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Le président ivoirien Alassane Ouattara à une réunion de la Cédéao, à Yamoussoukro, 29/06/2012, REUTERS/Thierry Gouegnon
Le président ivoirien Alassane Ouattara à une réunion de la Cédéao, à Yamoussoukro, 29/06/2012, REUTERS/Thierry Gouegnon

Côte d'Ivoire: qui a parlé de justice de vainqueurs?

Dans le meilleur des mondes, une condamnation de tous les auteurs de crimes de la crise ivoirienne serait possible, estime Venance Konan.

Mise à jour du 14 juillet 2012: Le Premier ministre ivoirien, Jeannot Kouadio Ahoussou, a reçu le vendredi 13 juillet les dirigeants du parti de l'ex-président Laurent Gbagbo. Cette rencontre était le premier véritable face-à-face officiel entre le gouvernement et le FPI, qui voulait aborder ses principales revendications, comme la libération de tous les détenus pro-Gbagbo.

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«Je préfère l’injustice au désordre», disait feu le président Houphouët-Boigny. Et il expliquait que l’injustice pouvait toujours se réparer, alors que lorsque le désordre s’installe, le pire peut arriver. Et la meilleure illustration en a été la réhabilitation publique des personnes qui avaient été condamnées en 1962 et 1963 dans ce que l’on avait appelé les «faux complots.»

Certes, l’impartialité est souhaitable…

Aujourd’hui, une pression est exercée par certaines chancelleries et Ong ainsi qu’une partie de la presse internationale sur les autorités ivoiriennes pour qu’elles jugent les membres des Frci (Forces républicaines de Côte d'Ivoire) soupçonnés d’avoir commis des massacres à l’ouest de la Côte d’Ivoire lors des combats contre les milices de Laurent Gbagbo qui voulait confisquer le pouvoir perdu dans les urnes par tous les moyens.

Au nom de la justice égale pour tous. La question que tout cela soulève est celle de savoir l’objet final de la justice. Vaste question sur laquelle d’éminents juristes et philosophes planchent depuis des siècles.

À notre humble avis, la justice a pour objet de rétablir l’harmonie dans une société. En punissant le coupable, en dédommageant la victime; dédommagement qui peut venir simplement de la satisfaction de celle-ci de voir le coupable puni, l’on rétablit l’équilibre rompu par le délit ou le crime, afin que la société retrouve sa stabilité.

La justice est toujours rendue dans tous les pays au nom de la société. Mais lorsque son application a pour conséquence la déstabilisation et la mise en danger de la société, lui a-t-on rendu service?

L’on nous dit aujourd’hui que si l’on est en droit de juger les partisans de Laurent Gbagbo qui ont commis tous les crimes dont nous avons tous été victimes à des degrés divers, la vraie justice consisterait à juger aussi ceux qui, en le combattant ont également commis des crimes.

...mais elle est inopportune

Soit! Mais ne faut-il pas être dupe pour ne pas comprendre que les seules forces sur lesquelles repose la stabilité actuelle de la Côte d’Ivoire sont constituées de ces hommes mis à l’index?

Ne faut-il pas être dupe pour ne pas voir que les partisans de Laurent Gbagbo ne rêvent que de leur revanche, c’est-à-dire renverser le pouvoir d’Alassane Ouattara, et que le meilleur cadeau que l’on puisse leur faire est de dresser les Frci contre le Chef de l’Etat ivoirien?

Qui, aujourd’hui, peut douter, de bonne foi, de la véracité des complots ourdis par les partisans de l’ex-Chef de l’État et le fait qu’ils sont les commanditaires des attaques perpétrées dans l’ouest du pays?

Alors, exiger la traduction en justice de certains chefs de guerre, aussi abominables que soient les crimes qu’ils auraient commis, ne revient-il pas à demander à M. Ouattara de laisser le pouvoir aux partisans de Gbagbo ou de livrer la Côte d’Ivoire à nouveau à la guerre?

En droit, il y a le principe de l’opportunité des poursuites. Cela veut dire que lorsque l’on estime que les conséquences de la poursuite d’une personne en justice vont entraîner le désordre ou la déstabilisation de la société, on préfère y renoncer, en attendant une meilleure occasion.

Petit cours d’histoire

C’est au nom de ce principe qu’en France, après la Libération, certains collaborateurs avérés du régime de Vichy ont été laissés en liberté, voire utilisés par le pouvoir, et n’ont été poursuivis que des décennies plus tard.

En France, c’est en 1998 que Maurice Papon a été condamné pour le rôle qu’il avait joué dans la déportation des Juifs en 1944. Entretemps, il avait connu une carrière qui lui avait permis d’être ministre entre 1978 et 1981.

Pourquoi donc insiste-t-on tant ici pour que M. Ouattara juge aujourd’hui ceux sur qui repose la stabilité de son pays? Peut-être parce qu’il a prononcé le mot «réconciliation.»

En Europe, après la seconde guerre mondiale, on n’a pas parlé de réconciliation, mais on a carrément dissous le parti d’Adolf Hitler, traqué jusque dans les pays les plus lointains ceux qui étaient soupçonnés d’avoir participé à sa politique criminelle. Et jusqu’à présent, se réclamer du parti nazi ou de son chef revient à se créer de sérieux problèmes.

Après la seconde guerre mondiale, en Allemagne comme au Japon, les vainqueurs ont jugé les vaincus. Ils ont créé des tribunaux spéciaux pour cela. Personne n’a demandé des comptes aux Alliés qui ont largué des milliers de bombes sur l’Allemagne, tuant des centaines de milliers d’innocents. Personne n’a demandé des comptes aux États-Unis qui ont lancé deux bombes atomiques sur le Japon, tuant des centaines de milliers d’innocents. Qui a parlé de justice de vainqueurs?

Venance Konan (Fraternité Matin)

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Venance Konan

Venance Konan. Ecrivain et journaliste ivoirien. Il a notamment publié le roman Les Prisonniers de la haine.

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