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Mangrove à Foundiougne au Sénégal © Lala Ndiaye
Mangrove à Foundiougne au Sénégal © Lala Ndiaye

Sénégal: La mangrove du delta du Saloum, un bijou entre terre et mer

Classé patrimoine mondial de l'Unesco, le delta du Saloum au Sénégal est l’un des plus grands réservoirs de mangrove en Afrique. Reportage sur les îles Saloum, où les populations doivent apprivoiser un écosystème capital.

Quatre heures de route depuis Dakar et quelques miles en mer pour arriver à bon port. Seul le bac existe dans cette région pour rallier l’autre rive.

A bord du ferry, on croirait apercevoir le Bou El Mogdad. Que nenni! C’est l’hôtel les Pangools, construit sur le modèle du célèbre bateau de croisière qui vogue actuellement sur les eaux calmes du fleuve Sénégal.

Nous sommes dans la petite cité de Foundiougne. Un village hybride, entre terre et mer, situé au bord du fleuve Saloum, qui héberge l’un des écosystèmes les plus riches d’Afrique, protégé par le parc national du delta du Saloum.

Les îles du Saloum brillent de mille particularités, qui en font à la fois une exception biologique et un petit paradis. Sur place, le contraste est saisissant: d’une part, un paysage vert et pétillant de vie, et d’autre part une vaste étendue de terres rongées par le sel des eaux marines qui remontent.

Aujourd’hui, ce foyer de biodiversité est menacé de disparition à cause, entre autres, de phénomènes liés à la nature, et de la déforestation.

Un «supermarché naturel»

En remontant les eaux teintées d’un vert émeraude du fleuve Saloum, les forêts de mangroves s’étendent à perte de vue.

Au fil de l’eau, on est saisi par d’étonnantes sensations: tantôt curieux et impressionné de découvrir les multiples richesses qui se cachent derrière cette forêt luxuriante, tantôt plaintif ou en colère, de connaître les dangers qui la menacent de disparition.


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La mangrove est un écosystème littoral complexe et fragile. Elle ne se développe que dans la zone de balancement des marées appelée estran des côtes basses des régions tropicales. Celle du delta du Saloum constitue l’une des plus belles formations de mangrove au Sénégal, principalement dans les sites comme Foundiougne, Djirnda, Moundé, etc.

Les espèces ligneuses les plus notables qu’on y rencontre sont les palétuviers (rhizophora mangle, rhizophora racemosa, rhizophora harisonnii, languncularia racemosa, avicennia germinans et conocarpus erectus) avec leurs pneumatophores et leurs racines-échasses.

Cette mangrove est d’une importance capitale pour les populations vivant dans cette zone. Elles procurent d’importantes ressources halieutiques et forestières pour les habitants. Comme dans un supermarché, «on trouve de tout dans cette mangrove», indique Aminata Thior, représentante du Groupement d’intérêt économique (GIE) de Foundiougne.

Dans la communauté rurale de Djirnda, le GIE des femmes de Foundiougne, en est le principal bénéficiaire. Près de six espèces de mollusques y sont récoltées. Bien qu’elle paraisse toute simple, la technique de récolte des mollusques est des plus complexes. Seuls les initiés peuvent y parvenir sans être blessé ou encore détruire l’écosystème.

«Au début, on déplantait simplement le palétuvier pour obtenir les mollusques. Mais, au fil des années on s’est rendu compte qu’on tuait la mangrove en ôtant ainsi les racines. Maintenant, à l’aide de gants, on cueille les mollusques on niveau de la racine», explique Adama Diamé, présidente du GIE.

D’autres vont même plus loin en utilisant la technique dite des guirlandes pour récolter ces mollusques. Ce qui a le don d’épargner durablement la mangrove.

L'écosystème mangrove

Ensuite, les coquilles de mollusques sont utilisées par les populations locales à la place du béton dans la construction des maisons ou même vendu sur le marché local.

Ces femmes s’activent également dans la transformation du poisson pour obtenir du poisson séché et fumé. Dans la communauté, elles détiennent une unité de transformation, équipée de deux fours modernes qui ont été financés par une ONG japonaise.

«Avant, nous travaillions pour les "Soussous" (ethnie mandingue). Ils nous payaient pour transformer le poisson et c’était tout bénef pour eux. Lorsque nous avons pris conscience, on s’est mis à notre propre compte et maintenant nous le leur revendons à raison de 500 à 600 francs CFA le Kg», explique Aminata Thior.

Mangrove à Foundiougne au Sénégal © Lala Ndiaye

D’importantes quantités de sel sont produites annuellement dans la zone et elles desservent tout le Sénégal de même qu’une bonne partie des pays de la sous-région, entre autres, la Mauritanie, la Guinée. La forêt de mangrove constitue également une niche écologique pour diverses espèces essentiellement des huîtres, des algues et des balanes.

En effet, les mangroves enrichissent le milieu estuarien et marin en nutriments par la biodégradation des matières organiques qu’elles produisent et des matériaux venant de la terre ferme. Ces matières organiques constituent l’un des maillons de la chaîne alimentaire au sein de l’écosystème mangrove. Elles sont convoitées par des micro-organismes enfouis dans les sols initiaux de mangrove. Ces bonnes conditions nutritionnelles du milieu favorisent la reproduction de poissons et de crevettes.

Et jusqu’à un certain âge, les jeunes individus de ces espèces restent dans les aquariums naturels existants sous les peuplements. C’est grâce à ce phénomène naturel appelé «effet pouponnière» que les côtes du delta sont très poissonneuses. On y rencontre près de 114 espèces en plus de la crevette, très prisée par la population locale. Rien qu’en 2004, on chiffrait à 1.500 euros les revenus globaux tirés de l’exploitation de la crevette.

Agressions tous azimuts

Longtemps apparu aux yeux des hommes sans valeur ni utilité, les forêts de mangroves dans le Delta du Saloum sont aujourd’hui en net recul.

Du fait de l’utilisation abusive qu’en ont fait les populations locales, les mangroves sont à ce jour, avec les zones humides, le milieu qui a le plus régressé au cours des deux dernières décennies.

De l’autre côté de la rive, à Gagué Chérif, c’est le désert. La remontée de la langue salée a eu raison des vastes étendues de terres. Ici, la mangrove a été complètement détruite.

«La disparition de la mangrove dans cette zone est d’abord liée à la baisse de la pluviométrie car la mangrove ne peut évoluer que dans des zones de balancement d’eau, qui occasionne la remontée du sel dans la zone. Le barrage qui a été érigé est également trop court pour permettre aux poissons de traverser.

Mais en dehors de ces phénomènes naturels, il y a aussi la main de l’homme qui détruit cet écosystème avec des coupes abusives de bois frais. Le bois de la mangrove est utilisée dans la fabrication de maison ou encore comme bois de chauffe alors que ces feuilles servent pour la teinture ou le traitement de certaines maladies, de ce fait les populations en font une utilisation abusive», explique Abdou Aziz Diédhiou, chargé du programme mangrove du WWF.

En sus, «il y a l’ensablement des vasières et les coupe des palétuviers au cours de la cueillette des huîtres» qui rendent la situation critique.

A Gagué Chérif, l’hyper salinisation des sols semblent compromettre toute activité de reboisement. La mangrove, dans la zone du delta, a perdu près de 25 % des terres. Récemment, une étude sur la dynamique des mangroves, a révélé que le taux de régression est plus important que le taux d’apparition. Les coupes de bois sont estimées entre 1.500 et 5.700 individus à l’hectare.

Alors que les taux de régénérescence se situent entre 45 et 56%. Aujourd’hui, la protection et la réhabilitation des mangroves constituent une préoccupation majeure et permanente. C’est pourquoi un programme établi sur 4 ans a été entrepris par le WWF pour la restauration, le maintien et l’accompagnement des activités de la mangrove.

Braconniers pilleurs de mangrove

A Djirnda, le collectif des femmes a entrepris depuis deux ans, des activités de reboisement du rhizophora.

«Ce n’était pas facile du tout. Au début, nous n’étions que deux et on nous considérait comme des parias. On pensait que c’était impossible et l’activité était considérée comme futile. Mais aujourd’hui, il y a tout un collectif pour reboiser le rhizophora, même des hommes ont rejoint le groupe», explique Adama Diamé, initiatrice du projet à Djirnda.

La dame qui se croit investie d’une mission divine. A l’en croire, son destin est fortement liée à celui de la mangrove. 

«La racine de rhizophora est mis en observation pendant 2 à 4 semaines avant d’être plantée dans la zone», explique la présidente du GIE.

L’activité a permis de reboiser à hauteur de 5.000 plants par année. Mais ceci n’est rien comparée aux multiples agressions dont est victime la mangrove au quotidien.

En pirogue, on aperçoit dans l’enchevêtrement des racines un groupe de braconniers qui pillent la zone avec des coupes abusives de bois de mangrove. D’importes coupes de bois frais ont été récupérés par un groupe d’individus.

D’assez près, on se rend compte que le groupe de braconniers est en réalité constituées de femmes. Le butin sera plus tard utilisé dans le fumage du poisson séché.

«Elles peuvent y passer toute la journée», lance le piroguier d’un air dépité. Principale source de vie et de revenus de la zone, la mangrove du Delta du Saloum gagnerait à être mieux sauvegardée.

Lala Ndiaye

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Lala Ndiaye. Journaliste à Slate Afrique

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