Etat qui porté Omar el-Béchir au pouvoir en 1989, voilà 23 ans, a été lancé. La nervosité du pouvoir se traduit déjà par un déploiement massif des forces de l’ordre.

L’appel à «un million de manifestants» lancé pour le 30 juin est copié sur celui de la place Tahrir… On l’oublie un peu vite, mais un vent de fronde s’est déjà levé en janvier 2011 à Khartoum, au moment des printemps arabes, dans un pays qui partage des frontières avec l’Egypte et de la Libye. Toute vélléité de révolte avait été tuée dans l’oeuf, dans un réflexe répressif du régime d’Omar el-Béchir. Des manifestations demandant son départ, le 30 janvier 2011, s’étaient terminées par des centaines d’arrestations.

Ben Ali, Moubarak, Gbagbo

L’Egypte compte beaucoup au Soudan. En témoigne le parcours d’Omar el-Béchir, formé dans une académie militaire du Caire. Cet ancien colonel de 68 ans a servi dans l’armée égyptienne pendant la guerre contre Israël, en 1973. Seulement, le Soudan n’est pas l’Egypte. Les manifestations de janvier 2011 n’avaient pas résisté à la répression.

Au Soudan, le chef de l’Etat se gausse publiquement, aujourd’hui encore, des risques de contagion du printemps arabe. Et pour cause: il ne peut pas penser à partir, suivant l’exemple donné par Ben Ali en Tunisie ou Moubarak en Egypte. Il est trop certain de finir au pénitencier de Scheveningen, à La Haye, dans une cellule voisine de celle de Laurent Gbagbo, l’ancien président ivoirien. La Cour pénale internationale (CPI) a en effet lancé en mars 2009 un mandat d’arrêt international contre Omar el-Béchir. Une décision spectaculaire, ce mandat ayant été le premier jamais délivré contre un chef de l’Etat en exercice.

El-Béchir ne s’est pas privé, depuis, de multiplier les déplacements dans des pays qui ont décidé d’ignorer ces poursuites: les membres de la Ligue arabe, comme l’Irak, mais aussi la plupart des pays de l’Union africaine, à l’exception notable du Malawi. L’homme fort de Khartoum s’est aussi rendu en Chine, l’un de ses principaux partenaires, bien connu pour ne pas être très regardant sur le respect des droits de l’homme .

Crimes contre l'humanité

Aujourd’hui, l’impossibilité pour Omar el-Béchir de trouver une porte de sortie honorable représente l’un des effets les plus  pervers du mandat d’arrêt spectaculaire lancé par l’ancien procureur de la CPI, Luis Moreno-Ocampo. Khartoum avait tenté, en 2011, de faire de l’indépendance du Sud-Soudan une monnaie d’échange. Et cherché à faire retirer le mandat d’arrêt contre el-Béchir. «En récompense», selon l’ambassadeur du Soudan aux Nations unies, à New York, pour la sécession du Sud et la fin de douze longues années de guerre (1983-2005) qui ont fait 2 millions de morts.

Seul problème: cette tactique n’a pas marché. D’abord recherché pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité au Darfour, el-Béchir l’est aussi par la CPI, depuis juillet 2010, pour "génocide” contre trois des ethnies du Darfour. Ce qui ne l’empêche pas de continuer à manier le bâton, en toute impunité. Ses méthodes évoquent celles de la Syrie d’avant la contestation massive du régime de Bachar al-Assad: recours aux miliciens pour casser les manifestations, prisons secrètes et usage répandu de la torture. Jusqu’où ira Omar el-Béchir? Son destin, comme celui de 32 millions de Soudanais, est entre ses mains.

Sabine Cessou

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Sabine Cessou

Sabine Cessou est une journaliste indépendante, grand reporter pour L'Autre Afrique (1997-98), correspondante de Libération à Johannesburg (1998-2003) puis reporter Afrique au service étranger de Libération (2010-11).

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